‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 11 sur 70 · II · texte numérisé non relu

II

i94 0Rl6ifl£S GATUOLI0U£S

vraisembliince, le martyre de Brunon c sur les irontières de la Russie et de la Lithuanie. » La Lithuanie était en effet la contrée intermédiaire entre la Russie et la Prusse. Mais la Lithuanie^ comme la Prusse , est restée longtemps encore idolâtre S et on ne peut pas non plus y placer le martyre du missionnaire dont le sang fut une semence féconde de chrétiens. Au contraire, les conquêtes de la foi en Russie expliquent les progrès dus aux travaux de Brunon et aux

prières des chrétiens après son martyre.

Mais ici se présentent plusieurs difficultés. Vladimir régnait alors sur les Russes ; nous avons vu sa conversion opérée par les Grecs , et accompagnée de celle de ses fils ; quel est donc le prince converti par Brunon-Boniface ? Il est évident que ce n'était pas le grand-duc, mais quelque autre chef considérable, russe ou autre.

Saint Pierre Damien rapporte que le missionnaire fut mis à mort par le frère du roi des Russes ; mais, d'après Âdhémar, il ne parait pas qu'il ait été martyrisé par les Russes , bien que ce fût sur leur territoire.

Ce chroniqueur, qui écrivait en 1030, nous donne les détails suivants : c Saint Brunon convertit à la foi la province de Hongrie et une autre qu'on appelle Russie. l\ baptisa le roi de Hongrie Geitz, qui reçut au baptême le nom d'Etienne... Mais comme il s'avançait vers le peuple des Petchénègues et commençait à les évangéliser, ils le mirent à mort ainsi qu'ils avaient tué saint

Corp,Hist, medii œviy 1. 1, p. 410) ad an. 1009. Cf. Terreur du même, ad ao. 1106 (p. 618).

1 On connaît la croisade perpétuelle des chevaliers teutoniques dans la Prusse païenne; la Lithuanie ne se convertit qu'en 1386. Raynaldi, ad eumd. an., n*iy, t. XXVI, p. 488, édit. de Lucq.

m l'église russe. i9S

Âdalbert'. » L'auteur, qui vivait en Aquitaine, et qui , par conséquent» était éloigné du théâtre des faits, se trompe en attribuant la mort de saint Àdalbert aux Petehénëgues ; il confond Brunon-Boniface avec un autre Brunon , qui convertit (xeitz en 952'; mais il a raison de faire de ces mêmes Petehénëgues les meurtriers de Brunon. Sur tout le reste, il s'accorde parfaitement avec les autres écrivains que nous stvons cités. Nous verrons même que Brunon a séjourné d'abord en Hongrie, détail qu'il reproduit seul. Après nous avoir parlé de la conversion des Hongrois, Adhémar devait passer» comme il l'avait annoncé, à la mission de Russie. Il raconte alors le crime des Petehénëgues. Ceux-ci le com-* mirent donc dans le pays des Russes.

Le dironiqueur ajoute en effet : c Les Petehénëgues, animés d'une fureur satanique , tirërent toutes les entrailles de Brunon par une petite plaie pratiquée dans son flanc ; et , par cette épreuve, ils firent de lui un intrépide martyr de Dieu '. Les Russes rachetèrent ses restes à grand prix el construisirent en son honneur un monastère qui commença à devenir célèbre par de grands miracles. i> Nous reconnaissons ici cette église que les Russes dédièrent au martyr, suivant le témoignage de saint Pierre Damien ; et si Dithmar rapporte qu'ils avaient laissé quelque temps le corps de

1 Nov. Bibl. manuscript. lia. Philippi Labb. , t. II , préf. et p. 168 et seq. citée parPagi (ad an. 1008, no II et seq , p. 455» etc., t. XXVI ), et accompagnée d'une mauvaise critique contre BoUandus, qui écrivait avant la publication de cette chronique par le P. Labbe.

s An reste, il se réfute lui-même sur ce point en plaçant la mission deBrunon- Boniface après le martyre que saint Adalbert subit seulement en 99G. Sur d'autres preuves d'ignorance, v. Acta sanctor.,ium\, t. VI, p. 220-21.

' La chronique d'Halbcrstadt parle aussi de tourments nombreux que subit le saint martyr avant d'être décapité, outre l'amputation des mains et des pieds (p. 119). Cité dans les Acta sanctor. BoU., t. VI, junii, p. 218, E.

196 ORIGINES GATHOUQUES

Brunon sans sépulture avant de livrer ses reliques à Boleslas , c'est qu'il les confond une fois encore avec les Petchénëgues. Ceux-ci , qu'Âdhémar nous montre, en Russie , y avaient en effet pénétré en 995 et en 101 5 \ Nestor, qui raconte ces deux terribles invasions , passe , comme il fait souvent , un certain nombre des années qui séparent ces deux dates, celles qui s'écoulent de 1007 à 1011 * ; et c'est précisément dans l'intervalle qu'on place le martyre de Bninoa- Boniface.

Il nous semble donc résulter de cette discussion que les meurtriers des martyrs étaient en réalité des Petchén^es, et que la population convertie était russe. La suite du texte d'Âdhémar vient encore à l'appui de cette dernière conclusion. « Un certain éveque grec, dit -il, vint peu après en Russie, convertit la moitié de cette province *, restée idolâtre, et lui fit prendre les coutumes des Grecs, comme celle de laisser croître la barbe. » Nous n'examinons pas si le chroniqueur veut parler, comme il y a lieu de le croire, de la conversion de Vladimir et des Russes qui l'imitèrent, ni si cette conversion a suivi celle de la moitié d'entre eux évangélisés par Brunon ; nous ne pourrions , sur ce dernier point , nous arrêter au témoignage d'un auteur inexact en chronologie. Nous nous contentons de constater ici, à l'honneur des Russes, le double fait en question : le sang de leur apôtre a coulé sur leur sol et n'y a pas été versé par leurs pères.

1 Nestor, p. 137, 139 et 140, 143, 146.

* Il n'y rapporte que la mort de la grande-duchesse Anne.

s II De faudrait pas prendre dans une acception trop étroite ce terme de province. L'auteur l'applique, ainsi que nous l'avons vu , à la Hongrie entière. Ducange observe que ce mot latin a eu, au moyen âge comme dans l'autiquité, plus d'extension que l'expression moderne qui le traduit.

DE l'église EtSSËi 197

Nous n^avons pas tenu compte du témoignage , évidemmrat erroné, de quelques sèches chroniques allemandes * qui se répètent les unes les autres ; si elles placent le martyre de Brunon en Prusse , c'est sans doute que , l'accompagnant dans ce pays , qu'il traversa en effet , elles ne l'ont pas suivi jusqu'au terme de sa course , trop peu connu à cette époque. Ces chroniques» se boinant à de courtes indications , ont pu facilement se copier les unes les autres. Nous nous appuyons au contraire sur des relations détaillées.

La plupart des savants admettent l'apostolat et même le martyre de Brunon-Boniface en Russie. Le Martyrologe des Bénédictins est d'accord avec nous sur ces deux points, malgré une différence réelle sur les meurtriers du martyr : Sancti Brunonis archiepiscopi Ruthenorum , martyrizati a Ruthe-nis,pritÂS monachi initalia*. he Martyrologe romain admet sa mission en Russie; et s'il place sa mort en Prusse^ cette erreur s'explique par l'époque delà rédaction de ce livre, d'une autorité d'ailleurs si vénérable. On distinguait encore Brunon , dont il rappelle la fête le 15 octobre, et Boniface, dont il fixe l'anniversaire au 19 juin\

On s'accorde aussi à donner à l'archevêque dix-huit compagnons, martyrs comme lui ^

Nous avons traité avec d'autant plus de soin cette histoire si importante et si curieuse , que Karamsin, écrivain

^ Celles de Marianus Scotus, abbé d'Ursperg, d'Albert Krantz, d'HalberstadC^ d^Altzell (Vetero-Gellensis) et de Wûrlzbourg.

* Acta sanctor,, febr., ad diem XIV, t. II, p. 798.

* In Prussia sancti Brunonis episcopi Ruthenorum et martyris,

^ Le martyrologe ne prétend pas toutefois fixer deux anniversaires de ntorC, puisque Brunon n'est mort ni Tun ni Tautre de ces jours, mais le 14 février, d'après le témoignage de Ditbmar, le seul que Thistoire recueille sur ce point (V. Janning, Acta sancior,, Junii, t. VI, p. 320.)

* L* Annaliste saxon seul lui donne vingt-quatre compagnons, ^ Tannée l^QQ

498 ORIGINES GâTHOLTQÙES

moins sérieux sur les faits de ce genre que sur les autres, se contente de dire : c Le cardinal Baronius (dans ses Annales ecclésiastiques, t. XI , p. 30, 31) répète le conte que Ton a fait sur saint Boniface martyr, qui aurait baptisé les Russes au commencement du xi* siècle; mais il faut savoir que ce n*est pas en Russie, mais en Prusse que ce martyr à vécu \»

Nous en étions là , lorsqu'un catalogue allemand des publications slaves' nous a transmis des extraits d'une touchante relation de Brunon-Boniface lui-même, éditée en 1856 dans la première livraison d'une revue périodique de Moscou : la Conversation russe '. Ce document , que nous interprétons à l'aide des recherches précédentes , confirme quelques-unes de nos solutions. Nous l'avons d'autant mieux réservé pour la fin, que le lecteur verra ainsi, comme en action, le mouvement actuel de la science, dont les travaux se portent sur ceb origines catholiques, et dont les progrès les éclairent chaque jour.

La Revue russe publie donc dans sa partie scientifique € le témoignage inédit d'un contemporain sur Vladimir le Grand et Boleslas le Hardi. » Pour prévenir toute confusion*, notons que ce dernier prince est le même que Boleslas ?% le Grand (992-1025). On lit dans l'Introduction : c La bibliothèque publique de Hambourg possède une relation encore inédite

(Eccard, Corp. Hist. medii œvi, 1. 1, p. 618), mais il ne lui en a donné que dixhuit à Tannée 1009 (p. 410).

1 T. ler, ftn de la note Î17. Strahl reproduit cette note sans rien ajouter.

* Jahrhûcher fur slavische Litcratur^ Kunst und Wissenschaft. — 1855-56. — Neuer Folge S^en Bandes 5tes Heft., p. 316 et 327-33. —Bautzen , Schmaler.

3 Russische Unterhaltang , comme l'écrivain allemand traduit Ruskaia Besieda, Moscou, J. V. Barunof.

* On pourrait le confondre avec Boleslas II, quelquefois appelé le Hardi , qui monta sur le trône en 1058, bien après la mort de Vladimir, et qui se signala surtout par ses vices.

m l'église rcjssk. 499

d'un évèque-missionDaire allemand, adressée au roi Henri II. Le contenu démontre qu'elle a été écrite Tan 1007. » C'est une copie faite, en 1716, pour Uffenbach, bibliophile célèbre ^ D'après ce savant, le manuscrit original doit se retrouver encore à Cassel*. L'auteur de la relation ne se nomme pas; mais de l'écrit même il ressort que c'était un évêque employé aux missions de l'Église latine, et dirigé par l'empereur d'Allemagne vers le nord-est de l'Europe ; et la comparaison des détails qu'il donne avec ceux que rapporte Dithmar, ne laisse pas douter que cet évêque -missionnaire ne fût Brunon-Boniface.

Sa lettre parle d'abord d'une mission inutile en Hongrie : € Voici bien une année entière que nous y avons consumée en vain. Nous avons laissé là les Hongrois et nous nous sommes mis en route par le pays des Petchénègues , les plus cruels des païens. » Brunon n'avait donc pas réussi en Hongrie ; c'était cependant l'apôtre de la Hongrie , saint Etienne, qui régnait alors; mais on peut croire qu'il regardait le missionnaire allemand comme trop dépendant de la politique impériale, et que, suivant sa ligne ordinaire de conduite , il préférait rester en rapport immédiat avec le saint-siége. Brunon (nous le nommerons ainsi) devait, pour arriver à sa nouvelle mission , passer par les États d'un prince russe, très -puissant et déjà chrétien, qu'il ne désigne pas par son nom , mais en qui , sans nous prononcer auâsi formellement que la Revue de Moscou , nous inclinons

^ Elle appartint après sa mort à la bibliothèque hambourgeoise, section His^ toirCf n9 321, et se trouve dans les Varia politico-historica, recueil de copies faites par les soins d'Uflenbach, p. 238-255.

^ Écrit avec les formes qui caractérisent la fin du x* et le commencement du xi* siècle, et, suivant l'usage du temps, derrière un commentaire sur VArs grammatica de Douai , parchemin in-40.

900 OEtaiNES GÂTHOIJOtlIS

à reconn<nitrc Vladimir ; d'autant plus volontiers qu'un pad^ sngo de la lettre nous montre le prince en question occupé à opposer une barrière aux invasions des Petchénëgues , ce (|ui s'accorde parfaitement avec ce que Nestor et d'autres nous apprennent de Vladimir \

c Le seigneur des Rutes (c'est-à-dire des Ruzes*), puissant par l'étendue et la richesse de son royaume, m'a retenu un mois , contre ma volonté , comme si j'avais couru au-devant de ma perte. Il a fait ses efforts pour me détourner de me rendre chez un peuple insensé , où je ne gagnerais pas une âme et où je trouverais seulement la mort la plus ignominieuse. Mais comme il ne réussissait pas à m'arréter, et qu'une vision Tavait troublé au sujet de votre indigne serviteur, il m'a conduit lui-même avec son armée jusqu'aux dernières limites de son royaume, qu'il a entourées de toute part d'un très -long et très -fort retranchement*. Là il est descendu de cheval , et nous avons firanchi la porte , moi en tête avec mes compagnons , lui à notre suite , escorté de ses grands. Il s'est arrêté sur une colline , nous sur une autre. Je tenais en mes mains la croix embrassée et je chantais ce beau cantique : « Pierre, m'aimez-vous : paissez mes brebis ! > Le répons terminé , le seigneur envoya son majordome * nous porter ces paroles : c Je vous ai conduit où finit ma domination et où commence celle des ennemis. Pour l'honneur de Dieu, ne compromettez pas^ à ma honte, la vie

^ Nestor, 1. 1, p. 136 : c II commença à bâtir les villes de Desna, Vstri, etc.» qui devinrent des barrières contre les Petchénè^ues , avec lesquels il était en guerre. »

* Senior Rutorum (l. e. Ruzorum)* ' ... Firmissima sepe,

* Majorera suum,

» Au singulier : Ne perdas vitam,

1)Ë L^ÉGUSE RUSSE. 201

de ceâ jeunes. gens; je sais que demain , avant la troisième heure , et sans avoir fait aucun fruit , vous devez goûter une mort amëre. » Je répondis : c Dieu vous ouvre le paradis » ô prince , comme vous nous avez frayé la voie vers ces païens! »

Le pressentiment du prince ne se réalisa pas cette fois.

c Qu'ajouterai-je? Nous avons marché pendant deux jours sans être victimes de personne. Le matin , à midi, à none , nous étions conduits tendant le cou à la boucherie. Autant de fois nous sommes sortis sains et saufs des mains de l'ennemi qui venait à nous; prodige admirable, comme Ta révélé Pierre, notre seigneur et notre chef. Le dimanche , nous sommes arrivés au milieu d'un peuple plus nombreux, et on nous a accordé une prolongation de vie^ jusqu'à l'assemblée qu'allèrent convoquer des courriers rapides. En conséquence, à none d'un autre dimanche, on nous appelle à l'assemblée et on nous fouette, nous et nos chevaux. Le peuple accourt en multitude, les yeux pleins de sang*; il lève mille, haches, mille glaives sur nos têtes, et menace de nous couper en morceaux ; il nous torture jusqu'à la nuit et nous traîne de côté et d'autre. Enfin les grands, à main armée, nous arrachent à leur fureur. Ceux-ci écoutèrent l'exposé de nos desseins, et dans leur sagesse ils reconnurent que nous avions pénétré pour leur bien dans leur territoire. Aussi, parla disposition admirable de Dieu et Vinappréciable assistance de saint Pierre ^ nous avons séjourné trois mois au milieu de ce peuple. Nous avons parcouru les

1 Daium est nobis spatium vivendi*

• Cruentis oculis,

• /te, skutjussit mirabilis Deus et pfetiosisS^mus Petrus,

^)i ORIGINES CATHOLIOUES

trois quarts du pays sans atteindre la dernière partie, dont il iKHis est venu d'heureuses nouvelles. Nous avons baptisé trente habitants * et conclu la paix entre les Petcliénègues et k^ Russes. Le doigt de Dieu s'est montré dans ce traité. < Vous seuls, nous disaient les premiers, pouviez faire cette c |>aix : c'est à vous qu'elle est due. Si elle est solide, comme « vous nous l'annoncez, volontiers nous nous ferons tous € chrétiens. Mais si le seigneur des Ruzes n'est pas fermec ment fidèle à sa parole , nous ne devons songer qu'à la € guerre , non à notre conversion. » C'est le motif qui m'a ramené auprès du seigneur des Ruzes ; et ce prince , mu par sa piété, a livré son fils en otage. Nous avons sacré un des nôtres évêque de ce peuple, et lui, a envoyé son fils avec le nouveau prélat au milieu de ces barbares*. C'est ainsi qu'à la plus grande gloire et louange du Sauveur Dieu, s'est introduite la loi chrétienne au sein de la nation la plus méchante qui soit sur terre parmi les païens. »

L'institution d'un évêque montre que l'auteur de la lettre avait la dignité de métropolitain; ce qui nous oblige encore d'identifier ce haut personnage avec Drunon-Boniface.

De Kief, Brunon se dirigea vers les nations des bords de la Baltique ; et il remontait vers les Prussiens de la Poméranie, quand il envoya sa relation : Ego autem nunc flecto ad Pruzos. Nous ne rapporterons pas les longs reproches qu'il adresse au roi de Germanie', pour s'être allié aux Lutizes païens contre Boleslas, roi de Pologne, le grand soutien du

* Circa triginta animis christianitate fada. Nous traduisons comme Tauteui" allemand : Taufte gegen 30 Petchenegen. P. 331. 2 Quem simul cum filio posuit in terrœ médium» ^ Henri ne fut couronné empereur que plus tard (1014).

christianisme au nord-est. Seulement la mention de ce prince très-zélé pour la foi et de son père Miseco ^ ( sans aucun doute Miecislas le Vieux ), nous aide encore à confirmer l'identité de potre missionnaire et de Brunon-Boniface^ qui vivait à celte époque.

Enfin l'évèque se plaint de l'endurcissement des Prussiens et demande au roi Henri l'emploi de la force armée. C'est un nouveau trait de ressemblance avec le récit des chronicpies sur l'infructueux apostolat de Brunon - Boniface en Prusse.

Ainsi la relation inédite de Boniface nous montre Ylardimir eh communion avec un envoyé du saint- siège, et elle confirme ce qui a été dit précédemment touchant cette glorieuse mission d'apôtres latins , dont l'importance sera reconnue par ceux mêmes qui, comme nous, n'admettraient pas qu'elle ait conquis à la foi la moitié du pays.

Mais voici d'autres missionnaires latins plus nombreux qui viennent en Russie comme par un courant continu d'émigrations avec la population Yarègue dont ils font partie. Ce sont des Germains comme Brunon et ses compagnons martyrs ; mais ils n'arrivent pas d'Allemagne , ni au nom du Saint Empire romain*germanique. Ils sortent du milieu de ces Northmans qui , sans avoir abdiqué leur indépendance nationale, reconnaissent dans Rome la mère de leur foi, et c'est ce même bienfait de la foi qu'ils veulent faire partager à leurs frères de Russie. 11 est vrai, l'histoire de l'apostolat

1 0 quanta bona... concurrerent, cum sicut pater Miseco^ cum eo^ qui montuus est imperatore^ ita Bolezlavus cum vobiSj qui sola spes orbis superstaty juverity nostro rege...

204 ORf GtNiS GÀTEÔLTOnES

d'Olof en Russie n'offre pas, dans ses détails, tous les caractères de la certitude ; mais sans accorder toute confiance aux anciens monuments d'où elle est tirée , nous y trouvons une nouvelle preuve du rôle important que jouèrent les Northmans dans la conversion des Russes. Nous allons £ûre usage ici d'un savant et récent ouvrage : la Conversion de la race norvégienne au christianisme , présentée dans les sources de son histoire , par le docteur Conrad Maurer , professeur de droit à l'Université de Munich '• Par race norvégienne l'auteur entend la souche de tous les peuples que nous appelons Northmans , par conséquent aussi des Yarègues. Tout le monde sait que les scaldes Scandinaves, attachés , comme les bardes gaëls , à la personne des princes , nous ont conservé une partie des traditions de leur pays dans des sagas où la mythologie est sans cesse mêlée à l'histoire. Parmi ces sagas , les plus remarquables sont celui d'Olof Triggveson et ceux de Snorri Stourleson*, auteur en particulier de la Nouvelle Edda. Sans raconter les premières aventures qu'eut en Russie Olof ou Olaùs P% roi de Norvège, fils de Triggve et neveu de Sigourd, l'un des grands de Vladimir • , ni son premier séjour à Kief avec sa mère la reine douairière Astrida , ni la faveur dont il jouit auprès de Vladimir et de son épouse Arlogie \ nous prenons la légende de son apostolat au moment où il se convertit en Grèce.

L'évêque Paul lui aurait alors conféré , non le baptême ,

i Die Bekehrung des norwegischen Siammes zum Christenthume, in ihren geschichtlichen Verlaufe quellenmœszig geschildert^ 2 in-8o. Munich, 1855. s L'écrivain que nous avons déjà cité au siget du baptême de Vladimir. 8 Karamsin, 1. 1, c. ix, p. 284.

♦ /cf., note 217, p. 897.

0E l'éguse russe. 208

mais la prima signatio. Â sa prière , il l'aurait accompagné à son retour en Russie, où, après de nombreuses difficultés, tous deux auraient réussi à convertir le roi , la reine et tout le peuple '• Que croire au juste de cette tradition ? Les anciens sagas laissent Olof demander expressément le baptême, sans dire pourquoi l'évêque ne lui accorda que cette prima si" gncUio. Les nouveaux sagas s'efforcent de faire disparaître l'invraisemblance de la situation d'Olof, missionnaire sans avoir reçu le baptême ; ils font ressortir ce que son exil offre de conforme à la manière dont les choses se passaient dans les anciens temps*; enfin, ils rapprochent tous ces faits d'un vieil écrit terminé ainsi : c Les événements jusqu'ici mentionnés sur la prédication du christianisme en Russie par Olof Triggveson n'ont rien d'incroyable. Un livre excellent et véridique, intitulé Imago mundi, rappelle que les Russes , les Polonais, les Hongrois se convertirent dans les jours d'Othon I1L Quelques écrivains disent que le césar Othon fit une expédition dans l'Est, qu'il y réduisit sous les lois du christianisme' les peuples d'alentour, et qu'il était accompagné d'Olof Triggveson. » On trouve en effet parmi les œuvres d'Honorius d'Autun Ylmago mundi, écrit au commencement du xu" siècle \ Mais l'auteur islandais se donne de telles libertés avec Honorius, que, même lorsqu'il cite, on ne peut lui accorder grande confiance. D'après M. Maurer, on voit au premier coup d'œil que le sujet a été

1 Maurer, 1 1, p. 271.

* Les jeunes rois de la mer étaient forcés d'émigrer, au moins pour un temps, un peu comme la jeunesse des peuples primitifs de Tltalie, dans le ver sacrum ou printemps sacré.

' Zum Chrisienthume gezwungen habe. [Ibidj note 16.)

* Mundi synopsis, sive de Imagine mundi libri très ab HonoriQ ^olitario Âugustodunensi anteannos 460 scripti. Spirœ,1553, p. 18â,

IMNI 0RI0IHB8 CATUOUOUJSS

euibelli. On roinarque l'effort qui a été fait pour ramener à r unité les éléments variés et contradictoires d'une espèce de cycle poétique dont Olof est le héros. Les vers des scaldes » sur lesquels se fondent les sagas , parlent vaguement de ses voyages sur les côtes du Nord et de l'Est, et font tout au plus mention de ceux qu'il fit en Russie, k la vérité» son séjour est attesté par des poésies à peu près contemporaines ^ Mais comment vint- il? On l'ignore. Quant au bon accueil qu'il reçut en Russie, rien de plus vraisemblable, observe M. Maurer , puisqu'à partir du ix' siècle, il s'était formé dans ce pays une suite d'Ëtats Scandinaves, et que là, comme à Constantinople, des gardes varangiennes*, venues de Suède, de Norvège et même d'Islande, servaient en qualité d'auxiliaires ."Peu t-étre cet oncle d'Olof, qui employa son crédit en faveur de son neveu , était- il un officier de cette milice devenu influent à la cour de Vladimir. Il est certain qu'il y eut alors une émigration qui permit à ce prince de recruter des soldats du Nord'.

Sur le retour d'Olof en Russie , on n'a qu'un chant de la seconde moitié du xi^ siècle , qui le fait partir de ce pays vers ceux de l'ouest. Quant à son apostolat couronné d'un tel succès, M. Maurer y oppose ce que nous avons raconté de la conversion d'Olga et de Vladimir, t II ne peut être question, dit-il, d'une part si considérable prise par le prince norvégien à la conversion des Russes. Évidemment, la coïncidence du baptême de Vladimir (Baldemar) et des entreprises d'Olof, combinée avec le séjour de ce dernier en

^ Nouveaux sagas, c. lviii, p. 100-101., ap. Maurer (ibid.) « Maurer, p. Î78.

DK l'église russe. 307

Russie, a donné lieu à cette légende , qui s'appuie encore sur le texte incomplet et falsifié que les sagas empruntent à V Imago mundV. » L'auteur reconnaît cependant que le zèle de Yladimir pouvait encore laisser un vaste champ à celui d'Olof. Il constate que le christianisme , déjà répandu dans ces contrées et dans le pays septentrional des Vendes (anciens Yenëdes, vers la Finlande) n'y dominait pas encore, et que la résistance opposée par la population païenne au dei^ latin avait pu déterminer le prince norvégien à intervenir à main armée *•

Mous croyons devoir donner une conclusion plus générale et plus sûre. Il est impossible que les Northmans , une fois convertis, non-seulement dans quelques-unes de leurs colonies, mais dans le foyer même de leurs émigrations, avec le prosélytisme que leur inspirait leur esprit d'aventure et leur audace héroïque, n'aient pas entrepris de gagner les Russes à la foi. De persécuteurs, ils devinrent apôtres. Ainsi s'explique le rôle d'Olof. D'après des documents certains, il porta l'Évangile jusque dans les pays les plus éloignés du Nord , dans les iles Feroe, Orkney , en Islande, dans le Groenland, évangélisé presque aussitôt que découvert', et qui eut un évêque en 1121 , près de quatre siècles avant Colomb*. Olof seul suffirait à nous donner une idée de l'apostolat aventureux des Northmans. De l'Angleterre , où il combattit , de l'Irlande et des îles Sorlingues, qu'il parcourut, il se mit en rapport avec les Normands de France , déjà si fervents dans la foi, si avancés dans la civilisation , si prompts à combattre

1 Maurer, p. 275.

3 Maurer, 1. 1, p. 450.

* V. t. II, p. 600-607, rhistoire de cet év^ché norvégien au Groenland.

SOS ORIGINES GATHOUQUES

les ennemis de TÊglise romaine et à conquérir partout de lointains royaumes. Nous l'avons vu à l'autre extrémité de l'Europe, à Constantinople, en Russie, ou il passe et repasse. Comment ce roi , qui lutta dans son propre royaume avec tant d'énergie contre le parti païen , n'aurait-il pas profité , pour répandre la foi catholique , de la faveur dont il jouissait auprès de Vladimir , et qui fut telle qu'elle le rendit l'objet de la jalousie des grands ?

Dans un écrit intitulé Livonie et commencements de la vie germanique au nord de la Baltique ^ Schloezer raconte l'expédition d'un héros Scandinave , l'aveugle lacon ^ qui prêta un puissant appui à laroslaf en 1024, et, sur d'autres exemples analogues , il conclut que les Northmans , même païens, ouvraient la voie au christianisme, ajoutons à la religion catholique. Il prend pour titre : Commencements de la vie germanique; mais qu'est-ce autre chose que la foi et la civilisation latines ? Et les progrès de la religion catholicpie sont tout ensemble le résultat des conquêtes de ces guerriers et le principal moyen qu'ils emploient pour s'y affermir. Schlœzer complète ainsi nos recherches sur les antiquités catholiques des Russes, dans tous les pays qui composent maintenant le nord de leur empire. Il montre dès la fin du xi*' siècle, où nous nous arrêtons , les Northmans , et par conséquent leur nouveau culte , répandus dans la Livonie, la Lettonie , la Sémigalle , la Courlande , l'Esthonie, la Finlande, près des lacs Ladoga et Ilmen (c'est-à-dire aux environs mêmes de Saint-Pétersbourg), jusque dans les

* Livland tmd die Anfœngc deutschen Lebens im Baltischen Norden , p. ii. Berlin, 1850.

* Nestor, p. 172-73 , parle du bandeau broche d'or quMl portait sur les yeux.

b£ l'église hcsse; â09

parages glacés d'Arkbangel (Michaelis Archangeli ) y dans la Sibérie et rAmérique russe *.

Ainsi les Northmaus^ enfants de l'Église latine, apportaient leur foi à la Russie du côté du nord, comme les Allemands du côté de l'occident , pendant que les missionnaires grecs pénétraient par le midi. On trouve plusieurs fois mentionnés \e&chréliens grecs et les thréliens varègues*; et nous oserions presque dire qu'on distinguait en Russie , comme dans tout l'Orient, des chrétiens francs et grecs ; car Varangiet Franci, ou, comme on disait en Asie, Frangi, mots si voisins , étaient probablement employés l'un pour l'autre \

Nous avons vu quelques écrivains faire difficulté d'admettre que la princesse varègue Olga eût demandé un évêque aux Latins : nous pourrions demander à notre tour si, depuis le XI® siècle, les Varègues ne se rattachèrent pas de préférence à la chrétienté latine , comme le pays dont ils étaient originahres et dont ils ne se séparaient pas.

^ Livland, jasqa^à la p. 55.

* Nous verrons, au xi* siècle, nne église latine des Scandinaves â Novbgôhkl. Par contre, Adam de Brème appelle Kief (Ghive), ciarissimum decus Grœciœ, 1. Il, c. xiii, comme Tobserve Karamsio, t. I, p. 40à, note 230.

3 Karamsin rappelle (t. I, p. 362, note 66) que parmi les gardes varangiennës de Constantinople, il y avait des Francs. Dans le Spéculum Regale des Normanni, p. 257, il est question d'un traité rédigé par Philothée à Constantinople en 900, et où il promet aux Francs une part dans les repas impériaux, etc. (Ap. Murait, p. 478.)

il. 14

il^ ORIGINES GATUOUOUKS

t'IJi^pUi» grtcque n^est pas encore schismatique aa temps de Vladimir, ni même

avant 1054.

SI la part que prirent les Latins à la conversion des Russes fut considérable , il n'en importe pas moins de montrer tjuo Constantinople^ avec laquelle cette nation entretenait des rapports plus fréquents et plus directs » resta généralement unie au saint-siége jusqu'à la seconde moitié du xi"* siècle. Nous espérons qu'un simple résumé des faits jettera un jour assez vif sur cette question qui , bien qu'à des degrés difféi^onts , intéresse à la fois TËglise grecque et TÉglise russe.

Nous avons déjà vu qu'aprës Photius et jusqu'au temps d'Olga , les Grecs étaient restés en communion avec l'Église romaine. Comme l'observe judicieusement Maimbourg ^ , ils avaient reconnu l'autorité du saint-siége dans ce x* siëcle où il était occupé par les plus indignes pontifes qui s'y soient succédé , et en dernier lieu par un Jean XI qui , sous l'influence du tyran Albéric, avait fait aux patriarches byzantins cette étrange concession du pallium à perpétuité. Polyeucte , successeur de Théophylacte , occupait la chaire patriarcale de Constant inople quand Luitprand y évêque de Crémone, y fut envoyé par Othon le Grand. (C'est la seconde ambassade. ) Celui - ci ne se fit pas scrupule de communiquer avec le patriarche et de paraître officiellement dans les cérémonies. Il appela Grégoire le Grand Y évêque universel, en présence de Polyeucte, de l'empereur Nicéphore Phocas et dé

^ Histoire du schisme des Grecs y 1686, 1. III, p. âll.

b£ L^ÉGUSE RUSSE. ^ii

plusieurs évêques^ sans qu'auciuie altercation s'ensuivit ; et le pape régnant, Jean XII, comptait assez sur Tobéissance et la déférence des Grecs pour leur envoyer des légats. Ceux-ci arrivèrent peu avant le départ de Luitprand ; ils furent mal accueillis, mais, ainsi que le remarque cet évéque, c'était par &uite de la haine qu'on portait à Othon Je Grand , non au saint-si^e^Othon revendiquait en effet exclusivement le titre d'empereur des Romains , ne laissant au césar de Byzance que celui d'empereur des Grecs. Ces dissensions toutes politiques n'empêchaient pas Luitprand de dire : c L'Église de Constantinople est soumise avec raison à notre sainte Église romaine. Nous savons , nous voyons même que l'évêque de Constantinople ne revêt le pallium qu'avec permission du pape \ » Un nouvel empereur byzantin , Jean Zimisces, se montra plus traitable pour les représentants du siège apostolique , sous le patriarcat de Basile , successeur de Polyeucte. Il donna à l'archevêque de Cologne , nouveau légat accompagné de deux évêques, le corps de saint Pantaléon, et accorda au fils d'Othon la main de Théophano , fille de l'empereur Romain le Jeune '. L'évêque de Metz alla au-devant de la princesse ^ ; elle fiit mariée à Rome et couronnée par le pape Jean XIII en personne ^ ; autant de particularités trës-significatives sur l'union des deux Églises.

Le même accord régna sous les trois patriarches Antoine II,

^ UnràioTÏyRer. Italicar,, script, ji, II, p. 488. Legatio II Constantino» polit. ^ p. 479 et seq.

» /6irf.p. 488,G.

8 Chronic. Virâunense^ ap. Labbe, Nov. Biblioth» manusc.y 1. 1, p. 166, cité par VizzardelU, p. 105.

* Sigebert diacre, Vie de Tkéodoric, /•' évéque de Metz : « ImperatorisB a Grsecia venienti obviam missus. » — Rer, Brunsvicens. script, j t. I^ p. 805.

> Sigebert de Gemblours, ad an. 972, cité par Vissardelli, p. 105.

213 ORtONES OATUOLIQÛËS

Ghrysobergës et Sisinnius, qui séparent le pontificat de Basilô decelui de Sergius (974, 985, 996, 999 ), comme le prouvé une légation reçue à Constantinople en 995. Et rien de plus fréquent alors, les Anna/c5 de l'ordre de Saint-Benott l'attestent (t. lY) , que le passage des moines latins en Orient ou des moines grecs en Occident, ce qui n'était possible que parce que les uns et les autres avaient même communion. Baronius ^ croit, il est vrai, que Taccord fut rompu sous le second des patriarches que nous venons de mentionner, Nicolas Ghrysobergës, et il s'appuie sur ces paroles prononcées par Marc d'Éphëse au concile de Florence : c Depuis lors jusqu'à nos jours, on lit dans la grande église de Constantinople : Ànathëme à tout ce qu'on a dit et écrit contre les saints patriarches Photius et Ignace, i^ Mais l'époque où a été formulé cet anaChëme, ce n'est pas, comme l'insinue Barodius, celle de Nicolas Ghryso-^ berges, mais bien celle de Photius lui-même, rétabli sur son siège par un conciliabule aux actes duquel Marc d'Éphëse fait cet emprunt. Or nous avons montré que longtemps aprës cette époque TÉglise grecque dit ànathëme à Photius. Le témoignage de Marc d'Éphëse est donc non avenu.

On trouve encore dans le droit grec-romain des acclama-^ lions qui déclarent l'orthodoxie de Photius et qui ont contribué à induire Baronius en erreur. Elles supposent que la querelle entre les deux Églises a duré quatre-vingt-dix ans, jusqu'à la derniëre année de Chysobergës (996). Mais l'histoire entiëre du x^ siëcle s'élëve contre ces acclamations ; en outre, dans ce même laps de temps (906-996), fut publié un acte appelé Tome de Vunion, qui les contredit '. Les Përes

i Ad an. 995, n. xvii et seqq., t. XVI, p. 343. — Labbe, col. 90, t. XVIIl. ^ Âp. Leuaclaviua), p. 108, cité par les Bolland., t. II, sept., p. xiy.

PE l'éguse russe. 213

d'un concile de Gonstantinople parvinrent en effet, au moyen de ce même Tome, en 920, sous le patriarche Nicolas le Mysti? que, à rétablir Tunion entre les Grec^s et les Latins divisés par l'affaire des noces ' (de Léon le Sage) ; et la concorde régna alors dans toute TÊgUse *. Nicolas le Mystique en avait déjà informé le pape Jean X : < Plus la moindre trace de dissension. » Il écrit encore aux Bulgares : < Le scandale est fini \ » Ces autorités si imposantes suffisent pour réfuter et convaincre de faux Técrivain grec qui a forgé ces acclamations.

La plupart des historiens de Byzance placent la rupture après Sisinnius (999) , c'est-à-dire après la conversion de Vladimir (988), et ils désignent pour auteurs du schisme, soit Sergius, soit Cérulaire *.

Pour Sergius, il n'en est rien ; c'est à tort que Baronius lui-même le range parmi les schismatiques. Et d'abord, dans les vingt années qu'il occupe le siège de Gonstantinople, les dix premières sont mises à l'abri de tout soupçon par le témoignage de Pierre d'Àntioche. Voici comment :

En 1054, Michel Cérulaire, écrivant à ce patriarche pour se plaindre de ce qu'il avait, de même que ceux d'Alexandrie et de Jérusalem, reçu le nom du pape dans les sacrés diptyques, avait glissé dans sa lettre cet insigne mensonge : « Vous savez que depuis le temps du saint concile , sixième oecuménique ^ on a effacé, dans nos églises, le nom du pape

1 Anastas. episc. Geesareœ, ap. Ck>teler. Monum. Ecclesiœ Grœcœ^ t. III, p. 435, cité par Yizzardelli, p. 108.

* Léo Grammaticus, in Chronog, poslTheophan., p. 497, À,édit. Paris, 1655.

3 Lettres à Jean X et aux Bulgares dé]à citées. V. aussi la dissertât, des Bolland., t. Il, sept., p. xiv.

^ Emmanuel Calecas, Jean Veccus (Beccos), Nicetas Nicœnus, Maximus Margunius, etc., ap. Acia sanctor., ibid.

s Tenu en 553, 2^ conc. de Gonstantinople.

lu ORIGINES GATHOLIQims

(les sacrés diptyques \ parce que Vigile, alors pape de Rome, A refusé de se rendre à cette assemblée. Depuis celte époque jus(|u*Si ce jour, le pape a été retranché de notre Église sainte et catholique*. » Le patriarche d'Antioche répond : c Je suis témoin omni exceptione major, et avec moi le sont beaucoup d'autres premiers dignitaires de TËglise , que sous le seigneur Jean de bienheureuse mémoire, patriarche d*Ântioche, le nom du pape de Rome, également appelé Jean, était marqué dans les sacrés diptyques. J*ai eu en outre occasion, il y a quarante-cinq ans, d'aller à Constantinople , et j'ai remarqué que, sous le patriarcat du seigneur Sergius , on nommait le même pape à la sainte messe avec les autres patriarches*. »

La lettre de Cérulaire ne peut être antérieure à 1054 \ Supposons que le patriarche d'Antioche ait pu lui répondre, pour ainsi dire, courrier par courrier, et plaçons sa réponse dans la même année. Les quarante-cinq années dont il parle nous ramènent à Tan 1009, c'est-à-dire à la dixième année

1 II uo sera pas inutile de donner quelques explications sur les diptyques. Nous les extrayons d'Asseraani ( partie 1, c. viii, t. I, p. 79 ). D'après Libanius, c'étaient des tablettes ouvertes comme à deux battants, hipatens pugillar. Les diptyques civils contenaient les noms des consuls et principaux magistrats. Il y avait aussi des diptyques ecclésiastiques de trois sortes, appelés diptyques des évdques, dos vivants et des morts , selon qu'ils rappelaient dans Tofûcc divin les noms 1° des évéques morts saints ou dans la paix de TÉglise; S» des fidèles vivants revêtus d'une haute dignité, comme les papes, patriarches, évoques, rnipcrours et impératrices, etc.; 3o des morts, principalement des fondateurs et bienfaiteurs de TËglisc. C'est dans la seconde espèce de diptyques que le nom du pontife romain avait été quelquefois supprimé par la présomption des droc». Ainsi Théophane rapporte, à Tannée U© du gouvernement de Zenon, que lo nuin du pape Félix en avait été retranché; et à la 3^ année du gouvernement d« JuNtin TAncien, il signale une semblable suppression.

« Huron. ad an. 1054, n. xxxii.

■ Itaron., ihid.f p. xl.

* dur il y <'«t 'parlé de la mort récente de saint Léon IX, arrivée la même an-

DE l'éqli^e russe. 2iS

du patriarcat de Sergius. Ainsi ce patriarche, au moins pendant la première moitié de son administration , qui se prolongea jusqu'en 1019 , ne se sépara pas de l'Église romaine,

Baronius suppose , il est vrai , que Jean XVIII opéra une réconciliation entre les Grecs et les Latins ; et comme ce pape ne fut élu qu'en 1005, il conclut que Sergius était séparé de Rome avant cette époque. Mais oii Baronius a-t-il pris la preuve de ce qu'il avance? Dans une épitaphe tirée de la basilique vaticane , et dont il applique à tort le passage suivant à Jean XYIII :

Nam Graios superans, Eois partibus unam, Schismata pellendo, reddidit eoclesiam ^

Le commencement de l'épitaphe manque ; dans les distiques conservés, rien ne désigne le pontife en question. Aussi Petrus Mallius , qui a cité ces vers au xif siècle , s'est-il contenté de les intituler : Épitaphe (Tun certain pape Jean. En outre, un vers rappelle les temps où les empereurs byzantins exerçaient l'autorité à Rome :

Augustis charus, gentibus et &ibubus.

Muratori observe avec justesse qu'il n'est question de cette réconciliation dans aucune histoire ecclésiastique d'Orient ou d'Occident '.

L'épitaphe ne pouvant donc s'appliquer au pape Jean XVIII, Sergius reste justifié de l'accusation de schisme au moins pendant ses dix premières années. La mérita-t-il plus tard?

^ Douze vers cités ad an. 1009, n. 2, p. 461.

? Muratori, Annali d*ltalia, ad an. 1009, édit. de Milan, t. IX, p. 158-159.

s 16 ORIGIMIS GÀTROUQUIS

Oui , 8*il en &ut croire les Grecs modernes ; non , si Ton s*en lient au rapport de deux chroniqueurs de la fin même de ce \i* siècle où il fut patriarche, Raoul Qlaber ^ et Hugues de Flavigny \ Suivant eux , vers Tan 1024 , iSpoque de l'élection de Jean XIX, Eustathe, successeur de Sergius, envoya demander à Rome un privilège en faveur de son Église ; tous deux rapportent une lettre de Guillaume , abbé de Saint-Bénigne de Dijon , relative à cette demande. Comment Eustathe eût-il demandé une grâce, sans même expri^ mer au nom des Grecs le moindre repentir à l'occasion du schisme qui aurait déshonoré les dernières années de son prédécesseur?

Accordons tout au plus que Sergius, dans Tespace de ses dix dernières années, ait, pour un temps très -court, effacé le nom du pape des sacrés diptyques. Le schisme n'a pas été pour cela consommé' , pas plus que sous Nicolas le Mystique, auteur d'une semblable suppression.

Restent, avant Cérulaire^ deux patriarches, Eustathe, déjà justifié par la démarche que nous avons mentionnée, puisqu'il mourut Tannée suivante, et Alexis (1025-1043). Tous les écrivains qui attribuent le schisme à Cérulaire,. absolvent par là-même son prédécesseur immédiat. C'est ce que fait saint Léon IX dans ses lettres au patriarche s(îhismatique et à l'empereur Constantin Monomaque S où il

* Historiar., 1. IV, c. i, ap. Duchesne, Hisior, Franc, script, j t. T, p. 40-41. s Labbe, Nov, Bihlioth. mannscript., t. I, p. 174, cité par Vizzardelli,

' Nicétas de Nicée parle d*un schisme, mais par oui-dire ( dicitur ) , ^ans en savoir la cause et sans insister. (Y. Acta sanctor., t. H, sept., p. xvi , £.) V. aussi Labbe, Coll. Concilior.f t. XI, Venet,, 1730, col. 1819 et seqq. 1340, et 1347. — Epist. I et VI.

♦ Col. 1350 et seqq. Epist. vu.

DE l'église russe. 217

représente Tentreprise de Michel Cérulaire comme «une noui- ^eauté tentée par une présomption inouïe , une incroyable audace; » et , à peser les expressions de ses légats, il fallait que le schisme fût bien une nouveauté, puisqu'ils déclarent que Tempereuret la plupart des citoyens étaient restés fidèles au saint-siége. Voici ce qu'on lisait dans la sentence d'excommunication portée par eux contre le patriarche Michel , et déposée, en présence du clergé et du peuple, sur le grand autel de Sainte-Sophie ' : t En conséquence , sachent avant tout les glorieux empereurs , le clergé , le sénat et le peuple de cette ville de Constantinople et de toute l'Église catholique , que nous avons ressenti un grand bonheur , une vive joie en Dieu , mais aussi une douleur qui nous afflige profondément. Car, en ce qui touche les colonnes de l'empire , les citoyens honorables et sages , la ville est orthodoxe et très -chrétienne; mais pour ce qui regarde Michel, abusivement appelé patriarche, et les fauteurs de sa folie, l'ivraie de l'hérésie se sème tous les jours en quantité au milieu de l'État, p

La nouveauté du schisme , ainsi constatée , ne justifie pas seulement Alexis , mais avec lui tous ses prédécesseurs jusqu'à Photius. Déjà un examen de détail, appuyé sur les autorités les plus solides, nous avait conduit au même résultat , et nous avions vu qu'aucun patriarche n'avait été ouvertement séparé du saint-siége à l'époque de la conversion des Russes.

Donc aussi les Russes ont été engendrés à Jésus-Christ dans la communion de l'Église romaine , et , en recevant le

* Labbe, col. 1361, dans la Commemoratio brevis rerum a legatis ge^ s t arum.

218 ORIGINES GATUOUQUfS

baptême de la main des missionnaires grecs, ils sont devenus tout ensemble chrétiens et catholiques \ *

Les Russes donnent asile aux légats quionf excommunié Gérulaire. -^ Us ataient secoué le Joug des patriarches grecs au moment même où cenx-ci commençaient à se séparer de TÉglise romaine. — Les princes de Russie, au contraire, s^unissent alors au saint-siége par de nouf eaux liens.

NOUS avons vu l'excommunication solennelle de Gérulaire prononcée par les légats de saint Léon IX, La narration succincte de leurs actes S que nous avons consultée, a été écrite par le chef de cette légation, composée de personnages vénérables. C'étaient Humbert , évèqu^ de Sylva Gandida , Pierre, archevêque d'Amalfi , et Frédéric , diacre et chancelier, depuis pape sous le nom d'Etienne IX.

Humbert raconte qu'après l'excommunication , ils s'éloignaient contents d'avoir fait leur devoir , quand l'empereur Constantin Monomaque les rappela. Mais le patriarche dissident voulait les attirer à une conférence publique, leur opposer les termes de l'acte d'excommunication , qu'il avait altérés , et soulever contre eux le peuple. L'empereur , pour éviter ces troubles , résolut d'assister lui - même à la confé* rence ; et comme Cérulaire faisait tout son possible pour l'en empêcher , il fit repartir aussitôt les légats. Le patriai^ che excita alors contre lui une violente sédition , l'accusant

1 Emmanuel Galecas(l. IV adv, Grœcos) affirme rorthodoxie des prédécesseurs de Cérulaire, et Tauteur du livre de Translationibus episcopor., traduit par AUatius (De perpétua consensione Ecclesiœ occidentalis atque orientalis, 1. II, c. VIII, n.5), énumérant les successeurs de Photius jusqu'à Cérulaire, termine ainsi : « Remarquez que tous, à rexception de Gérulaire, ont été en communion avec les Italiens. » Ap. Boliand., t. II, sept, p. xv, F, xyi, A.

« Labbe, Collectio concil., t. XI, col. 1360-62.

DE L'É6L18£ BU8SIÇ. 219

d'être de connivence avec ses adversaires , et l'empereur se vit enfin forcé de livrer les interprètes des légats , que Von mit en prison après les avoir frappés. Cependant» il eut soin de faire demander aux envoyés du saint-siége un exemplaire authentique de l'acte d'excommunication , qu'ils lui i^en-» voyèrent de la cité des Rtisses \ l'adressant au prince et aux (ûtoyens. A l'aide de cette pièce, Constantin convainquit Cérulaire d'avoir falsifié l'acte en question.

Ainsi les légats avaient cherché un refiige en Russie, pays assez voisin , assez puissant , assez ami, pour les sauver des fureurs d'une sédition excitée à leur occasion par Cérulaire. Les Russes , qui leur donnaient asile , restaient donc unis à l'Église romaine , et la Providence voulait qu'ils protestassent à l'avance , en face de Constantinople et du monde entier , contre un schisme qu'ils ne devaient subir que beaucoup plus tard.

Gomment expliquer cette conduite des Russes en 1054? Disons -le tout de suite : avant le schisme, ils avaient déjà secoué le joug du patriarche de Constantinople, qui était primitivement en possession de nommer le métropolitain de Kief ; par conséquent , au temps de Cérulaire , ils n'eurent aucune part à son apostasie, et ils ne donnèrent aucune adhésion , même tacite , à la solennelle rébellion des Grecs.

Sur un point si capital, nous sommes heureux de pouvoir citer Karamsin. Tout entêté qu'il est du schisme, il s'exprime ainsi : « Les Grecs avaient répandu en Russie leur religion et donné des pasteurs à cette Église naissante. Ils espéraient

1 A civitate Russorum, Certains autenrs n^entendent point par ce terme, pour plus de réserve, la ville même de Kief, mais TÉtat. Il est cependant probable qu'on désigne ainsi la cité métropolitaine que les annalistes appellent Tévêché des Russes.

320 ORIGINES GÂTHOUQUIS

acquérir par là , dans le cours des temps, ime suprématie civile sur notre patrie; mais laroslaf, successeur et fils de Vladimir, était fort éloigné de se prêter à un tel dessën. Pour en prévenir l'effet , il nomma lui-même, pendant sod séjour à Novogorod, dans la première année de son règne, Luc Jidiata à l'évêché de cette ville \ Il fit plus, en 1051 , il convoqua les évêques à Kief pour élire un métropolite russe; et sans que le patriarche de Constantinople pût se mêler de cette élection , il fit tomber le choix sur le savant et pieux Hilarion, prêtre de l'église des Saints-Âpôtrès, dans le village de Bérestof. » De cette église, ce saint homme se retirait souvent sur une montagne des bords du Dnieper, où s'élevait, au temps de Nestor, le monastère des Cavernes. Là, au milieu d'une sombre forêt, il s'était creusé une cellule de douze pieds de profondeur pour y prier *• laroslaf l'en arracha pour en faire le premier métropolite d'origine et de création russes. Les chroniques qui précèdent V Histoire de Lomonosof, imprimée en 1804 à Saint-Pétersbourg , confirment brièvement le récit de Karamsin : « En 1016 commença le règne de laroslaf, fils de Vladimir. Ce prince fit Hilarion métropolite, sans prévenir le patriarche de Constantinople. » Kulczynski^ etCoialowicz* viennent encore à l'appui , et le dernier de ces écrivains atteste que ce n'est pas là une tradition incertaine , mais un fait établi par les

^ Ce prélat russe était du reste fort instruit et traduisit du grec en slaTon plusieurs livres ecclésiastiques. Denkwûrdigkeiten der Russichen Geschichte^ I, cité par Strahl, p. 89.

« Karams., t. II, c. ii, p. 41-42. Cf. Nestor, p. 179-180.

3 Spécimen Ecclesiœ Ruthenicœ, Appendix (ap. VizzardeUi, qui cite aussi Lomonosof, p. 128).

* Miscellanea Lithuaniœ. Vilnco, 1650, p. 41, cité dans les Acfa sanctor,^ Bolland., t. II, sept., p. xvii, G.

DE l'église russe. 2^1

taioniiments : c Ce prince (laroslaf) De recourut pas au patriarche de Byzance, comme le rapportent expressément les annales des Russes et des Moscovites. > Seulement^ ces deux auteurs se trompent en plaçant cet acte d'indépendance Tannée même du schisme de Gérulaire, puisque eux-mêmes donnent pour date à Télection du métropolite russe Tan 1051 , et que, comme on le sait , Michel Cénilaire ne rompit avec Rome qu'en 1054. Nestor, le père de l'histoire nisse, sera notre dernière autorité , et il est d'autant plus digne de foi, qu'il naquit avant la mort d'Hilarion. < L'an 6559 (1051 de notre ère), laroslaf, dit-il, établit métropolite le Russe Hilarion, dans Sainte-Sophie ( de Kief), en présence des évêques assemblés* ; » ce qui implique une espèce d^élection faite par les prélats russes, et toute une révolution hiérarchique '. Ces faits s'expliquent, en partie du moins, par l'inimitié qui séparait les deux nations depuis la guerre commencée en 1043' , et c'est Nicon lui - même qui , dans sa chronique, motive ainsi la conduite de laroslaf. Sans doute la Providence se servit de ces dispositions hostiles pour dégager les Russes de toute solidarité à Tendroit du schisme, au moment où il était le plus formel. Mais cette guerre, comme l'observe Slrahl*, se termina en 1046 ; elle ne fut donc pas la seule cause de Tacte d'indépendance des Russes en 1051 . Précédemment, ils s'étaient affermis dans la communion de l'Église romaine, et avaient renouvelé leurs témoignages

1 T. I, p. 179, édit. L. Paris.

> H faut ajouter seulement qiie, d'après Stràbl, p. 93, le grand -duc eût demandé plus tard et obtenu du patriarche la consécration cle son métropolite.

3 Cedrenus, p. 758 et scq. Bellum Rossic. seu Scythic, Zonaras, t. II, p. 253, 1. XVII, c. ïxiv. Bell. Russie.

* Geschichte der Russischen Kirche, 1. 1, p. 92.

âi2 ORKINKS GATUOLIQUES

d'obéissance au saint-siège. Dès Tan 1021 , laroslaf le Grand demandait à Benoit YIII un évêque. Le pape envoya à Kief Alexis, Bulgare de nation , et fort versé à la fois dans les langues grecque et slave. C'est ce que rapporte Frisius dans un ouvrage intitulé : Commentaire $ur répiscopat de Kief. Il invoque le témoignage d'Orlof (Orlovius), de Nicanor et

de Gassien, qui avaient écrit auparavant sur les. commen-céments de la religion chrétienne en Rusm; et Karamsin, qui le cite , ne trouve rien à lui opposer \

Frisius ajoute que cet Alexis fut le fondateur de l'évêché de Kief (peut-être comme siège indépendant de celui de Gherson : on peut se rappeler les difficultés que nous avons indiquées à la fin de la conversion de Vladimir ) ; cet Alexis officia le premier dans l'église Sainte -Sophie. Lâssé des persécutions du clergé grec, il quitta la Russie et alla finir ses jours chez les Bulgares. laroslaf recourut sans doute alors, pour vaincre la faction byzantine, aux prêtres indigènes, qui avaient pour ainsi dire plus de racines dans le pays, mais qui étaient moins capables, par leur défaut d'instruction, de lutter contre les subtilités grecques. Il est très -remarquable que les trois prédécesseurs d'Hilarion étaient tous Grecs *, et qu'un ou peut-être trois Russes vont leur succéder \

Ainsi ce même laroslaf, si jaloux de son indépendance vis-à-vis des Grecs, donnait un grand exemple de déférence envers le saint-siége , ou plutôt, menacé dans sa souveraineté temporelle par le byzantinisme , il croyait ne pouvoir

1 Raramsin, note 88 da t. Il, p. 415, se rapportante la un du c. ii, p. 128. ^ Acta sanctor.y t. Il, sept., p. xyii, D. » Ibid. E.

DE l'ÉGUSë ACSSE» ââ3

mieux la défendre qu^en reconnaissant la suprématie spirituelle de Rome ; tant il est vrai que la Russie , alors comme aujourd'hui, avait tout à gagner et rien à perdre en se tenant étroitement unie au centre de Tunité catholique.

Ârgfament tiré des mariages nombreut qui unissent les familles souveraines des Russes et des peuples latins avant et après 1054. — Histoire de la reine Anne de France.

Ail temps où les Russes secouaient le joug des Grecs , ils se rapprochaient des nations latines par les alliances de leurs princes avec les maisons souveraines de TËurope , et ces alliances ne furent jamais plus nombreuses que vers le milieu du xi® siècle , époque du schisme de Cérulaire* Pour énumérer ces mariages, nous aurions à faire comme une longue publication de bans^ mais nous préférons l'épargner au lecteur et emprunter à Koch le tableau suivant (p . 224) , qui ne demande qu'un coup d'œil et frappera plus vivement. L'auteur ne comprend pas dans ce tableau deux unions importantes, à savoir, celle que le grand-duc Vladimir Monomaque, successeur d'Isiaslaf, contracta avec la fille de Harold, roi d'Angleterre, et une autre qui fit monter une princesse russe sur le trône du saint Empire romain-germanique. La dernière nous fournira plus tard les preuves les plus concluantes; c'est celle que l'empereur Henri IV contracta avec la fille d'un prince de Russie, peut-être Vsévolod, frère d'Iaroslaf. Cette princesse, appelée Agnès par les Russes, et par les Latins, Adélaïde et Praxède *, était déjà veuve d'un prince allemand, le margrave de Stade«

* Baron, ad an. 1093, n» iv. — Pagi, ibid., t. XVII, p. 640.

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ORIGIJSES OÂTHOLIQUES DE L ÉGLISE RUSSE. 225

A cette époque de foi , ou l'Église était si rigoureuse en ce qui concerne les mariages mixtes , ces alliances fréquentes ^ contractées sans difficulté , et , du côté des Russes , admises sans aucune des précautions minutieuses qu'ils prirent depuis le schisme, montrent d'une manière irrécusable qu'il régnait encore entre eux et les Latins une parfaite unité de religion. D'autre part, elles contribuaient à rendre cette communion au sein de la même Église plus étroite encore par la force des liens du sang et de l'amitié. Les circonstances de ces maria* ges sont d'ailleurs remarquables.

Casimir 3'était d'abord fait religieux en France. Les troubles et les malheurs de la Pologne forcèrent les seigneurs d'avoir recours à lui pour la gouverner. Ils obtinrent du pape Benoît IX que leur prince fut relevé de ses vœux. Eût-il épousé la fille de saint Vladimir, s'il l'eût crue schismatique? Ses sujets le lui eussent-ils permis? Le souverain pontife, pour l'y autoriser, l'eût-il dégagé des obligations du diaconat , qu'il avait reçu à Cluny? Karamsin ajoute lui-même : « On lit dans les annales de la Pologne que la vertueuse et aimable Marie Dobrognéva embrassa la religion catholique*. » Il veut dire sans doute , pour expliquer une manière de parler inexacte mais trop ordinaire aux auteurs qui ont écrit sur la Russie, que la princesse suivit, comme son époux , le rite latin.

Harald, le prince- poète de Norvège, qui épousa la tille

1 Voyez encore Karamsin, t. U, c. ii, p. 36-41; il fait mention de deux princesses d'Allemagne, filles des comtes d'Orlamonde et de Stade. (Cf. le tableau ci-joint.) Chacune épouse un prince russe, et, après la mort de ce premier époux, un prince allemand; il s'agirait même de rois russes d'après les chroniques citées et discutées note 17. — Voyez aussi c. v, p. 125; c. vu surtout, p. 211.

2 T. 11, c. II, p. 36.

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