UO ORIGINES CATHOLIQUES
enraciné dans l'Église grecque. Le mouvement catholique des croisades » qui doit plus tard développer ces germes de division entre les Latins et les Grecs , resserre entre eux les liens de l'unité nécessaire à l'existence du Bas-Empire. Mais les Russes participent plus franchement que les Grecs à ce mouvement qui emporte alors tous les peuples chrétiens dans la sphère d'action de la papauté.
Il"" Arrivés à la fin du xi* siècle sans avoir encore rencontré le schisme , nous reviendrons sur l'histoire des premiers saints de la Russie cathoUque, sur le tableau de la vie monastique et sur les beaux commencements d'une civilisation née également de notre religion. Le culte des premiers saints russes , conservé parmi les Russes-unis , nous prouvera l'orthodoxie romaine de leur ancienne f^ise au delà même du terme où nous nous arrêtons , surtout si nous y joignons les honneurs rendus à des saints latins du xi* et du XII® siècle.
12° Que conclure enfin de la fête instituée par Urbain II pour la translation des reliques de saint Nicolas de Myre à Bari, en 1097, et solennisée extraordinairement par les Russes , tandis que les Grecs la rejettent? La Providence a tout disposé pour que la dévotion des Russes à leur grand patron soit une protestation éclatante, non - seulement contre le schisme , mais encore en faveur du dogme catholique de la procession du Saint-Esprit , principale cause de la séparation de l'Église russe.
Ces arguments historiques , auxquels d'autres viendront se joindre en sous -œuvre, se pressent à mesure que nous approchons de la limite du xii® siècle, qu'il a fallu nous fixer, mais qui, certes, ne marque pas la fin du catholicisme
en Russie , bien loin de là ! — Nous espérons le démontrer ufl jour , à rhonneur de TÉglise qui porte de droit le nom d'universeUeé
^ temps de la mission âo?oyée en Russie par saint Ignace ou par Pbotius , . une partie de la nation nouTelle des Russes était d^à con?ertie ; la foi avait pénétré dans le pays où ils devaient s'établir, et très-probablement elle s'y était répandue dans les huit premiers siècles , temps où les Latins et les Grecs Nitèrent incontestablement et constamment unis. Les Latins préparèrent pour leur part ces conversions.
LU temps primitifs des Yarëgues , ()ui s'établirent en Russie au milieu du ix® siècle » offrent une analogie frappante avec ceux des Nortbmans de France, qui occupèrent vers la même époque la Neustrie maritime, et qui appartenaient, suivant la science actuelle , à la même race, celle des Germains du Nord ^
Ken des fois il se forma parmi les Northmans français , au premier siècle de leur séjour sur nos côtes , des partis de barbares qui , appelant les pirates leurs anciens frères , compromirent Isl cause du christianisme et de la civilisation au lieu de la défendre, comme les y engageait la conditioQ mise à leur établissements Néanmoins la Normandie se convertit et se civilise avec tant de rapidité, que non-seul^nt elle arrête, en Occident, l'invasion maritime des
* Nous n^examinoDs pas si le uom de Varègue désignait la race entière des ^rthmans ou simplement la caste de leurs guerriers. Hefelc soutient cette der* nière opinion. {Theologische Quartalschrift. Tubingue, 1853, p. 353, note.) Tout tt ecMdiie en les considérant comme .une race guerrière, fournissant des auxi- 'ûifes aui États Toiains, ainsi à Constantinople la garde Varangienne, etc.
lia ORIGINES GATHOUQUES
barbares du Nord , mais qu'elle brille presque aussitôt dé tout l'éclat de la civilisation catholique portée par elle à son plus haut point ; tandis que ces mêmes Northmans, tournant au bien leur esprit aventureux» défendent TËglise romaine dans toute l'Europe et devancent , aux croisades » le reste àé la chrétienté.
Ce fait s'explique par la ferveur religieuse, par ta civilisation déjà avancée des populations gallo-franques , qui soumirent à leurs mœurs les colonies de conquérants clairsemées au milieu d'elles , en même temps qu'elles en reee-^ vaient elles-mêmes une sève nouvelle.
Les mêmes circonstances expliquent pourquoi la foi et la civilisation catholiques commencent à faire d'éclatantes conrquétes dans la nation russe presque aussitôt que ce peuple achève de se former par l'accession de l'élément varëgue au fond slave ^ On ne conçoit pas autrement la conversion si prompte des guerriers Scandinaves , les plus grands ennemis de rËglise. Ils confondaient auparavant dans un même enthousiasme le culte fanatique d'Odin et leur attachement farouche à la liberté germanique , retirée chez eux comme dans ses derniers retranchements. Us n'eussent pas demandé si tôt et si souvent des missionnaires à ces Grecs qu'ils mé-^ prisaient et qu'ils venaient insulter jusque dans le port de leur capitale, s'ils n'avaient été préparés au règne de la foi par leur fusion avec une grande population déjà en bonne partie chrétienne. Il y aura là aussi, comme parmi les Northmans français, des résistances ou des réactions païennes; mais elles ne seront que momentanées, et sans doute excitées par
1 La Chronique de Nestor (i. 1, p. 34, édit. de M. Louis Paris) dit positivement ique la population slave a reçu le nom de Russe des Varègues.
D£ l'Église russe. 143
TalQuence de Yarëgues nouveaux-venus. Car les pays Scandinaves d'où partent ces Varègues ne recevront que plus tard la foi qui changera ces guerriers en apôtres.
Ainsi, on peut affirmer a priori que le fond de la population des contrées où s'établissaient les Yarègues , était déjà au moins partiellement catholique . Des faits positifs que nous rencontrerons plus loin confirmeront ces premières remarques;
Parcourons rapidement les huit siècles de christianisme qui ont précédé cette époque. Il importe d'autant plus de rechercher si la foi n'a pas pénétré alors dans le pays et dans les éléments de la population russe, que, pendant ces huit siècles. Grecs et Latins sont unis dans la même Église.
Notre recherche serait bien plus facile, si nous nous en tenions à l'opinion de la science contemporaine, qui voit dans les Russes une population vaguement composée de Slaves soumise ou unie à des guerriers Varègues *. La moindre connaissance des règnes de Charlemagne et dlrène, impératrice d'Orient à la même époque , montre que la foi envahissait de tous côtés la race slave avec les missions , la civilisation et les armes des Latins et des Grecs. Mais pour doubler la force de notre argument , nous supposerons , conformément à l'opinion ancienne qu'on a tenté de renouveler, que les Russes ont eu en particulier pour ancêtres les Rossi ou RooDolani^. C'était une nation sarmate ou slave, rangée mal
^ Nous ne tranchons pas la question de savoir si les Varègues ont été conquérants on, comme le soutient Karamsin d'après Nestor (t. II, c. m, p. 81), s'ils furent spontanément appelés par les Slaves à gouverner le pays. Il suffit dé dire qu'ils formèrent la race dominante.
* Ainsi pensent Assemani, WizEardelli, etc. C'est jusqu'à nos jours l'origine qoe se sont donnée à eux-mêmes les auteurs Russes. (Assemani, Kalendariufn Ecclesiœumversœ,\.\, pars II, c. m, n. 3, t. I, p'. 210.) Leur accord donne de la valeur à leur témoignage dans leurs propres annales.
144 ÔBloiNEsi GAtUOLiOUlBS
à propos par les anciens parmi les peuples qu'ils désignaient vaguement sous le nom de Scythes, et qui appartenaient à la race tartare. Les Roxolans , au témoignage de Strabon , avoisinaient de son temps les contrées les plus septentrionales de l'Europe , encore à peu près inconnues \
Il est donc difficile d'ajouter foi à la tradition , d'ailleurs fabuleuse dans ses détails , que rapporte le père de l'histoire Russe , Nestor, moine du jd^ siècle , sur l'apostolat de saint André en Russie. L'apôtre, en effet, ne prêcha probablement que dans la petite Scythie , province peu étendue et voisine de la péninsule hellénique \ Nous croyons moins encore que Tapôtre saint Philippe ait converti la Scythie entière, suivant l'expression de plusieurs martyrologes \ Les preuves de l'apostolat de^^ saints Barthélémy et Thaddée dans les vastes contrées qui prirent plus tard le nom de Russie , se réduisent encore à une tradition et au culte particulier de ces deux apôtres \ Mais il ne faut pas s'en tenir à ces indications très-incomplètes.
Il avait été promis plusieurs fois dans les saintes Écritures que « toute chair verrait le salut de Dieu *. > Dès les premiers siècles chrétiens, cette magnifique prédiction se réalise, et les saints Pères en sont les témoins. Après Hermas,
^ strabon, 1. 1, 1. II, ch. it, p. 313 de Inédit, de La Porte du theil et Goray, avec les notes de Gosselin, qui assimile les Roxolans aux Russes.
* La prédication de cet apôtre chez les Scythes est attestée dans le Livre des douze apôtres attribué à saint Hippolyte [opp. Hippolyti, p. 31, édit. 1716), et cité par Mamachi. {Origines et antiquitates christi anœ ,Romey édit. 1845,t. H, 1. II, p. 162, note 1.)
3 Ibid. p. 159, Martyrol. rom. Galend. maii, etc.
* Mathias de Michovie, 1. II, c. i, cité par Baron. AnnaL Édit. de Lucq. t. IX, p. G59.
» Videbit omnis caro salutare Dei. ( Luc. m. 6. ) Videbunt omnes fines terrœ salutare Dei. (Isai. liIc 10.)
D£ l'ÉaLlSE RUâ6Ë. . {Ao
qui vécut vers la fin du premier siècle, Justin , Irénée , Origène, TerluUien, Arnobe et tant d'aulres attestent ce fait d'une manière irréfragable \
Pour l'expliquer et détruire tout soupçon d'hyperbole, nous nous contenterons d'emprunter à VHistoirc ecclésiastique d'Ëusèbe ce beau passage qui achèvera de nous mener à des preuves concluantes : « Nombre de missionnaires, successeurs immédiats des apôtres^ promurent de plus en plus ia prédication de l'Ëvangile et jetèrent au loin sur le globe entier de la terre les salutaires semences du royaume céleste. La plupart des disciples qui appartenaient à cette époque étaient enflammés d'un amour et d'un zèle ardents pour la Sagesse divine. Ils abandonnaient leur patrie pour i^mplir les fonctions de l'apostolat et pour répandre les tivres sacrés des Évangiles avec l'empressement d'une sainte ambition. À peine avaient-ils jeté les fondements de la foi dans quelque pays reculé et barbare , et constitué là d'autres pasteurs chargés du soin de leurs néophytes , qu'ils s'avançaient vers d'autres nations , accompagnés de la grâce ^t delà vertu de Dieu \ »
Il est impossible que les Rossi n'aient eu quelque part à ^5e bienfait pendant les huit premiers siècles. On objecterait ^n vain leur éloignement des centres de l'apostolat ; Strabon *^i-méme, qui les compte parmi les derniers des Scythes % les distingue * des Scythes orientaux el d'autres peuples qui s'c- '^'idaient encore entre eux et ces derniers. Ils habitaient Jonc ^^^n en deçà de l'Oural. Le géographe grec les place ailleurs
^ y. Hamachi, t. I, p. 388, 339.
Xj. ni, c. xixi.
^ Ibid. V. aussi t. UI, l. VU, c. ii, p. 20. ^ Plus bas.
i46 ORIGINES OATHOLlQUJàS
entre le Borysthëne (Dnieper) et le Tanaïs (Don) S à peu près au nord de l'Ukraine actuelle, dans le pays où nous trouvons, au IX' siècle , les premiers *Pco(roi, *Pàç, •Pc&nxoi * , dont les invasions nous soient décrites par les historiens byzantins* Comme tous les peuples du Nord, les Russes durent s'avancer de plus en plus vers les régions méridionales, et se trouver ainsi à portée des lumières de la foi. L'exil du pape saint Clément à Cherson dut répandre parmi eux la semence évangélique, puisque, d'après l'ancienne légende, la sainteté et le martyre de ce successeur de saint Pierre convertit les populations d'alentour \ Dès le iv^ siècle, un évéque siégeait à Tomi. Tertullien comptait les Sarmates et les Scythes parmi les disciples de Jésus - Christ. Les Géorgiens et les Ibères, voisins des Rossi du côté de la mer Caspienne , et en même temps plus éloignés qu'eux des centres de la civilisation , reçurent des missionnaires dès le temps de Constantin \ On sait que les Goths, dont l'empire s'étendit de la Chersonèse Taurique à la mer Baltique, durent, dès l'an 376, à Tévêque Ulphilas leur foi et leur première littérature sacrée. Si ce grand peuple émigra peu après dans l'empire d'Occident, les Goths tétraxites restèrent précisément au sud -ouest du Bosphore cimmérien, où l'on a retrouvé les traces de leur religion près d'Inkermann '•
» L. VII, c. m, p» 53.
s Le premier nom est le plus ordinairement employé, et les traducteurs latins le rendent par celui de Rossi,
» L'Église romaine répète encore dans Toffice du 23 novembre : Omnes gentes per gyrum crediderunt Christo Domino,
* TertuU. adv, Judœos, c. vu; Rufûn, Hisi, eccl. II. 33 ; Socrate, 1. XX; Sozom., II, 7 ; Théoddret, i, 23 ; Ap. Strahl, Geschichte der Russischen Kirche. Hall, 1 880, 1. 1. p. 39.
* Glarke, Travels in varions countries, i.l, p. 499-501, etPallas, Reise^dtirch die sUdlichen Provinzen RusslandSf cités ibid, p. 40.
D£ l'église BCSS£. Hi
Èin 542, à la mort de leur évêque, les Gotbs du nord de lEuxin demandent à Justinien de lui donner un successeur \ Ils avaient appris que ce prince envoyait un évéque aux Âbas- ^es, peuple voisin , habitant près de l'ancien camp romain de Sébastopol (de Colchide, ville aussi appelée Dioscurias). Procope, qui nous donne ces détails, ajoute de belles paroles que nous aimons à appliquer au schisme plutôt matériel que formel du peuple russe. Ces Tétraxites < ont-ils suivi la secte arienne comme les autres Gotbs? Je ne saurais Taffirmer, puisque eux-mêmes l'ignorent ; mais ils pratiquent leur religion avec une foi et une piété simples. » Un siècle auparavant , saint Paulin de Noie s'adressait en ces termes a un évéque de Dacie : c À votre parole, le Scythe adoucit ses mœurs, les Gètes accourent à vous avec les deux Dacies, etc*. » La voix du sang des martyrs était plus puissante encore : sept évêques consécutifs furent martyrisés à Cherson ,.de 250 à 2^. Si une partie des Gotbs avait embrassé l'adanisme en envahissant l'empire , les Scythes, restés dans la Russie méridionale, préférèrent , sous les indignes successeurs du grand Constantin, les tourments et la mort à Tapostasie arienne \
Nous saisissons encore quelques anneaux de la chaîne des traditions catholiques jusqu'au temps où Byzance apprend à connaître les nouveaux Rossi ou Russes par l'invasion ou la conversion des premiers chefs Varègues. Clarke , voyageur anglais dont nous avons déjà consulté la relation , a trouvé à Kertch, en Crimée, une petite église, dont le toit s'appuie sur
* Procope, deBello gothico, 1. IV, c. iv, p. 572-78.
* Mamachi, t. II, 1. II, p. 160, note 1.
* V. les Martyrs qae cite le même auteur, p. 159, note 11; p. 160^ noté S;
i48 ORIGINES CÂTUOLlQlfËS
quatre colonnes. L'une de ces colonnes porte cette inscription : « Cette église a été construite en Tan 6265 » (du monde , c'est-à-dire l'an 757 de notre ère). Le métropolite Pimen dit aussi, dans la Description de son voyage, qu'en 786 un saint Etienne était archevêque àSudaken Crimée, et que plus tard un métropolite occupait ce même siège ^
Nous avons déjà dit un mot de la grande part que les Latins prirent à la conversion des Slaves ; nous n'insisterons pas sur leur apostolat dans le pays des Russes, que nous les verrons évangéliser à l'envi avec les missionnaires grecs. On sait que la foi se répandit de bonne heure parmi les peuples lUyriens et les Slaves occidentaux*. Saint Irénée et TertuUien attestent que de leur temps les peuples de la Germanie s'étaient soumis à la loi du Christ S et les savants s'accordent à croire que ces graves auteurs parlent aussi des Germains qui ne reconnaissaient pas la suprématie de Rome. La foi pressait donc de toutes parts, dès ces premiers siècles chrétiens , le pays oh vont se faire connaître les Russes ; elle l'envahissait et le pénétrait, soit du côté des Grecs, au sud et à l'est, soit du côté des Latins, à l'ouest et au nord.
Sans nous arrêter à des traditions mêlées de fables sur l'apostolat de saint Cyrille et de saint Méthode chez les Russes * , observons qu'ils avaient incontestablement travaillé à leur conversion et à celle de tous les Slaves, comme le
1 Clarke, 1. c.p. 437, et Pimen, Wosskresensche Chronikf II, 286, ap. Stràhi, p. 41.
* Mamachi, Origines, etc., t. II, p. 75.
3 Ibid., 1. 1, p. 338, 339. V. ses citations et ses preuves.
^ V. Acta Sanctor, Bollandi, sept., t. Il, p. ii, et Nestor., p. 31-34, sur ces deux philosophes.
DE l'église russe. 149
proixirent et rinvention de Talphabet esclavon , qui leur est ^U6 ^ et la traduction de la Bible. Ils avaient aussi frayé la voie au ehristianisme en Russie, en convertissant les Khazares du nord de TEuxin et une partie des Bulgares qui habitaient \^ Bohême et la Moravie , vers 860. Or, ce même patriarche qui va commencer la conversion des Varègues , c'est saint Ignace qui avait envoyé saint Cyrille et saint Méthode au khan des Khazares , d'accord avec le siège apostolique. Aussi le père de l'histoire russe mentionne -t -il, avec la mission des deux apôtres , la décision du saint-siége rendue en faveur de leur traduction en langue vulgaire, et contre les partisans exclusifs de la lecture des livres saints dans les trois langues sacrées.
Nous allons avoir à parler plus au long de ce saint Ignace, que l'on peut déjà reconnaître comme le premier bienfaiteur de la Russie.
Le premier évêqae qui éyangélisa les Russes leur fut envoyé par sainl Ignace, patriarche catholique de Constantinopie, et non par Photius , patriarche schismatique et intrus.
ON le conçoit , ce n'est pas ici le point capital de notre thèse, puisqu'il ne s'agit encore que d'une conversion partielle, la masse de la nation n'étant devenue chrétienne que sous Vladimir. D'ailleurs, tous les évêques nommés par Photius ayant été canoniquement déposés à Constantinople, il en aurait été de même de l'évêque envoyé aux Russes, à moins qu'il n'eût gardé ses droits en vertu. d'une concession
4B0 ORronnss CATHOuotEs
expresse du saint -siège. Mais, dans Tune et Tautre hypcH thèse, le schisme ne se serait pas perpétué. Enfin, n'oublions pas que la division qui éclata sous Photius , entre Rome et Constantinople, mit deux siècles au moins à se consommer, et que même après sa consommation on voit les Russes, longtemps encore, étroitement attachés à l'unité catholique.
Qu'importe donc de qui le premier évêque des Russes tenait sa mission ? Réduite à ces termes, là question n'a plus qu'un intérêt secondaire. Il n'est pas cependant hors de propos d'examiner si les prémices d'une si abondante et si glorieuse moisson furent dues au premier auteur du schisme ou à sa victime, le noble défenseur de l'unité, d'autant plus qu'il ne manque pas de Russes qui cherchent dans cette origine menteuse un prétexte pour s'attacher en aveugles aux successeurs de Photius.
Au moment où les Yarègues s'établissaient avec Rurik à Novogorod et dans le nord de la Russie actuelle (vers 862), deux frères , avec d'autres guerriers , occupaient Kief et la partie méridionale*. Ces hommes du Nord, transportant sur les bords du Pont-Euxin leurs habitudes aventureuses , prenaient déjà Byzance pour but de leurs expéditions. Les vices du prince alors assis sur le trône impérial étaient bien faits pour encourager leur audace.
Michel lïl , r Ivrogne , a laissé un souvenir exécrable. « L'histoire, dit Gibbon ", l'a nommé le Néron de son temps. > Mais un homme encore plus méchant était son oncle Bardas , son tuteur et son maître en corruption. Saint Ignace,
^ Theologische Quartalschrift. Tubinguc, 1853, driites quartalheft, p. 356. 2 Décadence de Vempire romain^ xi. 48, cité par Strahl. Geschichte der Riissischen Kirchp, t. î, p. 4A.
pati^iarche de Gonstantinople, n'avait pas craint de reprendre lej^tin^ césar et d'excommunier Bardas pour ses homicides ^t ^Vitres crimes, conduite qui lui valut d'être chassé de son s^%e, déporté, accablé d'outrages (857). L'empereur mit à ^ place Photius , homme savant sans doute , mais alors ^icjue et capitaine des gardes , qui , contre tout droit ecclésiastique, rcQut en six jours la tonsure monastique, tous les ordres et la consécration épiscopale , des mains d'un prélat indigne et déposé, Âsbestas de Syracuse. Le grand pape saint Nicolas P' frappa d'excommunication le patriarche intrus ; mais celui-ci osa l'excommunier lui-même et travailla à séparer les deux Églises. Cependant la mort tragique de Michel et de Bardas le laissa sans appui. Dès son avènement, Basile le Macédonien l'exila et réintégra le patriarche légitime (867).
On conçoit que, sous le règne honteux de Michel , les Russes, deux années seulement après l'établissement de leur monarchie, purent apparaître devant Byzance. Les deux chefs qui s'étaient établis à Kief, et dont nous ne discuterons pas ici l'origine S Âscold etDir, descendirent le Borysthène, ralliant sur leur route une flotte de deux cents légers navires *. Ils osèrent aller bloquer le port de Gonstantinople , profitant de l'absence de Michel lïl , engagé alors dans une expédition contre les Arabes, où il ne fit rien. Les Russes, animés d'une fureur sacrilège , portèrent le ravage et la mort dans les églises et dans un saint monastère fondé par le patriarche
1 V. Strahl, p. 45; Nestor, p. 21, dit que sans être parents de Burik, Us étaient princes.
* Sur la route que les pirates de Kief suivaient dans leurs invasions , voir Constantin Porphyrogénète, De V administration de l'Empire^ dans Vlmpc" rium orientale de Banduri, t. T, p. 59,
1S2 ORIGINES GÀTUOLTQUEff
Ignace. Cependant, au rapport de Cedrenus, c les assaillants éprouvèrent la colère de Dieu ; ils se retirèrent dans leur pays, et envoyèrent une ambassade à Constantinople. Ils^sol-^ licitaient la grâce du divin baptême et l'obtinrent S >
Mais sur cet événement, rapporté avec une telle précision, d'autres historiens byzantins se sont comme transmis une légende répétée par Nestor * : Tempereur , de retour dans sa capitale, se serait rendu avec le patriarche Photius à Tégliso du quartier de Blaquernes , où Ton révérait une statue de la sainte Vierge, et ils auraient porté processionnellement le vêtement de cette vierge sur le bord de la mer. Al peine l'y auraient -ils mouillé, qu'une tempête aurait mis en fiiite les pirates impies '.
Nous sommes loin de nier l'intervention de la Mère de Dieu, sollicitée par la foi d'un peuple entier , par les souffrances d'Ignace et des religieux victimes des barbares, auxquels ce prodige pouvait ouvrir les yeux. Mais tout le monde avouera aussi que Michel et Photius étaient des instruments peu propres à obtenir cette faveur du Ciel , qui eût semblé
1 Edit. de Paris, 1. 1, p. 551-62.
^ T. I, p. 22. — Il ajoute qu^Ascold et Dir furent massacrés sous le règne d'Oleg, parent de Rurik et tuteur d'Igor, fils de ce dernier prince. Sans même dire qu'ils demandèrent le baptême , il fait supposer qu'ils furent chrétiens et martyrs en rapportant qu'on bâtit sur leurs tombes les églises de Saint-Nicolas et de Saint-Irène (p. 29-30).
3 Les textes sont réunis par Stritter ( Memoriœ populorum olim ad DanU' bium, etc., incolentium, Petropoli, 1771, t. IT, p. 957-59). — Léo Grammaticus, p. 463-64.— Simeon Logotheta {Scriptores post Theophanem, p. 445-46). — Georgius Monachus, p. 535-36. — Zonaras se contente dédire: « La divine providence s'opposa au succès des Russes. Ils revinrent malgré eux ou plutôt après avoir éprouvé la colère de la divinité.» — Nicétas, dans la vie de saint Ignace, ne parle que des sacrilèges et des cruautés de ces pirates. — André Dandolo, Chronique de Venise jusqu'en 1339, dit que les Normands, arrivés sur 360 vaisseaux, revinrent de Constantinople avec gloire. Il rapporte cet événement entre 863 ot 869. — V. De Murait, Essai de chronographie byzantine^ p. 440.
DE l'ÉGUSE RdSSE. 153
approuver par là un schisme à jamais regrettable, et si cette
coïncidence, telle que nous la racontent les historiens b} zan-
tiir^s, peut être considérée comme providentielle, rien ne
nous force à y voir un miracle. Quelque léger trouble dans
Tsàtmosphère dut suffire pour décider à la retraite des bar-
bsàTes qui , pour exécuter ce hardi coup de main , avaient
compté sur une surprise , et qui , s'apercevant que le retour
di.1 souverain avait rendu le courage à ses soldats , n'avaient
plus rien de mieux à faire que de songer à mettre au plus vite
leur butin en sûreté.
Mais la crainte qu'éprouvèrent les Russes amena-t-elle leur conversion ? Le continuateur de Constantin Porphyrogénèle est loin de le dire ; seulement, après avoir parlé de ï^ protection du ciel obtenue par les prières de Photius , il ajoute* : € Les Russes retournèrent dans leur patrie ; il ne ^ était pas écoulé beaucoup de temps qu'ils envoyèrent une ^Hfibassade pour demander le baptême et l'obtinrent. » Mais ^lors Ignace était revenu de l'exil , et c'est lui que Porphy- ^ogénète nous présente comme l'instrument de leur couver- ^^OD , qu'il n'attribue jamais , dans la suite de son récit, aux devers qu^ils venaient d'éprouver.
Les Russes, dit-il, étaient d'une rudesse de mœurs inflexible et d'une humeur indomptable, fort éloignés de l'intelligence des choses de Dieu et de la piété ; son aïeul, Basile le Macédonien , n'avait pu obtenir d'eux une suspension d'ar- '^©s, un traité de paix et d'alliance, qu'en leur prodiguant ' ^ï*, l'argent et les vêtements de soie. Voilà où ils en étaient 'o'^squ'ils se convertirent , et ce tableau diffère beaucoup de
Scriptores posi Theophanem, p. 121-22, et ap. Stritter, ihid, el ap. Baron. ^ S61,Pagi, n. XXIII.
iS4 ORIGINES OÀTHOLIOUES
celui de Photius. Nous opposerons l'un ^à l'autre les deux récits. Celui de Porphyrogénète renferme, sur le caractère msse , des détails qui nous en garantissent la vérité ; et quand on aura lu celui de Photius , on sentira mieux encore, par comparaison, lequel des deux mérite plus de créance.
D'après Porphyrogénète , les ambassadeurs russes, cédant à la prière de l'empereur, avaient reçu le baptême et emmené dans leur pays un archevêque consacré par Ignace* Voici comment les choses se passèrent à leur arrivée. Le souverain convoqua une assemblée, où il parut entouré de ses conseillers et des grands de la nation. Ces derniers étaient plus obstinément attachés à leur fausse religion, par une habitude plus invétérée \,. Comme Tévêque, leur présentant le livre du divin Évangile , exposait les miracles du Sauveur et ceux que rapporte l'Ancien Testament, les Russes répliquèrent aussitôt : c Si nous ne voyons , nous aussi , quelque exemple semblable, en particulier quelque fait pareil à celui des trois enfants sauvés dans la fournaise, nous n'ajouterons aucune foi à vos paroles, nous n'y prêterons plus même d'attention. » L'évêque eut foi dans ces promesses : « Tout ce que vous demanderez en mon nom , vous le recevrez ; ï> et : « Qui croit en moi fera les prodiges que j'opère moi-même et de plus grands encore ; ï> il les fera , quand il n'agira point par ostentation, mais pour le salut des âmes. Sa réponse fut donc : « Il n'est pas permis de tenter Dieu ; mais si c'est du fond de votre cœur que vous êtes résolus de venir à lui, demandez ce que vous voudrez, Dieu vous l'accordera, bien que nous soyons nous-même méprisable et le dernier des
^ Ce sont les conquérants Scandinaves et païens.
m L*ÉOLISB RUSSE. 155
^ihme9. » Ih demandèrent qu'on jetât le livre de la foi ehrétienner (rÉvangile sacré de Dieu) dans un bûcher qu'ils aHuinferent. Si la flamme le respectait, ils reconnaîtraient la divinité qu'on leur prêchait, Le prêtre leva les yeux et les mains au ciel , s'écriant : c Jésus - Christ , notre Dieu, glorifiez votre nom aux yeux de ce peuple entier. > On jeta dans le feu le saint Évangile... Après de longues^ heures, le bûcher s'éteignit entièrement, et l'on trouva le livre sacré préservé de toute atteinte dans une fiamme si vive. A cette vue, les barbares, plongés dans la stupeur et bannissant toute hésitation , commencèrent à recevcnrlelbaptême*.
Tel est le récit de Porphyrogénète. D'après lui , cette
oonversion est due au prélat envoyé par Ignace , et il n'est
cl 'ailleurs question que d'une conversion partielle ou com-
niencée. D'autres écrivains de Byzance , Cedrenus ', Zona-^
^m»\ etc., parlent du même archevêque et placent égale^
nfient sa mission sous le règne de Basile : ils ne profèrent
pta le nom d'Ignace, mais leur relation ne s'oppose en rien
90 récit détaillé et précis de Porphyrogénète. Surtout ils ne
disent rien de la prétention de Photius, qui s'attribue à lui-
^me la consécration de l'évêque - missionnaire. Tous ces
^(iteurs écrivirent cependant après lui. Il sera donc son
^Ul témoin , si nous faisons abstraction des écrivains bien
^ Constantin Porptayr. Édit. Gombefis. Paris, 1685, p. 211-12, n. xcvi. — n^ci"/ de la vie et des grandes actions de Basile^ dans les Scriptores Historiœ ^y^tmtinœpost Theophanem. Cette conversion est tellement partielle à ses yeux, 4^^il représente les Russes comme encore barbares et idolâtres dans son autre ouvrage intitulé De V administration de VEmpire (t. I, p. 59, dans le recueil *^ Banduri).
Cedrenus, t. Il, p. 589-90, reproduit la narration de Porphyrogénète à peu P^^ dans les mêmes détails.
' Édit. de Ducange. Paris, 1687, t. II, p. 173-74.
ISÔ ORIGINES CATHOLIQUES
postérieurs qui ont ajouté foi soit à sa parole, soit à une pièce qu'il a supposée ou altérée , comme on va le voir.
Selon Photius, la conversion des Russes aurait pré— cédé le rétablissement dTgnace sur son siège patriarcal. Il rapporte même positivement cette conversion dans une encyclique adressée aux patriarches d'Orient et qui, d'après sou contenu , semblerait avoir été écrite avant le retour d'Ignace*. Photius y marque aussi que cette nation avait déjà reçu un évêque et pasteur*. Du reste, il ne dit pas seulement , avec la juste réserve de Porphyrogénète , que les Russes commencèrent à recevoir le baptême , sous l'impression d'un miracle. Non, la conversion qu'il raconte est à la fois plus inexplicable et si complète qu'elle ne laisse rien à désirer.
Écoutons son récit :
« Le peuple appelé Ruthénien * surpasse tous les autres en cruauté , et il s'est signalé entre tous par ses meurtres. Il a soumis une infinité de nations, et , enfilé de ses succès , il a porté des mains audacieuses sur l'empire romain. Néanmoins, il a quitté sa superstition païenne et impie pour recevoir notre foi ; il a changé les pirateries qu'il exerçait contre nous en relations honnêtes, comme celles des clients, et tel se montre-t~il encore à notre égard. Au lieu de la grande audace qui caractérisait les Russes , le désir de la foi et le zèle se sont enflammés parmi eux ; et Paul semble de
* Encyclica sive circuîaris epistola ad patriarchales sedes Orientis (Baron, édit. de Lucq., t. XIV, p. 591, col. 2, jusqu'à la p. 595, col. 1. — An. 863,
n. XXTflV-XLV. ) « N. XLI.
8 Baron. Annal., p. 593, col. 2 et 694, n. xli. — Il emploie indifféremment les noms Rutheni et Russi,
i)£ l'Église KvsèE. 15t
nouveau s'écrier : « Béni soit Dieu , dans tous les siècles ! cap ils ont reçu un évêque , un pasteur , et ils pratiquent notre culte avec ferveur et diligence. >
Tout semble donc accompli pour leur salut; que dis -je? ce sont de parfaits chrétiens , et leur |civilisation est déjà florissante. Photius, qui ne pouvait prévoir l'avenir, ne se doutait pas des déprédations dont devaient un jour se rendre coupables les guerriers Varègues, restés généralement idolâtres. Mais il fallait bien que le schismatique parût avoir achevé cette conquête spirituelle avant le retour d'Ignace.
Examinons le fort et le faible des deux témoignages , celui de Porphyrogénète et celui de Photius. L'un ou l'autre est un mensonge impudent. Si Photius raconte ce qu'il a fait, Porphyr(^énëte était presque contemporain des choses dont il parle. Quelle est la valeur des deux écrivains ? Lequel gagnait ou risquait le plus à mentir ?
Il est évident que Constantin , né prince , risquait bien plus et avait moins à gagner qu'un parvenu. Mais il voulait peut-être faire honneur à Ignace de la mission russe, pour que cette gloire rejaillit sur l'empereur Basile , son aïeul, qui avait rétabli ce patriarche? Porphyrogénète, en efifet , a écrit une biographie de son aïeul , qui tourne au panégyrique. A cette objection la réponse est aisée. Basile avait rappelé Photius avant la mort d'Ignace ; puis , quand ce dernier eut expiré , il soutint l'intrus contre les décrets de plusieurs papes. Porphyrogénète s'efforce même de justifier la versatilité de ce prince; C'était s'y prendre assez mal que d'ôter à Photius le mérite d'avoir envoyé aux Russes leur premier apôtlre.
158 ORIGINES CATUOUQUJSS
Voyons maintenant quelle confiance mérite le patriarche schismatique ; demandons-le aux Grecs eux-mêmes. Si on excepte les (rois légats d'Adrien II , ils composaient seuls le huitième concile oecuménique tenu à Gonstantinople. L'empereur Basile y assistait avec ses Sis, et ces princes joignirent leurs signatures à celles des Pères. Ajoutons que, dans cette assemblée, les Grecs mécontentèrent le saintrsiége , ea soumettant les Bulgares, récemment convertis, à la juridiction du siège de Gonstantinople ; ce qui ne laisse pas de doute sur leur indépendance à T^ard des Latins. Cependant , ces mêmes Grecs constatèrent tant de fraudes, tant d'impostjures commises par Photius, que dans la seconde action du concile, ils ont tracé ce portrait du premier ancêtre du schisme gréco-russe : « Il était puissant dans Tart de tromper^ à un tel point qu'on n'a pas vu et qu'on ne trouvera .pas son égal ^ » Il suffit de consulter les actes du concile conservés en grec et en latin, pour se convaincre que Photius mentait à plaisir et par habitude. Nous ne parlons pas des Latins , unanimes à le Ûétrir.
Dès lors parait moins formidable la difficulté qu'offrait la lettre de Photius. Elle fut écrite, dit-on, avant le rétablissetnent de son compétiteur , et il y est fait mention de l'évêque envoyé aux Russes, à une époque où Ignace n'avait pu encore en consacrer lin pour cette mission ; Baronius soupçonne à bon droit une supercherie. Le savant Âssemani va plus loin, il accuse positivement Photius et soutient qu'il n'écrivit sa lettre qu'après son exil , et qu'il y a inséré comme un fait antérieur au retour d'Ignace la conversion des Russes.^
i Labbe, Collectio CotidUor, Venetiis, t. X, col. K08.
effectuée postérieurement. Il rappelle que les évéques du hnitième concile ( 869 J ont attesté , en présence même de PiMios, qu'ils ne lui avaient envoyé, qu'ils n'avaient reçu <ie loi aucune lettre ; et certes ils n'eussent pas omis l'encydique. Les preuves trës-détaillées ^ d'Assemani ne sont pas à dédaigner , et l'historien russe Karamsin n'y oppose qu'un allument bien faible : c'est que Photius était l'homme le plus docte -de son temps. Voilà précisément ce qui accroîtrait notre défiance.
Dans son encyclique^ qui porte la date de 867^ Photius fait mention des évéques envoyés par Nicolas I^ aux Bulgares, des réponses qu'ils leur apportèrent de la part du saint-siége *, et de la manière dont ils accomplirent les instructions qu'ils en avaient reçues, soit en prêchant les articles de foi qui leur avaient été recommandés, soit en conférant de nouveau le sacrement de confirmation aux néophytes qui avaient été baptisés par les prêtres pho tiens. Or ces évéques ne furent envoyés par le pape que vers la fin de l'an de 866', et ils n'arrivèrent en Bulgarie que dans le courant de 867. Quelque temps dut s'écouler avant que Photius fût positivement instruit des résultats de cette missioUé II est donc bien difficile que dans cette même année 867 , et à une époque antérieure au retour d'Ignace, Photius ait écrit l'encyclique où nous lisons ces détails. Il y a Ueu, tout au moins, de soupçonner ici quelque altération^ Nous n'insistons pas sur les preuves, d'où il
1 Kalendar. Ecclesiœ universœ. Rom», 1745, t. II, p. 238-58. La déclaration des évéques est indiquée p. 256.
« No III.
> (13 novembre.) V. les nombreux monuments qui l'attestent et qu^indiqne Àssemani. (Labbe, t. VIII, p. 326, 71, 77, 81, 84, 89.)
160 ORtGi:f£S CATHOLIQUES
résulterait que cette lettre a été fabriquée plus tard *. Qu'i encyclique ait été écrite par Photius , à TefiFet de convoq un conciliabule qui précéda son exil , cela est vraisemli ble. Mais de là à conclure qu'elle a été rédigée dans mêmes termes que celle qui nous est parvenue , il y a le Pbotius falsifia les signatures des membres de cette asse blée, qui représentaient les patriarches d'Orient; cela r sort des actes du huitième concile. Ne put-il pas de me falsifier la lettre de convocation ?
Ce n'est pas tout , cette pièce a dû être encore altérée puis ; c^r Baronius en a découvert , au collège grec de Roï un texte mutilé qui portait le nom de Sisinnius *. Or, c' sous le patriarcat de Sisinnius que la Russie presque enti se convertit. Gomment ne pas croire alors que la pluf des interpolations relatives à la conversion des Russes s de cette époque? Évidemment , la main d'un Grec a pa par là ; Terreur a pu ensuite se glisser dans d'autres recu« et même dans les écrits des Latins.
La question ainsi résolue , il est inutile d'examiner conjectures auxquelles se livrent Pagi* etKaramsin *, p< concilier les relations évidemment inconciliables de Phol et de Porphyrogénète. Ghez Photius , la conversion < Russes semble accomplie ; comment se fait - il donc c
1 Assemani, p. 240. Il discute ensuite Terreur de Baronius , qui croit de rapporter ces faits à Tan 863. — Jager, Hist. de Photius^ p. 146, 173, croi concile supposé.
> Baron. AnnaL, avant la reproduction de Tencyclique.
* Éd. citée de Baron., p. 554, ad A. 861, no» 7-11, et tome XV, p. 299 aa 876, nos 19-20. — V. aussi sur Pagi, Assemani, Kalend, Eccl., p. 230-37, e
' P. Stilting, Acta. Sanct., sept., t. II, p. in.
* T. 1er, c. IV, et note 189. Strahl (p. 47-48) suit Karamsin dans cette qi tion, qu'il traite assez légèrement. Il raconte avec imagination le miracle Blaquernes et dédaigne Tautre.
D£ l'Église russe. I6i
^orphyit^énètel, venant après lui, nous la montre encore à ^^8 commencements? Mais c*est Porphyrogénète qui est le ^ieux d'accord avec l'histoire : on le verra par le récit de la ^^nversion d'Olga.
Oonversion de lagrande-dochesse Olga vers 956.— Mission d^un évêque latin.— Union deâ Grecs avec le saiot-siége jusqu'à cette époque.
LE grand-duc des Russes, Igor, avait péri dans une guerre contre les Dreuliens , peuple limitrophe. Il laissait un fils mineur nommé Sviatoslaf et confié à la tutelle de sa mère Olga ou Elga , princesse qui tirait son origine des ducs de Pskof ^ La duchesse gouverna vingt-quatre ans d'une main ferme , vengea la: mort de son époux par la destruction de l'armée ennemie , et , ce qui lui fut plus glorieux , après avoir rendu à son fils l'exercice du pouvoir qui lui avait été confié, elle partit pour Constantin ople afin d'y demander le baptême, qu'elle reçut à soixante -dix ans environ, l'âge qu'avait, lors de son baptême, la mère du grand Constantin, devenue sa patronne. Elle prit en effet le nom d'Hélène. L'empereur Constantin Porphyrogénète , qui la tint sur les fonts , l'appelle (^pxovxfecra, de <ïpxwv, titre que gardèrent à Constantinople les princes russes, depuis qu'ils comment cèrent à connaître le christianisme. Auparavant ils étaient
1 Kulczynski, au 11 juillet, jour où les Russes^unis font la fête de la pieuse Olga. ( Ap. Bolland., Acta safictor.f t. II, sept., p. vi.) Nous reviendrons sur son culte avec Assemani, etc.-- D'après une vieille biographie imprimée et des auteurs modernes qu'indique vaguement M. Louis Paris (sur Nestor, 1. 1, p. 49), elle serait issue d*une famille varègue de Pskof, mais d'une basse condition. M. de Murait, Chronographie byzantine^ p. 529, fait venir son nom de Helga , flamme, mot Scandinave. En tout cas, il importe de le constater, elle était Yarègue.
U. il
it$i OAIOINES CATHOLIOOfiS
assimilés aux Khagans des Turcs ^ Constantin décrit la cérémonie de la réception d'Olga et il ûgnale la présence de seize des parents de la princesse , de vingt apocrisiaires ^ de quarante-trois hommes d'affaires résidant à Constantinople, etc.» et de Grégoire le papas ou directeur d'Olga, qui l'avait vraisemblablement préparée \ Âpres son baptême, la grande-duchesse revint à Kief . Ces faits sont attestés par les historiens polonais et russes comme par les byzantins. Leurs relations ne diûërent que par quelques anachronismes évidents qui n'embarrassent plus la critique *.
Sainte Olga \ dans ses adieux au patriarche qui Tavait baptisée, lui avait dit : c Mes peuples sont encore idolâtres, mon fils l'est également : bénissez-moi , mon p^, afin que je résiste à l'esprit malin. >
Le patriarche l'avait bénie ^ elle et ses saints désirs. Aussi n'eut-elle rien plus à cœur que de transmettre k la nation èntiëre le bienfait de la foi. Dans ce but , elle envoya une ambassade à Othon P', alors roi des Romains. C'est ce que
1 De Murait, Chronographie byzantine. Ils le sont encore en 839.
s De Cerim. AuL Byz., 1. II, c. xv, p. 348-45. ap. Stritter,p. 376^79.
3 Gromer, Stanislas Sarniki, Uerberstein, Zonaras , Gedrenus , etc. , auteurs énumérés dans les Acta sanctor., t. II, sept., p. v. — La liste des écrivains modernes, étrangers à la Russie, qui ont parlé d^Olga, se trouve dans les commentaires de Schlœzer sur Nestor. (Russiscfie Annalen in ihrer slavonischen Grundsprœche verglichen, etc.,fmfter Theil, p. 75-79.) V. aussi p. 79;9Î et 92-108, sur les cérémonies de la réception et la date du baptême. Schlœzer y réfute les doutes émis trop gratuitement par Gesner et Thunmann sur le baptême de la princesse, p. 90-92 , et il est curieux de voir combien sa critique protestante est maintenant arriérée. Quant à Tépoque du baptême, on peut la Axer avec lui à Tannée 955 ou 956, dix ans après la date plusieurs fois assignée, mais par erreur, à cet événement. De Murait le place en 957, sans doute d'après le Pater icon^ qu'il cite et qui attribue Thonneur d'avoir baptisé la princesse à Polyeucte, patriarche d'alors. Si son prédécesseur Tbéophylacte (933-956, fév.) eiit fait le baptême, comme l'ont rapporté quelques auteurs, il serait curieux d'observer qu'il a été intronisé par les légats de Jean XI.
* Nestor, 1. 1, p. 80.
« Id. t6id., p. 81.
DE l'Église russe. i6â
n^aooQteiit deux chroniques allemandes, c Des anlbassadeurs lu peuple Russe , dit Lambert d'Âschaffembourg, vinrent (upplier le Toi Othon d'envoyer quelqu'un de ses évêques 2>our leur montrer la voie de la vérité. Le princo se rendit a leur vœu et envoya Âdelbert , évêque catholique, qui eut f>eiiie ensuite à échapper de leurs mains ^ . > Les annales d'Hildle^eim rappellent les mêmes détails, mais avec une variante qu'il ne faudrait pas entendre d'Olga ni des ministres de ses volontés, c Les Russes professèrent l'intention d'em-^ brasser la foi chrétienne ; mais ils mentirent à toutes leurs promesses , comme le prouva l'événement *. » Cosme de Prague mentionne aussi cette ambassade *. D'après le conti-^ nuateur de Réginon , elle fut envoyée par Hélène pour demander un évêque et des prêtres, et , ne jugeant de la con-^ version d'Olga que par le résultat, qui n*avait pas répondu aux efforts de cette princesse, il ajoute qu'elle s'était feît baptiser par feinte \ Nous ne devons pas moins tenir grand compte de ce témoin presque contemporain. Peu importe qu'il fasse d'Hélène une reine des Ruges, ainsi que le chronographe et l'annaliste saxons, qui mentionnent la même ambassade \ On comprend que le nom de Ruges ait été
* Rerum Germanie, scriptores, ad an. 960. Pistor., t. J, p. 314, cités par Viteardelli. — Assemani , 1. 1, p. 247 et suiv. — Il faut distinguer cet Adelbert ou Adalbert de Trêves ou saint Adalbert de Magdebourg (Acta sanctor, ord. Benedy sœc* v, t. VII), de saint Adalbert de Prague, qui périt, vers cette époque , en évangelisant les Prussiens.
* Rerum Brunsvic. scriptores, Leibnitz, 1. 1, p. 718, ad an. 960.
* Chrovdcon Bohemor. Ap. Menkenium rerum Germanie* script, ^ t. UIj col. 1775, cité dans les Acta sanctor. , t. II, sept., p. y.
* Berum Germanie, scriptores. Pistor. t. I, p. 108, etPertz,t. î, p. 625. Mo^ numenta Germaniœ historica. Une partie de ces textes et les suivants, que nous avons trouvés séparénient, sont réunis dans la chronique de Nestor, traduite et commentée par Schlœzcr, partie IV, p. 106-109.
* Leibnitz, Aceessiones hist. rer, German., p. !69, cité par Vizzardelli.— ' Eccard, Corpus historié, médii œvi, 1. 1, col. 301. Nous ne devons pas omettre
464 OAIGINES CATHOLigniSS
donné pour celui |de Russes à un peuple à peu près in^ connu. Le nom d'Hélène^ au contraire , joint à la date com-^ mune de l'an 959, à laquelle les trois chroniqueurs placent Tambassade, désigne incontestablement Olga.
Enfin , nous trouvons une preuve péremptoire dans la chronique de Dithmar, élevé sur le siège de Mersebourg en 1018, et né peu après la mort d'Olga. Il s'exprime ainsi sur Âdalbert , devenu » en 985 » après son inutile mission , archevêque de Magdebourg , ville qui n'était pas éloignée du siège épiscopal de Dithmar : c Âdalbert de Trêves appartenait à l'état monastique» Il fut ordonné évéque des Russes. Chassé par ces idolâtres, il fut élevé à la dignité archiépiscopale. C'était un prélat illustre, d'une vertu éprouvée sous tous les rapports ^ > Le continuateur de Réginon regarde en effet sa mission en Russie comme une épreuve préparée par une intrigue '•
Son récit est le plus circonstancié qui nous soit parvenu sur le premier évêque latin envoyé aux Russes-Varègues.. L'empereur, dit- il, après avoir reçu la demande d'Olga, célébra, en 960, les fêtes de Noël à Francfort. Le vénérable
la générosité d'Othon le Grand à pourvoir de tout la mission de Russie. Voir le même annaliste saxon, col. 301.
^ Rer. Brunsvic, scriptores, 1. II. Leibnitz, 1. 1, p. 385.— Schlœzer a tiré d*uno dissertation de Sagittarius sur les antiquités de Magdebourg (Halle, 1711), un diplôme d'Othon adressé, vers 968, aux princes de Saxe. Cet acte est remarquable par la mention des Ruges, dont le nom est encore confondu avec celui des Russes, et par celle de la nouvelle mission apostolique confiée à Tarchevêque de Magdebourg : « ... Virum venerabilem Adalbertum^ episcopum olim Rugis prœdicatorem destinatumet missum^ episcopum et metropolitanumtotius ultra Albiam et Salam Sclavorum gentiSj modo ad Deum conversœ vel convertendœ^ fieri decrenimus pari ter et elegimus, quem et Romam pro pallio a Domina Papa suscipiendo direximus. » Nestor, Russische Annalen.f partie IV, p. 106.
* Pertz, Monumenta Germaniœ historica, t. I, p. 624, ad an. 961. — Acta Sanctor,, t. II, sept., p. v et vi.— Voir plus de détails sur ce second évêque des Russes au %i juin, même recueil.
DE l'église busse. 16S
^véque^ Adaldag institua évêque des Russes Libutius, amoine du couvent de Saint-Âlban, situé près de la ville. Le "Siouveau prélat vit son départ retardé par quelques embarras ^t mourut en 961 • Alors on lui substitua Adalbert , moine ^u couvent de Saint-Maximin , à Trêves. Ce fut l'effet des ^machinations de l'évêque Guillaume. Le chroniqueur veut "|)arler de Tarchevêque de Mayence , fils naturel de Tempe- "reur*. B raconte cependant qu'Adalbert, revenu après des fatigues inutiles et la perte de quelques-uns de ses compagnons, reçut un bienveillant accueil du roi et de Guillaume, et que ce dernier , pour réparer le mauvais service qu'il lui avait rendu, Tembrassa et le traita en frëre.
Cette mission d'Adalbert nous semble assez bien établie pour résister aux critiques d'Assemani et de Raramsin, qui supposent qu'il fut envoyé aux Ruges et non aux Russes , et qui appuient leur opinion par des corrections arbitraires de textes ; mais ils partent d'un principe erroné, dont Texamen répandra la lumière la plus vive sur les premiers siècles catholiques de l'Église russe.
Assemani rapporte en termes assez impropres « qu'Hélène, reine des Russes , baptisée à Constantinople ^ embrassa le rite grec , et que dès lors, quoi qu'on raconte de son ambassade envoyée à Othon , cette ambassade put bien traiter de paix ou d'alliance avec les Allemands, mais ne demanda certainement pas d'évêque aux Latins \ > Karamsin renchérit
^ Évêque de Brème, suivant TannaUste saxon, an. 960.
* Schlœzer, Nestor, Russische Annalen,^ p. 107. Pour compléter entièrement rhistoire d'Adalbert , v. Lentz, Diplomat- Stifts und Landes Historié von Magdeburg (Cœthen , 1756, 4), p. 15-23. Cf. Acta sanctor. ord, Benedict., t. VII, surtout pour la mission de Russie, p. 576-77.
* Kalendar, ecclesiœ univ.j t. î, p. 247*55.
166 ORIGDjES GATHOLIQUES
sur cette assertioû , dans le seos des Grecs non miis. < probable , demande-Ml , qu'Olga, vouée à la religion grecque , ait voulu recevoir des pasteurs ecclésiastiques appartenant à l'Église latine déjà séparée de l'autre? > Et il suppose sans hésitation que le schisme date de 880 \
Remarquons d'abord que nul des monuments dté6 ne parle d'un projet d'alliance, et que tous mentionnent la demande d'un évêque. Nous acceptons donc les données de l'histoire, mais celles de nos adversaires sont de leur inventio n.
D'ailleurs, compatriotes et alliés des Northmans, que Rome travaillait dès lors à convertir, il était bien naturel que les Varëgues eussent quelque rapport avec T'Église latine. Nous montrerons plus tard qu'il en fut ainsi.
Revenons à l'Église grecque , et montrons qu'elle fut unie avec le saint-siége longtemps encore après Photius : ce n'est pas nous écarter de notre sujet , puisque l'Église russe dut partager le sort du siège patriarcal de Constanlmople > dont elle dépendait. La question est importante en elle-même, importante pour éclaircir les origines de Thistoire ecclésiastique de la Russie , et nous tâcherons d'ailleurs de ne nous y arrêter qu'autant qu'il sera nécessaire au ^oint de vue de cette étude.
Avec Photius, le schisme prit de nouveau possession du siège de Constantinople , mais cela ne dura que six ans (880-886) ; à la mort de l'empereur Basile , son fils Léon le Sage renvoya Photius en exil et fit élire en sa place son propre fi'ère Etienne , en réservant au pape le droit de confirmation. C'est ce qui ressort des lettres de Stylien et de
1 Note 202 du 1. 1. Il renvoie à VHi'st. des Huges deOebbardi, p. 7. Strablse contople de reprfïduirc Karamsin.
DE l'éguse eusse. 167
pluiùairs autres évèques grecs, adressées au pape Etienne V, réponses de ce pontife et du pape Formose , enfin d*aumonuments qui font suite, dans les nouvelles collections, actes du huitième concile oecuménique ^ On peut y ajou^ le témoignage des historiens de Byzance , des ménologes, <i^s menées '.
Ne citons que quelques mots d'une déclaration de Léon le Sage et de la lettre que le savant évêque de Néocésarée , Stylien, écrivit au nom de tout le clergé du patriarcat de Constantinople. L'empereur avait fait cette déclaration à tous les prélats réunis : c Si l'autorité de TÉglise de Rome, qui a condamné Photius, vous empêche d'entrer en communion avec mon frère , parce que Photius l'a ordonné diacre , écrivons au pape une supplique pour qu'il absolve de l'anathème ceux que Photius a initiés aux saints ordres» > Stylien écrit au pape ces paroles non moins significatives : « Nous savons que nous devons être régis et gouvernés par %)otre siège apostolique : nous prions donc par nos humbles lettres Votre Dignité vénérable de montrer sa clémence et sa miséricorde , etc. »
Antoine , surnommé Caulea , succéda à Etienne , en 895. < Il fut célèbre par son éminente sainteté , travailla au rétablissement de la paix et de l'unité dans l'ÉgUse universelle, et y parvint heureusement, comme l'atteste le philosophe Nicéphore dans le discours prononcé a ses funérailles ^ » Tel est le témoignage qui lui est rendu dans la chronique
1 Labbe, t. X, p. 902-918. Quelques passages sont reproduits dans les Acta sanctor., t. II, sept., p. m, etc.
« Recueilli par Henschenius, Acta sanctor. Bolland., t. IV, maii, ad diem 17, et cité par Pagi ad an. 888, n. xiii, in Annales Baronii.
' Baron, ad an. 890, n. VU, t, XV, p. 449. ^
468 0RI01NI8 CATEOUOUIS
même des patriarches de Constaotinople, insérée dans le corps du droit ecclésiastique de TOrient. Et dans Toraison funèbre prononcée par Nicéphore, qui nous a été conservée S nous voyons que Tempereur Léon ayant résolu de cicatriser, par Tintermédiaire du patriarche, le vieil ulcfere de l'Église, le schisme, Antoine réunit dans cette vue les évoques d'Orient et d'Occident. Les anciennes querelles avaient donc été assoupies, mais non termmées, sous le patriarche précédent ; sous Antoine, la paix commença à s'affermir.
Mais qu'est-ce que la réunion d'évèques dont il est parlé? D'après Mansi, il s'agirait d'un concile tenu à Constantinople*; et les évêques occidentaux seraient ceux qui appartenaient au pays de l'Occident compris dans les limites de l'empire grec. Mais il y a lieu de croire que les légats du pape Formose y assistèrent. Les lettres déjà citées de ce pontife attestent qu'il envoya ses légats en Grèce, pour y mettre fin au schisme. Or, Antoine Caulea fut proclamé patriarche et mourut sous le pontificat de Formose.
Enfin il est une preuve évidente de la cessation du schisme sous ce même pontife ; c'est qu'on plaça à l'entrée et sous le portique de la grande église de Gonstantinople un abrégé des actes du huitième concile , oîi on lisait cette déclaration' : « Nous anathématisons tous les actes de Photius contre le très - saint patriarche Ignace et contre le bienheureux pape Nicolas. Nous reconnaissons le huitième concile
1 Ap. Bolland., t. II, febr. ad diem 12, p. 622-29. Cum per ipsum statutsset vêtus Ecclesiœ ulcus seu schisma ad cicatricem deducere^ in unum cogit orientalia et occidentalia.
8 Mansi, Supplem. ad collect. concilior. Labbe, 1. 1, col. 1079. Duplex Constantinopolitana synodus. II cite Pagi ad an. 893, n. Xili.
^ Labbe, t. Xf col. 926, etc.
BB l'église russe. 189
comme saint et œcuménique. Nous admettons ce qu'il admet, condamnons ce qu'il condamne. Si nous recevons jamais ce que proscrit cette assemblée, que nous soyons retranchés de la communion de Jésus-Christ. Photiusa été excommunié 45 ans jusqu'à ce jour , depuis le pape I^éon lY jusqu'à Formose\ > En reconnaissance de cet acte, la mémoire du patriarche Antoine est honorée du culte des Latins' et des Grecs *.
Sous Nicolas le Mystique, successeur d'Antoine (895),
les quatrièmes noces de Léon le Sage furent pour l'Ëglise
de Gonstantinople l'occasion de témoigner sa déférence à
l'égard du siège romain. Le patriarche Nicolas , fidèle aux
canons de l'Orient , refusa son approbation à ce mariage et
'entrée même de son église à l'empereur qui, après l'avoir
contracté , se montrait fort obstiné à ne pas le rompre. On
^'ennanda au saint-siége des légats pour décider cette que-
^lle , démarche dont le patriarche même fut l'auteur \ Les
'égsts jugèrent qu'il fallait se relâcher de la rigueur des
'^^gles suivies en Orient, et confirmèrent le mariage. Nicolas
ctî^it alors exilé. Réintégré plus tard , il se plaignit amère-
^^nt de la conduite des légats (901) , demanda qu'ils fussent
PViîiis, mais sans se -départir de sa soumission envers le
^^înt-si^e, puisque ce fut à lui qu'il porta plainte.
* C'est là , dit-il , un devoir qui vous revient ; votre dignité
^t l'honneur du siège romain l'exigent *. » Sa requête fut
^ Photius, encore laïque, avait été excommunié dès 846; il mourut en 891.
* Martyrol.y ad diem XII febr., cité par Pagi, ad. an. 890^ iv. ' Acta sanctor, Bolland., 1. 1, maii, init.
* Lettre de Nicolas, patriarche de Gonstantinople, à Anastase III. Labbe, t. XI, col. 717, etc. — An 912, où Baronius la rapporte lui-même , n» vi.
^ V. supra. « Et quidem decebat primatuu ecclesiâsticuu sibi yindicantes, HEM TOTÂM serio inquirere atque ad summum pontificem referre.
470 OaiOlEŒS GATHOUOUES
appuyée par Alexandre, frère et suoeesseur de LéoD le Sage, c L'empereur r^^nt , continuait le patriarche , voua a envoyé le maître du palais. Nous vous demandons cette grâce , et nous vous supplions tous avec instance S >
Quelques années après , ces dissensions s'apaisèrent , et le même patriarche écrivit une lettre plus courte au pape Jean X\ Il le priait d'oublier toute offense et d'envoyer d'autres légats. Il fit plus : il joignit son propre légat» Euloge , prêtre honorable , à l'ambassadeur de l'empereur Alexandre, Basile le Protospathaire , préfet de la salle à manger dorée. Il ajoutait enfin à sa lettre ces lignes remarquables : c Nous espérons recevoir réciproquement un légat, par exemple le vénérable évéque Jean, dont nous connaissons la vertu par expérience , liû , s'il vous parait bon , ou quelque autre qui lui ressemble. S'il y a ici quelque correction à infliger qm réclame la doctrine et les conseils de cet envoyé» il pourra s'unir à nous dans ce but , et suivant les constitutions ecclésiastiques, a au milieu des troubles précédents , on avait effacé des sacrés diptyques le nom du pontife romain ; Nicolas ordonne qu'il soit rétabli.
L'année suivante, le patriarche rappelait à Siméon, prince des Bulgares , l'envoi de son ambassade. Dans cette lettre , comme dans celles que nous avons mentionnées , il emploie des termes honorables au saint-siége. « Il n'est pas permis , dit-il , de désobéir au très-saint pontife de Rome , et son autorité est d'un grand poids auprès des bons chrétiens ^ » Sur la paix confirmée par les soins des légats , il
1 Ad finemepist. — Baronii, p. 371, t. XV.
« Labbe, t. XI, col. 741-22. Baron, an. 916, n© ii.
5 Baron, an. 917, n. iv, t. XV, p. 692.
DE l'Église russe, 171
«'^Kprififte ainsi * : c L'arrivée de la légalîop romaine a mis fin aux scandales causés par l'affaire des quatrièmes noces. lia paix a été rendue au clergé, un admirable accord a régné dans les assemblées ecclésiastiques ; et pour tout dire en un inot , les églises de Rome et de Constantinople se sont unies daastine seule et même foi^ dans un seul et même esprit* Rien ne nous empêche plus de profiter avec édification de leur communion si désirée. »
Hien de nouveau sous le patriarche Etienne (925-28). Tryphon I, son successeur, fut expulsé en 953 par l'empereur Homain Lécapëne , qui fit consacrer son fils Théophylacte ; '^is la cérémonie eut lieu en présence des légats du pontife Romain , qui portèrent le livre synodal traitant de l'ordina*t^loi ^ et assirent le nouvel élu sur le trône patriarcal. »
Jean XI occupait alors le siège de saint Pierre ; avant sa ^ort, arrivée en 936, l'empereur Romain Lécapëne obtint ^c^'on envoyât de la part du pape, au patriarche Théophylacte, ^es lettres portant que ce dernier et ses successeurs recentraient le pallium sans une permission spéciale des papes , ce qui suppose que jusqu'à cette époque la permission était ^lemandée chaque fois. L'historien Luitprand, de qui nous tenons ce détail, put s'en instruire dans les deux am« bassades qu'il remplit à Constantinople^ pour le marquis d'Ivrée, depuis Bérenger II, en 946 , et pour Othon le Grand en 968 \
1 Baron., p. 593, col. 1. Suit le texte grec tout entier.
* V. Scriptores post Theophan,, édit. Gorobefis. Paris, 1685. — Le même fait est rapporté par Georges le Moine (ibid., p. 587), Siméon le Maître et le Logothète {ibid., p. 489). Le continuateur (incertain) deThéophan. (p. S61), etc. V. etiam Pagi ad an. 933, n. ii, ad finem, t. XV. Bar.
' Deuxième légation de Constantinople à Nicéphore Phocas. (Muratori, Rerum Italie, scriptores ji, 11, p. 488.)
17S OEIGUNES GATHOUQUES
Ainsi , Gonstantinople était 'restée dans la oommimion du saint -siège au moment où Olga demandait un évéque, et rien ne s'opposait à ce que cette princesse s'adressât aux Latins.
< Olga , raconte le moine Nestor^ disait souvent à Sviatoslaf : 0 mon fils, j'ai appris à connaître Dieu et je m'en réjoms ; si vous vouliez comme moi chercher la vérité , vous vous en réjouiriez également. > Mais Sviatoslaf craignait la raillerie et peut-être l'opposition de ses Varfegues. c Olga n'en aimait pas moins son fils ; elle lui dit donc : Que la volonté de Dieu soit faite ! Quand il voudra recevoir en grâce ma famille et mon pays de Russie , il touchera le coeur de tous. Après quoi Olga se mit à prier nuit et jour, pour la conversion de son fils et de ses compatriotes ^ > Elle éleva à Kief une église dédiée à saint Nicolas, et àPskof, sa patrie » une autre en l'honneur de la trës-sainte Trinité *.
Cette princesse est honorée comme sainte , non-seulement par les Russes non unis , mais encore , au rapport de Kulczynski', par les Russes-unis; et de même que la première Hélène eut pour fils le premier empereur chrétien, ainsi cette autre Hélène fiit l'aïeule de Vladimir, qui convertit son peuple. Elle prépara l'œuvre de son petit -fils, et on peut dire d'elle avec le père de l'histoire russe :
« Olga fut en Russie comme le présage du christianisme , comme l'étoile du matin qui devance le soleil, comme l'aurore
1 T. I, p. 83. Schlœzer croit aussi à deux partis. Il s'arrête trop à combattre (p. 111-115) de vaines critiques opposées à Thistoire de la conversion d*OIga.
• Stufenbuch, I, 31, cité par Strahl, p. 54-55. Les doutes qu^émet ce dernier auteur sur ces constructions, d'après le refus qu'avait fait Sviatoslaf d'embrasser la religion, nous semblent manquer de raison suffisante.
* Cité dans les Acta sanctor., t. II, sept., p. vi, E. — Le P. Stilting n'a pas trouvé le nom d'Olga dans les Ephemerides Grœco-Moschœ du P. Papebroch.
m l'église aussB. 173
(fà précède la lumière. Elle répandit le même éclat que l'astre des nuits , et brilla au milieu de ses compatriotes infidèles comme une perle dans un tas d'ordure... Seule elle avait dépouillé le vêtement taché du vieil Adam , pour prendre celui du nouveau , qui est le Christ. Disons - lui donc en la glorifiant : Réjouis - toi, car tu as été pour nous le commencement de la connaissance de Dieu et de sa réconciliation avec son peuple \ »
Il n'est pas toutefois exact d'affirmer qu'elle était seule chrétienne, elle chroniqueur n'est pas non plus fondé à dire qu'elle est la première en Russie qui soit entrée dans le royaume du ciel.
Non; le christianisme existait déjà en Russie, au moins à l'état de germe. Nestor lui-même ne nous montre-t-il pas, sous le règne d'Igor, beaucoup de chrétiens mêlés à la masse de la nation? Ne nous nomme-t-il pas une cathédrale , ce qui suppose toute une hiérarchie * ? Il y avait donc auparavant parmi les Russes des chrétiens, et, ce qui est tout un à cette époque , des cathoUques. Il est vrai, les maîtres du pays, les guerriers varègues, résistaient encore, enchaînés j comme par un engagement mutuel, à leurs vieilles erreurs ; et si l'on tient compte de cette distinction, il est facile dé repousser soit les difficultés élevées par le scepticisme allemand sur les faits que nous venons de rapporter % soit le
» Ibid. p. 95.
« T. I, p, 64-65. — C'est après avoir rapporté le traité du grand-duc conclu avec les Grecs en 945. Igor jure de Tobserver à Tautel de l'idole Pérouue, où tous les Russes païens firent le serment. Quant aux Russes chrétiens , ils allèrent le prêter dans V église de Saint 'Élie. C'était la cathédrale. Car déjà beaucoup de Varègues étaient chrétiens. Dans le traité même, rapporté au long par Nestor, on fait plusieurs fois la distinction des Russes baptisés et non baptisés.
> Schloezer sur Nestor, V, 89, cité par Strahl, p. 51^ etc.
i7i oataiNEs uatuolioujes
reprodie d'une apostasie que ferait supposer la conversion générale des Russes sous le règne du petit -fils d'Olga.
Conversion dt Vladimir et de It nation Rosse par des missiomiiires grecs encore unis au saint^iéfo et par des missionnaires latins.
UNE persécution avait signalé la fin du règne de Sviatoslaf. Attribuant aux chrétiens ses revers, il avait ordonné de brûler les églises de Kief. Déjà même il annonçait un massacre général, lorsqu'il périt dans Une expédition ^
Jaropolk , l'ainé de ses fils » devint grand-duc et fit sa résidence à Kief \ Ce prince ambitieux et cruel tua son frère Oleg, qui régnait sur les Dreuliens, et bientôt après il s'empara de Novogorod, qui était échu à Vladimir, le troisième des fils de Sviatoslaf. Le prince dépouillé rentra de vive force dans son duché , et ne se montra pas moins barbare. Il fit périr avec ses deux fils un prince de Polotsk , dont il contraignit la fille à accepter sa main. Il écrivit ensuite au voiévod ou gouverneur des Étals de Jaropolk ces paroles d'une naïveté féroce : « Tue mon frère; alors je t'aimerai comme un père aime son fils. Tu sais que ce n'est pas moi qui ai commencé à être fratricide ; et si je le tue actuellement , c'est pour échapper au sort d'Oleg. » Le voiévod se contenta de livrer son maître, et Vladimir consomma le
i Nestor (p. 102) dit que les Petchénègues , après lui avoir coupé la tète, se firent de son crâne une coupe qui leur servit dans leurs banquets. Mais les faits précédents se trouvent dans la chronique de Joakim, que Murait cite dans les additions de sa Chronog. bytant.^ p. 748, d'après Tatischtschef, I, 36.
* Nestor, U I, p. 95. — Le chroniqueur ajoute ce trait isolé, mais remarqua* blc : « Le Pape lui envoya une ambassade. » ( P. U2. )
0E l'£GL1S£ KUSSE. 175
CK*imeMja lubricité du nouveau grand-duc surpassait encore sa. cruauté. Les détails que nous lisons dans la Chronique de ^Nestor permettent à cet écrivain de comparer, sans exagération aucune, les égarements de Vladimir à ceux de Salomon dans sa vieillesse*.
Il laissait, s'il ne faisait lui-même continuer la persécution. Pour rendre grâce de ses victoires aux idoles , les boyards et les anciens avaient tiré au sort les jeunes garçons et les jeunes filles qui seraient immolés aux faux dieux. On eut soin que le sort désignât un jeune Varëgue chrétien. Et comme son père, inspiré par sa tendresse, blâmait liautement leur fureur impie, le peuple entier, se soulevant, démolit la maison du chrétien et le massacra avec son fils. Li'Êglise russe les vénéra comme martyrs sous les noms de de Jean et de Théodore'.
Gomment la religion catholique eut-elle accès auprès de Vladimir et de son peuple? « Des ambassadeurs de différentes nations vinrent solliciter ce prince d'embrasser leur croyance. 11 envoya, de son côté, des officiers chargés d'observer le culte de ces peuples , et se décida enfin à embrasser celui des chrétiens, suivant le rite grec \ i
Tel est le récit du baron Herberstein , historien allemand d'une grave autorité. Chargé de deux ambassades en Russie, vers le commencement du wf siècle , par Maximilien et Ferdinand d'Autriche, il y a passé plusieurs années, et il joignait à Tintelligence parfaite de la langue slave une sagacité
' Nestor, p. 120-125.
* Siginnond Herberstein, Rerum Moscov. Commentât'. ^ p. 1, col. 1, 1. 1. Ap. ^^KieiiU, Histmiœ Rutkenicœ scriptores exteri scdc, xvi.
1T6 ORlGINJSâ G/LTUOLIQUES
remarquable et Tamour de la vérité. Mais il ne fait ici quV bréger la narration prolixe et barbare de Nestor. Cette narrâtion^ évidemment dictée par l'esprit de secte ^ n'a pas de valeur historique, et ne se retrouve pas même dans les écrivains grecs qui, à coup sûr, l'eussent acceptée si elle avait eu quelque vraisemblance ^ Il est à croire que Vladimir dut être amené par ses rapports avec Gonstantinople à embrasser le rite grec. Tout au plus, les Russes purent-ils comparer l'état des églises latines les plus voisines de leurs frontières avec les splendeurs de Sainte- Sophie. La décoration et la beauté de cette basilique , les chants et les ornements du patriarche et des diacres, transportèrent les députés \ € Nous ne savions, rapportèrent-ils à leur maître^ si nous étions dans le ciel \ >
Les annales de llslandais Strouleson ajoutent- qu'Olof, prince de Norvège , élevé auprès de Vladimir, embrassa le christianisme hors de Russie, et ramena de Grèce un homme savant nommé Paul , qui , avec le secours de la princesse Arlogie, persuada à, Vladimir de se faire baptiser*. Nous reviendrons sur cette relation. Elle s'accorde avec celle de Nestor, qui fait intervenir un philosophe grec.
L'année suivante, 6496 (988 de l'ère chrétienne), Vladimir
1 Pour le témoignage d'Ël-Macin, Égyptien mort en 1238, Cf. une citation de son Historia saracenica, rapportée par M. Louis Paris, note 5, sur Vladimir, t. I, p. 149. Ce dernier, ainsi que Stritter et Karamsin, emprunte à Banduri ( Animadversiones in Const. Porph.y t. II, p. 112 ) un fragment d'un Tieux manuscrit grec appartenant au fonds Golbert et relatif à ces ambassades. L'auteur anonyme mête des erreurs visibles au récit des prodiges qui se seraient accomplis alors à Sainte-Sophie. Par exemple, il confond la conversion de Vladimir avec celle d'un roi russe, qui eut lieu, d'après Porphyrogénète, au temps de saint Ignace.
« Nestor, p. 128.
4 Cité dans la note 10 de M. Louis Paris sur le règne de Vladimir, 1. 1, p.i51.
DE l'éouse russe. H?
s'empara de Cherson , et envoya demander aux deux empereurs de Byzance, Basile et Constantin, la main de leur sœur ; il promettait de rendre la ville conquise si ces princes agréaient son désir ; sinon , il attaquerait leur capitale \ Les princes exigèrent qu*il reçût le baptême, et, sur son consentement , ils vinrent dans la capitale de la Ghersonèse , où Vladimir fut baptisé sous le nom de Basile, dans l'église de la sainte Mère de Dieu. C'est là, près de l'église, du côté de l'autel, qu'on voyait encore, du temps du chroniqueur russe, le palais de Vladimir et de la princesse.
Incontinent après le baptême, l'évêque amena la fiancée pour l'autre cérémonie, celle des épousailles. D'après Nestor, Tépouse de Vladimir apporta en dot les droits des Grecs sur Cherson *. D'après l'annaliste Herberstein , que suit Karamsin , c'est le contraire qui eut lieu : le grand-duc restitua sa conquête. Le dernier de ces écrivains ajoute même qu'il fournit un corps de troupes aux empereurs '. Ce n'est pas un fait extraordinaire. Stritter a un chapitre * entier de textes grecs sur les Russes considérés comme mercenaires de 902 à 1077.
D'après El-Macin, le secours de Vladimir, nécessaire aux empereurs pour vaincre l'usurpateur Bardas Phocas (en 989) eût été la condition du mariage *. L'écrivain arabe retarde ainsi d'une année la date de cette union. La princesse grecque avait enfin consenti à ce qu'elle considérait comme
* Herberstein , Rer, Moscov. Commentar.^ p. 7. — La date de Thégire (377- 79) donnée par El-Macin s'accorde à peu près aTCC celle que nous empruntons à Nestor, p. 131.
* Rer, Moscovit. Comment., p. 7. — Kararosin, 1. 1, c. ix, p. 268.
* IV Russicorum, t. II, part. II, p. 972-75.
* Acta Sanctor., t. II, sept., p. viii.
i78 Oai01N£8 GATHOUODSS
une cruelle captivité; elle avait, à ce que raconte Nestor, déterminé Vladimir à se faire baptiser pour recouvrer la vue, et il avait obtenu cette grâce au moment même où Tévêque lui imposait les mains; les boyards, frappés de ce miracle, s'é^ talent empressés de suivre l'exemple de leur prince. Aussi plus tard (1011), lorsque mourut la grande-duchesse, le peuple reconnaissant accompagna avec tous les témoignages de la douleur ses restes vénérables , portés à une église de la Mëre de Dieu, où Vladimir devait être enseveli à côté d'elle. Les Russes ne devaient cependant lui dresser des autels qu'à l'époque où ils se séparèrent peu à peu de Rome (1511)\
Vladimir, aussitôt après son retour à Kief , selon Nestor S ou, selon d'autres \ trois ans après, fit abattre les statues des faux dieux , leurs bois sacrés et leurs temples , et attacher à la queue d'un cheval la grande idole de Péroun. Elle fut flagellée, à la honte du démon , et précipitée dans le Dnieper ; des sentinelles eurent soin de la repousser du rivage jusqu'à une baie qui , du temps de Nestor, portait encore le nom de Baie-Péroun *.
Ensuite Vladimir fit crier par toute la ville : « Celui qui demain , dès le matin , ne paraîtra pas au bord du fleuve , riche ou pauvre, sera traité cx)mme rebelle \ > Les habitants vinrent sans retard, et la réflexion que Nestor prête à ce peuple s'accorde avec l'esprit de soumission qui le caractérise :
1 V. Strahl, p. 84.
* Nestor, p. 134,
' Dlugosz, Hist. Poion,^ 1. II, ad an. 990. Cet historien porte aussi le nom de Longinus; il fut nommé archevêque de Léopol. Il est cité dans les Acta San' ctor., sept., t. II, p. vu. B. G.
^ Cf. avec le récit de Nestor un fragment manuscrit d*une chronique de Novogorod, cité par M. L. Paris , t. I, p. 152.
'^ « Et ses biens confisqués. » Dlugosz, ad an. 992, ap. Acta Samtor^^ibid,
c Si le baptême n'était avantageux , nos grands et nos boyards ne l'eussent pas accepté. >
Suivit une scène touchante , à part la validité du baptême par immersion et aspersion , que nous ne garantirions pas d'après les seules circonstances détaillées dans la chronique russe, c Le lendemain donc, Vladimir, accompagné des prêtres , de la tzarine ^ et des habitants de Cherson, se rendit sur les bords du Dnieper, où vint aussi une foule innombrable d'hommes, qui entrèrent dans l'eau , les uns jusqu'au CDU, les autres jusqu'à la poitrine. Les enfants, restés sur la rive, furent couverts d'eau ; ceux-ci étaient plongés dans le fleuve , ceux-là nageaient çà et là , tandis que les prêtres lisaient les prières. Dans ce grand jour, les cieux et la terre tressaillirent d'allégresse. »
Le métropolite Platon, dans son Voyage à Kief* en 1804, marque le lieu où les baptêmes auraient été administrés suivant une tradition d'autorité contestable. C'est à peu de distance de cette ville, entre deux montagnes escarpées , près d'une fontaine qui porte encore le nom de Pierre du baptême.
Vladimir fit lui-même baptiser ses noqibreux enfants ; il pria pour que son peuple fut confirmé dans sa foi et bâtit une église en bois , qu'il dédia à saint Basile , sur la montagne où il honorait naguère Péroun et les autres idoles. « Il fit également construire dans les autres villes des églises où il envoya des prêtres. Point de bourgade où le peuple ne fût initié à la foi chrétienne en recevant le baptême. Vladimir choisit les enfants des familles les plus distinguées pour leur apprendre les premiers éléments des lettres. Les mères
1 Nestor emploie ce terme et celui de Tzar. « P. 57, cité par Strahl, p. 72.
180 OBTGINES GATHOUOnES
pleuraient sur leurs enfants comme s'ils allaient mourir; car elles n'étaient pas encore affermies dans la foi^ >
On voit par là comment il faut entendre ce qu'avance Karamsin : < Le prince ne voulut point , à ce qu'il parait , tyranniser les consciences. > Un vieux proverbe moscovite disait : < Putiata baptisa avec le glaive , et Dobrynia avec le feu. » Tatistchef pense que le premier était le général de Vladimir, et le second, son oncle *.
Ainsi commença la conversion générale des Russes. Voyons d'abord la part qu'y eut l'Ëglise grecque , encore unie au saint -siège, et alors et depuis, comme nous le démontrerons en son lieu.
D'après l'historien polonais Dlugosz , c'est l'évêque de Cherson , assisté de prêtres grecs , qui baptisa la masse de la nation accourue sur les rives du Dnieper. Nestor , qui ne rappelle pas cette circonstance importante, appuie cependant le récit de Dlugosz sur la mission d'un évèque grec en Russie. Il rapporte que Vladimir appela de la Grèce des architectes pour construire une église en l'honneur de la sainte Vierge ; qu'il orna cet édifice de belles images emportées de Cherson avec les reliques de saint Clément et de saint Fève (Phiva), son disciple, et qu il y établit Anastase de Chersorièse, élevé à Vépiscopat. Ce Grec l'avait aidé à s'emparer de Cherson. Le prince lui adjoignit quelques prêtres chersonésiens pour servir Dieu convenablement*. Plus tard (994-96) , Vladimir paya la dîme de toutes ses villes et richesses à Anastase* et à son église de Sainte-Marie,
* Nestor, p. 137.
* Russische Geschichte, 1, 8, 39 ( Russisch ), ap. Slrahl, p. 74. 3 Nestor, p. 137.
*/rf.,p. 140.
DE l'église russe. 181
alors achevée. Cette dîme fut imposée même aux boyards *.
Une constitution* attribuée à Vladimir' et regardée comme très-ancienne , même par Lévesque * et Karamsin • , qui la rejettent pour quelques passages évidemment interpolés, semblerait plus difficile à concilier avec le récit de Thistorien polonais. Elle atteste que Vladimir obtint de Constantinople un premier métropolite de Kief , nommé Michel , qui baptisa toute la Russie ^
Entre ces deux versions opposées, le point qui reste incontestable, c'est que Vladimir et une bonne partie de son peuple ont reçu la foi par Tentremise des Grecs. Pour prendre un exemple en particulier, les chroniques russes mentionnent comme premiers évêques de Rostof (991 ) trois Grecs, dont deux retournèrent en Grèce '. On reconnaît là une mission non interrompue.
Mais, en constatant les travaux des Grecs, n'oublions pas que la religion avait déjà fait de grands progrès en Russie à l'époque où ils étaient encore unis avec le saint- siège. Ces progrès avaient continué jusqu'à Tavénement de Vladimir. Autrement, les efforts de ce prince n'expliqueraient
1 Dlogosx, ap. Âcta Sanctor.^ t. II, sept., p. ix.
* Acta Sanctor,^ 1. 1, maii , init. p. m, n. ii.
> Kolczynski, Appendix ad spécimen hisioriœ Ruthenicœ, cité t. II, sept., p.x, Acta Sanctor,
^ A ran 1015, Bist. dt Russie, 4« édit., 1. 1, p. 183.
0 Noos n'insistons pas sur une singulière assertion de Nicétas Ghoniate , qui écrit que, jusqu'au commencement du xiii^ siècle, la Russie n'eut qu'un seul évéqne. Il veut très-probablement parler d'un métropolite. Voir le P. Stilting« ilc^a Sanctor, , sept., t. II, p. xi. A.B. — Nestor ne Varie pas de métropolite avant le règne d'iaroslaf ; il nomme alors (1035) Théopempte, Grec envoyé par le patriarche de Gonstantinople. Les chroniques de Novogorod , d'Arkhangel , de Rostof et de Sainte-Sophie s^accordent avec la sienne. (Ap. Strahl, p. 76, 79. )
'V, Strahl, p. 186.
^^ ORIGINES GATHOLTOITES
pas que Kief comptât de son temps quatre cents ^lisess
et que l'on comparât sa magnificence à celle de Constant!nople \
AïTêtonsr-nous un moment à considérer un beau spectacle, celui d'un prince tel que Vladimir transformé en quelque sorte par le baptême. On l'avait vu , lorsqu'il construisait • église de Sainte-Marie , répandre dans le sein des pauvres d abondantes aumônes, et il renouvela ces pieuses largesses à l'occasion d'une autre église bâtie en l'honneur de la Transfiguration de Jésus-Christ, après une victoire remportée le jour de cette fête. Quand vint la fête de l'Assomption , ce ftirent de nouvelles réjouissances auxquelles il convia la multitude, llavait entendu dire : Qui donne aux pauvres^ donne à Dieu; aussi faisait -il rassembler les indigents dans la cour de son palais, où on leur distribuait nourriture, boisson, fourrures. Comme les infirmes ne pouvaient venir, il faisait remplir des chariots de pain, de viande, de poisson, de légumes et de fruits, de vases d'hydromel et de kwas (farine ferment ée dans l'eau), et ses gens avaient ordre de crier : < Où sont les malades mendiants et les infirmes qui ne peuvent marcher? D Ces distributions se renouvelaient chaque semaine*.
Ce grand-duc, autrefois si féroce, péchait même par l'excès d'une miséricorde peu éclairée. Le nombre des voleurs croissait. « Pourquoi ne les point châtier, lui dirent les évoques?— Je craindrais de commettre un péché. — Dieu vous a
1 Ditlimar, qui écrivait peu après Vladimir, édit. Leibnitz, p. 427, 1. VIII. Il est vrai que T Annaliste saxon dit seulement : Plus trecentœ ecclesiœ habentur, lEccard, Corpus, etc., t. I,an. 1018.
« Adam de Brème, qui écrivait vers 1067, Hw^ Eccl.y 1. II, c. xiii. ap. Ka* rams., note 2B0, t. I, p. 403 : Ostragard RussicBy cujus metropolis cimtas est Chive{}L\eî), œmula sceptri Constantinopolitani,
3 Nestor, p. 140,141,142.
' NB L^ÉaLTSE RUS8B. 483
donné la mission de punir les méchants, comme de récom- . penser les bons. » Vladimir commença donc à poursuivre les brigands, c H y a un autre devoir à remplir, lui dirent les -évêques et les seigneurs ; vous avez un peuple guerrier y don* nez -lui des armes et des chevaux. » Vladimir suivit alors Pexemple de son père et de son aïeul. Peu après, il alla vaincre les Petchénègues^
Quand il mourut (1015), une grande foule de peuple vint pleurer sur ses restes. Les seigneurs regrettaient en lui le protecteur de son peuple ; les pauvres, un frère qui les nourrissait*^ Karamsin rappelle qu'il contenait les Varègues turbulents, et savait mettre à profit les talents des plus dis* tingués d'entre eux \ Dans le même temps, il apaisait les révoltes des peuples tributaires ; il assurait et reculait les frontières de la Russie contre des ennemis redoutables; enfin, il affermissait la couronne sur la tète des empereurs grecs . Â l'intérieur, il peuplait les déserts de la Russie, fondait et bâtissait des villes, établissait des cours judiciaires, où il admettait volontiers les conseils de ses boyards ; il ouvrait les premières écoles, et appelait de Grèce des artistes en même temps que des prêtres. Il est fait mention de lui dans les anciennes annales Scandinaves, allemandes, byzantines, arabes. Les romans de chevalerie et les contes populaires donnent à son règne un caractère analogue à celui de Charlemagne. Il y a sans doute beaucoup d'enthousiasme patriotique dans le parallèle que Karamsin établit entre le premier empereur franc
^Nestor, p. 443.
^Idern., p. 146^147.
^ Les romans de Tépoque permettent de le comparer au Gbarlemagne des romanciers pour la force de ses héros et la splendeur des festins où il les réunissait. V. Nestor, p. 140-14%.
tM ORIGINES GATHÔLIOUES
H lo premier grand-duc chrétien des Russes \ Quand même on ajouterait aux gloires de ce dernier celle du législateur, on senùt encore bien loin du compte ; et nous aimons mieux, (romme le prince Augustin Galitzin, le comparer à notre Clovis. Cependant Vladimir a, nous le répétons, quelque rapport avec le fils de Pépin. Sans prendre à la lettre ce qui regarde les sciences , nous adoptons les dernières paroles de Karamsin : € L'un et l'autre , par leurs victoires , par leur zèle pour le christianisme, par leur amour pour les sciences, ont mérité l'immortalité et la popularité* > Ajoutons que l'un et l'autre avaient entièrement la même foi catholique, ou plutôt que la même Église enfanta en eux deux héros, deux grands hommes, deux saints monarques'.
Malgré les efforts admirables du premier grand -duc catholique de Russie , la conversion d'un peuple aussi considérable , était loin d'avoir reçu son entier accomplis* sèment, et les Latins allaient puissamment contribuer à l'achever.
< La plupart des habitants de Kief , dit Karamsin , reçurent le baptême ; mais d'autres persistèrent dans leur ancien culte avec obstination , et le paganisme subsista jusqu'au XII'' siècle dans quelques'contrées de la Russie'. >
La conquête spirituelle de ces dernières provinces fut l'œuvre des Latins, de leurs efforts, de leurs martyres. Nous emprunterons un premier exemple à Dithmar, chroniqueur presque contemporain. Il est cependant, en sa qualité
* Nous reviendrons sur le culte de Vladimir. (V.Godescard,t.VI, p. 383, etc*)
>) T. I, c. IX , p. 272. L'hérésie momentanée du moine André agite aussi la
nouvelle Église. (Strahl, p. 83*84.) 11 s'élève contre les honneurs dus aux
images des saints, etc. La vigueur déployée par le métropolite Léon ramène
rhérésiarque.
DE l'église russe* iS5
d'ÂIlemaDd, fort hostile aux Russes et aux Polonais. On en jugera par son langage exagéré, souvent même en contradiction avec la suite de son texte , que nous reproduirons à peu près intégralement \
€ Vladimir épousa en Grèce une princesse nommée Hélène y fiancée à Othon III, mais ravie à cet empereur par ^ne ruse frauduleuse. Les exhortations de son épouse rengagèrent à embrasser la foi chrétienne, qu'il n'honora I>oint par des œuvres justes. C'était un immense libertin ( fomiccUor immensiis ), un prince cruel, qui maltraita rudement les Grecs amollis. Il avait trois fils, et fit épouser à l'un cl'entre eux la fille de Boleslas , duc de Pologne. Les Polonais envoyèrent avec cette princesse Reimbert , évêque de la sainte ville de Colberg\
€ Combien cet apôtre ne travailla-t-il pas dans la mission qui lui était confiée! Ma science est trop bornée pour embrasser ses œuvres , et f ai trop peu d'éloquence pour les dépeindre^ Aldétm\s\tet\nceni\^\e&temip\es(\es\do\es; il purifia une mer consacrée au démon, en y jetant quatre pierres consacrées par rhuile sainte et l'eau bénite *; enfin, à la gloire du Tout- Puissant, il greffa un rejeton nouveau sur un arbre stérile, c'est-à-dire sur un peuple bien insensé ; plantation due à ses
• Fin du 1. vil. Dithraarus restitatus (Rerum Brunsvic, Scriptores, Leibnitz, 1. 1, p. 417.)
• Prœsul sanctœ Cholhergiensis; car c'est ainsi qu'il corrige ailleurs ces mots : Salsœ Cholhergiensis. Il s*agit sans doute de Colberg, ville de Poméranie, située au nord-est de Stettin. M. de Murait appelle à tort cet évêcbé Balsa Colberg. (Chronog, Byz., p. 573.) Schafarik (Siavische Alterthûmer ^ Leipsig, 1844, t. Il, p. 385) dit que Reimbert fut le premier évêque de Colberg (Rolobreg), et qu'après sa mort (1014) cet évêcbé fut fondu dans rarchevêcbé de Gnesne.
• Quantum autemin curasibi commissa laOoraverit non meœ sufficit scientia nec etiam facundiœ.
^ L'auteur veut-il parler d'un vase énorme, comme celui qu'on appelait chex les Hébreux la Mer d'airain ?
486 ORiaiNES GATUOLIQIJKS
prédications saintes ^ Le roi que nous avons nonjmé apprit que son fils, cédant aux conseils secrets de Boleslas, lui ferait opposition, et emprisonna ce prince avec la princesse et révêque. »
Le prince dont Dithmar mentionne ici Tincarcération parait être Sviatopolk, fils de Vladimir, qui lui avait donné la province de Tourof en apanage. Il était en effet coupable de révolte contre son père, qui lui pardonna *• Sviatopolk sera plus tard, comme nous le verrons, le meurtrier de ses frères, les saints martyrs Boris et Gleb. Continuons notre citation sur Tapôtre Reimbert , qui resta, bien entendu , étrange aux crimes de Sviatopolk.
c Le vénérable prélat rendit à Dieu en secret les honneurs qu'il ne pouvait plus lui rendre publiquement. Par ses lar^ mes et par une prière assidue, sortie d'un cœur contrit, il s'offrait comme victime de réconciliation au prêtre suprême» jusqu'à ce que, délivré de l'étroite prison du corps, il eût passé dans la joie à la liberté de la gloire éternelle. »
Cet important passage renferme quelques erreurs de détail : ainsi le nom d*Hélène pour celui d'Anne , et le nombre de trois fils au lieu de dix. Mais d'autres écrivains varient sur ce dernier point. Il y en a qui en comptent douze, d'autres neuf, d'autres cinq '. Même mélange de vrai et de faux dans l'accusation d'avoir soustrait à Othon III sa fiancée. Cet empereur demanda en effet une épouse à la famille impériale de Byzance, par deux ambassades, en 995 et en 1002. La première est mentionnée dans les annales
1 In populo nimis insulso sanctœ prœdicationis plantationem eduxit. ^Âssemani, Kalend, Eccles. univ., t. IV, p. 62, 6S. ^ Nestor, p. 137. — Raramsin, t. H, c. i, p. 2.
IHB l'é&lise russe. 487
dlTildesheim^ et par l'Annaliste saxon*, l'autre par Ârnulfe' et Landulphe l'Ancien \ Dithmar lui-même a connu ces deux ambassades *^ seulement un anachronisme les lui a fait placer avant le mariage de Vladimir, conclu en 988, quatorze ans avant la dernière.
Nous relevons avec soin les vérités qui servent de fondement aux erreurs de Dithmar, parce que la substance de son récit est vraie. De même, le chroniqueur pouvait, dans l'énergie inculte de son expression, appeler Vladimir a un im« mense libertin, > à raison des voluptés qui souillèrent la vie de ce prince , mais seulement avant son baptême. Il pouvait, à aussi juste titre , le traiter de cruel, pour les barbaries qui avaient précédé sa conversion. Mais la passion, plus encore que l'ignorance , l'amène à dire que Vladimir n'honora pas 3on baptême par des œuvres justes. Il est vrai qu'il corrige ce jugement lorsqu'il dit : « La lumière ardente de la foi pénétra jusqu'au prince par la parole sainte , et il effaça la tache de son péché par sa constance à faire l'aumône ^ »
Malgré ces fautes, le témoignage de Dithmar subsiste, et Karamsin marque le prix qu'il y attache en l'employant dans cette occasion \ Il observe aussi que Dithmar avait à la cour du duc de Pologne plusieurs amis, témoins oculaires de ce qu'il rapporte, et qu'il vivait lui - même en Saxe, sur les frontières de ce pays et non loin de la Russie ^ Il résulte
1 Rerwn Brunsvic. Scriptores, 1. 1, p. 720, au bas. s Eccard, Corpus Historié . mediicBvi, 1. 1 , col. 862. » L. I, c. XIII (Muratori, Rerum Italie, Scriptores^ t- IV ) , p. 12. A.
* L. n, c. XVIII {ibid,), p. 80. D.
* GhroD. 1. IV (Rerum Brunsvie. Seriptores, 1. 1), p. 354. «L. VII,p.418(iWrf.).
"ïT. II,c. I.
«T, n,notel.
488 ORtamss GATHOuoinss
donc, de notre discussion / que l'évèque latin Reimbert iravailla réellement à la conversion des Russes ayec un zëla que le chroniqueur ne peut exprimer, et que sa sainte pré-^ dication forma comme une plantation nouvelle dans TËglise de Russie.
Mais le même écrivain parle d'une autre mission latine non moins remarquable et qui demande à être traitée à part. Un mot encore qui se rattache à celle de Reimbert. Le frère de la princesse polonaise qu'il était chargé d'accompagner en Russie , Miecislas , fils et successeur de Boleslas y 4 s'unit aux Saxons contre les Russes et leur fit une longue guerre , où la victoire lui resta. Il leur imposa pour condition d'être chrétiens. » Il s'agit évidemment de quelques tribus encore païennes. Cependant, ajoute Albert Krantz, qui nous fournit ce détail, ils adoptèrent le rite oriental , de préférence à celui des Latins ^ Nulle difficulté sur ce point de la part du saint-siége, dont la ligne de conduite fut telle alors qu'elle est encore aujourd'hui. Ainsi les armes des Latins concouraient avec leurs missions à répandre la religion catholique en Russie.
Bitension nouvelle des missions de TÉglise latine. — ^firunon, apôtre de la Russie, et ses dix-huit compagnons martyrs. — Boniface. — Ne fait-il avec Brunonqu*un seul et même personnage ? — Olof I^' de Norvège a-t-il évangélisé la Russie ? — - Commencement de Tapostdlat des Northmans parmi les Yarègues.
Dithmar, avant de rapporter les travaux de Reimbert , parle d'un autre évèque lalin, personnage d'une haute
1 Saxon., l tV, c. xxxin,ap. Vizzardelli, p. 87, 88.
DE l'ÉGLI8E RU88E. 189
naissance, d'une vertu aussi élevée que son rang, et qui doit compter, avec la glorieuse troupe des compagnons de ses travaux et de ses souffrances, parmi les principaux fondateurs de l'Église russe : c J'ai eu pour condisciple un certain Brunon, issu d'une race illustre, qui, sous le règne de Henri II (l'empereur saint Henri), vint à Mersebourg demander à ce prince la dignité épiscopale, avec l'autorisation du seigneur pape. Il reçut la consécration à Magdebourg , des mains de l'archevêque Tagmon, et se revêtit dans cette ville du pallium, qu'il avait apporté lui-même. Il fut comblé de présents par Boleslas ( ce duc de Pologne dont nous avons déjà eu occasion de parler); mais il partagea ces richesses entre les ^lises , ses serviteurs et les pauvres. De ce point il se dirigea vers la Prusse et s'efforça de féconder ce champ stérile , en y jetant la semence divine. Mais les épines y pullulaient, et il ne lui était pas facile d'adoucir ces esprits intraitables. Il prêchait sur les confins de cette contrée et de la Russie, lorsque les habitants lui défendirent de les évangéliser ; comme il continuait, il eut la tête tranchée et mourut avec la douceur d'un agneau , ainsi que ses dix-huit compagnons. Les restes de tant de martyrs gisaient sans sépulture. Boleslas en eut connaissance, les racheta et acquit ainsi des protecteurs à sa famille ^ »
Un auteur à peu près contemporain, saint Pierre Damien, parle d'un évêque qui pénétra vers le même temps en Russie , et y trouva également le martyre. Il l'appelle Boniface , le dit parent de l'empereur Othon 111 et disciple de saint
* Fin du l. VI. Dithmarus restitutus. (Rerum Brunsvfc, Scriptores, 1. 1, p. 398.) On lui coupa d*abord les mains et les pieds, puis la tête. — Annal, sax. ap. £c-^ card., Corp, Hist, medii œvif 1. 1, p. 61S, etc.
190 ORiaiNES GATHOUQUBS
Romuald \ Il avait été d'abord chapelain de l'empereur, qui ne l'appelait , dans son affection , que c mon âme chérie \ » D'après d'autres écrivains^ Boniface se retira de la cour dans la solitude, et c'est en Italie , dans le yoisinage du mont Gassin, qu'il connut sa vocation apostolique en méditant les exemples de saint Adalbert, évèque de Prague , dont il nous a laissé la vie\ Saint Pierre Damien ajoute : c II se prépara longtemps à la prédication par la vie érémitique , et se rendit à Rome pour recevoir la dignité archiépiscopale. Un vieux moine , qui fit route avec lui depuis les frontières de Ravenne^ m'a raconté que, dans le cours entier de son voyage, cet homme et tous ses compagnons allaient à pied, lui psalmodiant sans interruption et marchant le premier à une grande distance, pieds nus. Il ne vivait que de pain et d'eau, y ajoutant, les jours de fête, quelques fruits et quelques racines. Quand il eut franchi les montagnes qui servaient de limites à sa mission, il voyagea à cheval; mais le vénérable pontife avait toujours les jambes nues, et il bravait uu froid si intolérable , que , pour détacher son pied collé au fer, il fallait employer le secours de l'eau chaude. Parvenu chez les païens, il leur parlait avec tant de constance et de ferveur qu'on ne doutait pas que le saint homme ne cherchât le martyre. Mais ces peuples craignaient de voir se renouveler les prodiges qui suivirent la mort de
^ Vie de saint Romuald, c. xivi et seq., citée au long dans les Acta Sanctor,^ Bolland., t. VI, junii, p. 223, etc.
* Anima mea. Il était auâsi proche parent de Lothaire ( plus tard empereur (i 125- 37), diaprés rAnnaliste saxon, qui donne cette partie de sa généalogie, p. 410 et 618.
3 S. Pierre Damien. ( Acta Sanctor, BoU., t. VI, junii, p. 228, etc. ) Annal, saxo (Eccard., 1. 1, p. 410). Ghron. de Magd. citée dans les Acta Sanctor,^ junii, t. VI, p. 218.
DE l'ÉOLUS RU88B. 101
saint Âdalbert et qui convertirent la plupart des Slaves \ Dans leur malice, ils continrent longtemps leur fureur.
c L'homme vénérable parvint près du roi des Russes ; il continuait sa prédication véhémente et infatigable : le prince, le voyant vêtu misérablement et nu -pieds, crut qu'il ne diercbait qu'à ramasser des sommes d'argent et lui promit, s'il renonçait à ce métier , de changer sa misère en opulence par de grandes largesses. Boniface, retournant à son domicile, s'y revêtit d'ornements pontificaux très-précieux pour se présenter de nouveau devant le roi. »
 la vue du missionnaire, le prince fut détrompé et lui proposa de passer entre deux bûchers ardents assez rapprochés pour ne former qu'un même feu. S'il en sortait sain et sauf, lui et son peuple croiraient sans hésitation.
f Boni&ce, revêtu des ornements qui servent aux pontifes dans la célébration du saint sacrifice, fit d'abord le tour du feu, l'aspergea d'eau bénite, et l'encensa; puis il entra au milieu des tourbillons et des sifflements de la flamme, et en sortit sans perdre le moindre de ses cheveux. Le roi et les spectateurs se jetèrent alors à ses pieds et demandèrent le baptême avec instance. Une telle multitude de peuple accourut dès ce moment aux fonts de baptême , que le saint homme se transporta aux bords d'un lac spacieux pour baptiser cette population dans ces eaux mêmes. »
Saint Pierre Damien raconte ensuite qu'un frère du roi fît trancher la tête au missionnaire ; mais les prières des
i II 8*agit, cette fois, de celui qui fut martyr en Prusse, en 996 ou 97, non d*un autre Adalbert que nous avons vu, après sa mission de Russie , monter sur le siège archiépiscopal de Magdebourg.
J92 ORIGINES GATHOUQUES
chrétiens obtinrent la conversion de ce prince cruel et de ses conseillers, c Us demandaient avec larmes et sans interruption la rémission de leur crime, et ils reçurent le baptême avec un vif empressement. Ensuite ils construisirent une église sur les reliques de ce bienheureux martyr. » Le saint narrateur nous apprend en effet que de son temps TÉglise russe se glorifiait de ce martyre si heureux ^
Voilà, sur les travaux apostoliques des I^atins en Russie, deux témoignages d'auteurs presque contemporains *. Saint Pierre Damien prend soin de déclarer dans sa préface « qu'il n'imitera pas les auteurs qui croient glorifier Dieu y en usant de mensonge pour exalter les vertus des saints, ou qui composent des histoires qu'ils ignorent , au lieu de rapporter la simple vérité, qui s'offre d'elle-même à leur plume. » Il écrivait d'ailleurs près du saint -siège, qui correspondait avec les extrémités du monde catholique.
Voilà les faits suffisamment constatés. Mais le Brunon de Dithniar et le Boniface de saint Pierre Damien , dont nous avons parlé comme de deux personnages distincts , ne sontils pas une seule et même personne, portant le nom germanique Brawn et le surnom latin Bonifaciens, suivant l'étymologie du même surnom donné par saint Grégoire le Grand à l'Anglo - Saxon Winfrid , apôtre de la Germanie ? Cette identité n'est plus douteuse depuis les savantes observations
* Vie de saint Romuald, c. xxvi, avant le récit que nous avons rapporté et dont nous omettons une partie moins digne dMntérct.
* Saint Pierre Damien écrivait, comme il en prévient dans sa préface {Acta Sanctor.y febr., t. II , p. 104) , trois lustres après la mort de saint Romuald, arrivée en 1027. Or, celle de Boniface avait eu lieu en 1008, suivant les Acta Sanc/or., junii, t. VI, p. 223, ou entre 1008 et 1010, comme le démontre GoUina, dans sa Biographie ( c. m, cité par Vizzardelli, p. 65).
DE L^ÉGLTSE ROSSE. 403
du P. Conrad Janning^ Il cite quatre auteurs qui nomment ce missionnaire Brunon-Bonifaee, et lui attribuent à la fois ce que rapportent Dithmar et saint Pierre Damien *. Ajoutons le témoignage de TÂnnaliste saxon ». qui désigne ainsi notre missionnaire : Sanctus Bruno, qui et Bonifacius, archiepiscopus gentium, martyr inclytus^. Le P. Janning explique une différence apparente dans les récits de Dithmar et de saint Pierre Damien. Le premier dit que Brunon fut sacré, avec l'autorisation du saint -siège, par Tarchevêque de Magdebourg, Tagmon, qui résidait alors à Mersebourg ; c'est à Rome que l'autre le fait sacrer. Il faut entendre qu'il reçut du pape l'autorisation du sacre^ et qu'il était des lors comme sacré, d'autant plus que , suivant Dilhmar, il apporta luimême le pallium dont il fut revêtu solennellement à Magdebourg. Au fond, les deux relations conviennent parfaitement au même personnage.
Reste une seule ditîérence capitale. D'après saint Pierre Damien, Brunon fut martyrisé en Russie. D'après Dithmar, ce fut sur les confins de la Prusse et de la Russie. Dithmar se trompe : jamais , dans ces temps , la Russie n'a confiné avec la Prusse*. L'Annaliste saxon , d'accord avec deux autres chroniques ^ place, avec beaucoup plus de
* Saint Boniface , martyr , et saint Brunon , archevêque missionnaire, tous deux apôtres des Prussiens et des Russes, sont-ils un seul personnage ou deux personnes distinctes? {Acta sanctor. , appcndix ad diem xix junii, t/VI, p. 217 et seq.) Bollandus, au 14 février , avait écrit une première dissertation « sur rarchevêque Brunon et ses compagnons , martyrs en Prusse, » sans se poser la question de Tidentité de Brunon avec Boniface.
* Chroniques deMagdebourg, p. 275 et 284 ; de Quedlimbourg, p. 287 ; dellalberstadt, t. II, p. 119; et du Ghronographe saxon, ad ann. 1009, citées dans le même volume des Acta ^awc^or., p. 217-18 d'après Tédit. deLeibnitz etMeinbora.
• Eccard , Corpus Mis t. medii œvi , p. 409.
♦ Philippe Gluvier, Germania antiqua, lib. III, c. xliv, édit. in-f»>, p. 193.
» Chroniques de Magdebourg et de Quedlirabourg. , Annal, saxo ( Eccard,