‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 29 sur 70 · SEMPER PL AGITA, &£PIUS EXPOSTULATA · texte numérisé non relu

SEMPER PL AGITA, &£PIUS EXPOSTULATA

Il est temps d'en venir à l'exposition régulière du

sujet.

Transportons - nous , avec Stefonio , à l'année 96 de l'ère chrétienne. Domitien porte le sceptre impérial. Sa cruauté et ses débauches ont déjà souillé le trône des Fia viens , rendu si glorieux par les Vespasien et les Titus ; mais il n'a pas encore ouvertement sévi contre le christianisme qui , depuis Néron , a fait de rapides progrès. Le saint pape Clément a établi sa résidence sur le mont Esquilin, où s'élève déjà une église que remplacera un jour la basilique de Sainte-Marie- Majeure. Jean, le bien-aimé disciple, le seul qui survive d'entre les douze apôtres , est venu en Italie , après avoir confondu l'hérésie de Cérinthe. De plus , l'Église , terminant à peine son premier siècle, paraît à la veille de

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conquérir Tappui des césars. Le palais impérial est rempli de zélés adorateurs du vrai Dieu. L'onde même de Domitien, le brave Flavius démens S naguère consul . est un cbrétien fervent , et sa demeure semble devenue un pieux oratoire. Son épouse» Flavia Domitilla, sa nièce, vierge du mèm nom , ses deux fils, avec les eunuques de la maison , Nérée et Achillée, suivent aussi la loi de Jésus- Christ, et kur piété les conduit souvent aux pieds de Tauguste vieillard du mont EJsquiliu. L'empereur ignore que la croix a des adorateurs si près de sa personne, et , se voyant sans postérité, il a jeté les yeux sur les deux fils de démens pour leur con-^ férer le titre de césars. Rome entière, qui connaît le mérite de ces jeunes princes , applaudit à un si digne choix , et les chrétiens conçoivent les plus belles espérances. Enfin , l'antique cité de Romulus s'apprête à célébrer pour la septième fois les jeux séculaires. À cette occasion , l'empereur a prescrit des fêtes religieuses et militaires en l'honneur des nouveaux césars , qu'il vient de proclamer sous les noms de Yespasien et de Domitien.

Mais Rome nourrit dans son sein un monstre qui doit renverser tous ces projets et retarder de deux siècles le triomphe du christianisme sur la terre : c'est le fameux Apollonius de Tyanes. Les fanatiques prédications de cet imposteur cappadocien, son horrible commerce avec les esprits infernaux , la mission qu'il s'attribuait de réformer le monde, ses prétendus miracles, enfin les luttes qu'il osa soutenir contre les apôtres saint Paul et saint Jean, occupent trop de place dans l'histoire de l'Église naissante pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici avec plus de

1 Sur cette famille de héros et de martyrs, voir les BoUaDdistes, 12 mai.

 ROME l'an 1600, aOT

détails \ Cet infâme magicien avait joui à Rome de la faveur des premiers Flaviens ; mais irrité de ses intrigues politiques, Domitien le fit jeter en prison , après lui avoir infligé les plus cruelles ignominies. A l'époque où se passe Taction de notre drame, Apollonius fut mis en liberté^ grâce à l'appui de Valons, son ami, alors consul. Mais en brisant ses fers, l'empereur le bannissait de Rome. L'exil n'allait point à cette âme ulcérée et vindicative. De concert avec Damis, son disciple, son complice et plus tard son his-^ torien, Apollonius résolut d'appeler à son secours toutes les puissances de l'enfer, pour assouvir sa vengeance sur Domitien et sa famille , en perdant aussi les chrétiens, éternel objet de ses implacables haines.

Voilà donc les principaux éléments que Stefonio va mettre en œuvre : les jeux séculaires, célébrés à Rome l'an 96 , et qui doivent rappeler aux spectateurs le grand jubilé de l'an 1600; le vénérable Flavius démens et le pape saint Clément, dont le nom permettra de fréquentes allusions à cet autre pontife que le poète voit glorieusement assis sur le siège de Pierre; deux jeunes princes chrétiens qui d'avance prennent possession du trône impérial ; un apôtre, qui les guide de ses conseils; et, de l'autre côté, un empereur faible, cruel, superstitieux ; puis un redoutable magicien , qui, appuyant ses infernales machinations sur l'ambition d'un

1 Voir la curieuse Histoire d'Apollonius de Tyanes, par Legrand d'Aussy, % vol. in-80, Parii, 1808. •— Surtout Baronius, Ann. EccL, t. I. —Si Ton cherche un nouvel etemple des incroyables aberrations où l'esprit d'hostilité contre TËglise entraîne des écrivains d'ailleurs sincères, qu'on parcoure, dans la Biographie universelle de Michaud, Tarticle d'Apollonius de Tyanes. L'auteur, qui est M. Michaud lui-même, transforme ce vil charlatan en philosophe modèle, en sage parfait, en thaumaturge, comparable, ou peu s'en faut, à l'Homme -Dieu. Ces étranges assertions sont éloquemment réfutées dans V Encyclopédie catholique du «x* siècle.

36B UNE TRAGEDIE LATDfK

consul, sur le zële idolâtrique d'un flamine et sur de imins oracles, aspire à envelopper dans une ruine commune Tempire et la croix. C'est ainsi que, confondues dans un immens6 drame, Rome païenne et Rome chrétienne offriront au spec* tateur le tableau de leurs grandeurs respectives et de leurs luttes mutuelles , afin d'élever son âme à des pensées plus hautes ; afin de lui montrer, dans un seul événement, que la rage des démons , conjurée avec la puissance des rois de la terre, peut bien faire couler à flots le sang des martyrs, mais ne saurait empêcher le triomphe de la divine religion du Crucifié.

11 nous reste à voir comment Stefonio a su combiner et mettre en valeur des éléments si féconds , si intéressants , mais si nouveaux sur la scène. Ici, je me trouve réduit à l'analyse sèche et décolorée d'un drame qui ne brille pas moins par la verve et la richesse du style que par l'élévation des idées. Mais l'imagination du lecteur, éveillée par l'exposé historique qui précède, suppléera, j'espère , à l'inévitable insuffisance d'un pâle compte rendu. Je renvoie à la fin les critiques d'ensemble.

Il est toutefois une remarque qu'il sera utile de placer ici. Pour porter un jugement équitable de la Tragœdia Flavia, ne perdons point de vue sa date. En 1600, le théâtre moderne était à sa naissance. L'Espagne avait son Lope de Vega, mais elle attendait encore son Caldéron. Shakspeare, il est vrai , avait déjà révélé à l'Angleterre un génie créateur, et cette même année 1600 vit paraître son lugubre Hamlet ; mais il n'avait encore fait ni Othello , ni Macbeth^ ni la Tempête. Et d'ailleurs, bien que Stefonio et Shakspeare semblent, comme on le verra, appartenir à la

•A ROME l'an 160O. ^369

même école dramatique et offrent sous plus d'un rapport des traits frappants de ressemblance , on peut affirmer sans crainte que ces deux poètes n'exercèrent aucune influence Tun sur l'autre. Londres était alors trop loin de Rome. — Quant à la France , au commencement du xvn® siècle , elle n'avait d'autre théâtre que les champs de bataille^ où ses mains versaient son propre sang. A quoi lx)n mentionner Jodelle, une des plus pâles étoiles de Ronsard, dont les tragédies, suivant M. Sainte-Beuve, n'offrent « aucune invention ni dans les caractères, ni dans les situations, ni dans la conduite de la pièce, etc. » Rapproché de ces informes et barbares essais, le drame du Collège Romain paraîtra un chef- d'œuvre de sagesse dans le plan , de noblesse dan^ les pensées, de convenance dans le dialogue et Texpressioné

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