‹ Études de théologie de philosophie et d'histoireChapitre 52 sur 70 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

 Paris, au collège, le ^4 avril 1734.

Monsieur , Je me crois trop heureux , aussi bien que le feu P. du Cerceau, que Rienzi ne vous ait pas déplu sous sa nouvelle forme. La singularité de lëvénemeiit lui a fait aussi trouver grâce auprès du public; mais le suffrage d'un connaisseur tel que vous dans l'antique et le moderne vaut mieux que tout le restCé

J'aurais déjà du vous mander , Monsieur, que le P. du Halde est infiniment sensible à l'honneur de votre souvenir et à vos obligeantes attentions. Je puis vous assurer nonseulement de sa part, mais pour l'avoir vu, qu'on aura lieu d'être content du détail où il est entré pour le papier, l'imprimerie et les monuments chinois de son ouvrage. On imprime deux tomes à la fois, et l'impression est si avancée que les libraires préviendront certainement le temps marqué.

Je crains d'avoir peu de nouveautés à vous dire, pour avoir un peu différé de les mander à propos, faute d'un loisir dont je ne suis pas tout à fait le maître, depuis le renouvellement de notre journal. C'est le P. Rouillé qui en est agent; les PP. Bougeant , Castel, Charlevoix, Lacour et moi, nous amassons de concert autant de matériaux qu'il est possible pour nous mettre en avance. I^e premier mois a été bien reçu du public , et les deux suivants commencent à paraître ensemble^ de sorte qu'au mois de mai nous serons au niveau , et nous servirons régulièrement à temps. On attendait la manière dont nous parlerions des œuvres posthumes du P. Hardouin ; j'ai suivi votre conseil et j'ai exposé en deux extraits tout son système historique et chronologique, sans rien déguiser, mais en gardant pour la mémoire de ce célèbre et vertueux savant tous les ménagements qui lui sont dus \ Je me flatte que cette conduite ne vous dé^ plaira pas ; on l'a jugée nécessaire en bien de bons endroits, et je crois que les palliatifs auraient tout gâté» Je ne suiâ nullement surpris que vous ayez été émerveillé à la vue de cette savante folie développée dans tout son jour par les

* Les articles du P. Brumoy sont dans les Mémoires de Tréooux, janvier et février 1734, p. 76 et 306;

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soins de l'abbé d'OUvet. Il a beau s'en défendre, le fait est constaté.

Faites -nous la grâce, Monsieur, de nous adresser les nouveautés littéraires dont on vous fait part d'Italie ; c'est vous demander beaucoup, surtout pour un paresseux tel que moi , qui vous écris si rarement ; mais je compte sur les assurances réitérées de bonne volonté dont vous m'honorez vous-même trop gratuitement. Les inscriptions de M. Maffei ne vous sont pas nouvelles, mais je ne sais si vous connaissez encore deux écrits bien différents de ceux de ce savant. L'un est V Usage des Romans de l'abbé Lenglet, tissu d'impiété et d'effronterie, surtout par les traits qu'il lance contre Rousseau , dont le souvenir est plus que jamais respecté du public, traits que ce galant homme attribuait à M. Brossette, aussi bien que d^autres sottises qu'il faisait imprimer sous le nom de cet auteur, qui m'en a envoyé des preuves. L'abbé Lenglet désavoue aujourd'hui son ouvrage sans pouvoir nier qu'il soit de lui. L'autre écrit consiste dans des Lettres philosophiques de M. de Voltaire contre la religion et la nation française, mince ouvrage et plus frivole pour le fond qu'ingénieux pour le tour ; c'est dommage qu'un homme de beaucoup d'esprit ait donné dans le travers, pour se venger des coups de bâton qu'un Français lui a donnés. Je crains encore une fois de vous ennuyer par des détails que vous connaissez peut- être déjà ; mais je ne sais guère autre chose qui mérite la peine de vous être mandé , et je vous écris à la hâte ce qui me vient à l'esprit»

J'ai l'honneur, etc.

LETTRE VTII

A Paris, le 26 mai i734.

J'ai reçu vos deux lettres du 50 avril et du 14 mai ; et je suppose que la mienne du mois d'avril vous aura été rendue. Je vois avec une extrême reconnaissance à quel point vous voulez bien vous intéresser pour notre journal, et je ne puis vous exprimer combien notre petite société vous en est obligée. Je mets à part les éloges qui me regardent , particulièrement ceux de votre ami, quoique je n'aie pas la vanité de m'y reconnaître *. J'ai eu la malice de faire voir cette ingénieuse lettre à quelques personnes qui, avec moins d'estime et de respect que je n'en ai pour les écrits et pour la mémoire du P. Hardouin, ont voulu douter si j'avais bien ou mal fait d'en parler comme vous l'avez vu. Outre les autorités respectables qui m'y obligeaient et au dedans et au dehors , je sens plus que jamais qu'il était absolument nécessaire de ne pas biaiser en pareil cas. Monsieur votre ami est bien au fait , et sa plaisanterie est bien sentie , sur le siècle des H... '; mais j'appréhende fort que tout le bon sens du monde n'échoue s'il entreprend de leur faire entendre raison ; c'est une furieuse maladie que celle de l'extraordinaire, du nouveau et du merveilleux. Je reviens à votre indulgence pour nos journaux ; dès que j'en ai parlé à notre sapientissimus magister le P. Rouillé , il a été décidé qu'il

^ Le P. Brumoy veut sans doute parler ici de M. Bimard de la Bastie, homme de science et d'esprit, ami intime de M. de Caumont.

* Le siècle des H... Quel nom faut-il placer sous cette inilialo? Peut-être celui de Hardouin ; peut-être aussi celui de Huet.

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y aurait un exemplaire destiné pour vous tous les mois; c'est la moindre chose que nous tous de\îons, et moi en particulier. Je m'étais malheureusement privé du plaisir de les prévenir, en disposant de deux exemplaires qu'on me donne , l'un pour un ami jésuite, Tautre pour le prêter. Je portai hier mars et avril à M. l'abbé Yeissière, en attendant mai, qui suivra dans huit jours ; il doit vous écrire ace sujet, et j'espère qu'il vous servira comme vous le souhaitez. C'est un trës-aimable homme, et, sous vos auspices, j'ai pris cette occasion de lui demander la permission de le voir de temps en temps pour nous communiquer nos nouvelles.

La guerre ne fait pas moins d'impression sur les esprits français et anglais , qu'en terre papale ou italienne. Je vais vous dire tout de suite ce que je sais indépendamment de M. l'abbé Veissière : 1** nouvelles de Dantzig; un courrier arrivé lundi dernier confirme ce que vous avez lu dans la dernière gazette sur l'arrivée du secours...

P. S. Je retire et je rouvre heureusement ma lettre ; un rapport infidèle nous avait tous trompés sur la nouvelle de la levée du siège à Dantzig ; ne soyez point surpris. Monsieur, de la voir rayée ; la poste part ; vous me permettrez de ne pas récrire et vous pardonnerez à mon barbouillage. 2^ Vous savez l'issue du triste roman de M"^ de Beaujolais * ; peu d'heures après sa mort , elle passa dans notre rue Saint- Jacques pour aller au Val-de-Grâce avec si peu de cérémonie que nous n'en sûmes rien. 3^ Nouvelles littéraires, mais peu, et peut-être connues de vous; les voici: Calciphron ou le

* Princesse de la maison d'Orléans. Envoyée en Espagne pour y épouser don Carlos, fils aîné de Philippe V, elle revint eu France, lorsque ce projet de mariage fut abandonné, et mourut à Paris , à Tâge de dix-neuf ans, de la petite vérole , suivant le journal de Barbier.

Petit Philosophe, en sept dialogues , contenant une apologie de la religion chrétienne , contre ceux qu'on nomme esprits forts(2vol. in-12, à Paris, chez Rollin le fils, 1734); livre imprimé et non encore examiné ; il est entre les mains de l'abbé Le Rouge qui, selon les apparences, dit-on, ne le passera pas. Je l'ai sous les yeux, mais j'ignore encore ce que c'est ; quelques titres me font soupçonner qu'il y a un peu d'avocat pour et contre ; par exemple : La plupart des peuples fondent leur croyance sur quelque prétendue rêvélation; — Incertitude de la tradition^ etc. Je ne connais pas davantage un manuscrit horrible ( disent ceux qui l'ont lu \ intitulé Examen de la religion *. Vous voyez, Monsieur, jusqu'où Ton s'émancipe à Paris sur la foi. Vous saurez peutêtre ce qu'on me mande d'Oxford du 5/16 mai. M. Gagnier fait imprimer une traduction latine avec un commentaire sur la géographie arabe d'Abulfeda. M. (nom indéchiffrable ) va mettre sous presse son voyage anglais en Syrie , Egypte, Barbarie, etc., avec des observations curieuses de physique et d'antiquités. Ces deux ouvrages seront in-folio ; mais il n'y a que quelques feuilles imprimées ; les frais qu'il faut faire suspendent l'impression , et l'on craint fort que le premier ne meure avant la fin de l'édition de son ouvrage.

Je n'ose vous en dire davantage de peur de ne vous rien apprendre de nouveau. J'ai eu l'honneur de vous parler des Lettres philosophiques ; je ne les connaissais pas assez, j'en parlais d'après des gens d'esprit ; je ne révoque point cependant ce que je vous en ai dit jusqu'à ce que vous en prononciez

* Il s'agit ici , selon toute apparence, de V Examen critique des apologistes de la religion chrétienne, attribué tour à tour à Frérel, à Tabbé Morellet, et à Burigny. Cet ouvrage ne fut imprimé qu'en 1766. Voir Tarticle qu'Anl.-Alph. Barbier lui a consacré dans son Dictionnaire des Anonymes.

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autrement. Mais elles m*0Dt paru du reste écrites d'un air spirituel et cavalier, digne d'un seigneur qui, à son réveil» mettrait, sans se gêner beaucoup, tout ce qui lui viendrait à l'esprit. On me mande que les Anglais, pour qui elles sont faites , les méprisent ; cela revient assez à Tépithëte que je leur donnais en vous écrivant. J'ai cru aussi m'apercevoir que l'article des systèmes de M* Newton n'est pas exactement rendu; d'autres que moi ont cru voir la même chose ; il faudra le relire avec plus d'attention que je n'ai pu le faire. Il serait surprenant qu'un esprit peu géomètre ne se trompât en fait de mathématiques. Apres tout, je plains l'auteur, qui est estimable par bien d'autres endroits, non -seulement d'être envoyé à Plombières pour éviter la Bastille, mais de n'avoir pas assez de mœurs pour engager les honnêtes gens à se lier avec lui sans conséquence.

Ce qu'on vous a dit de la contradiction qu'éprouve le P. Berruyer de la part du P. Tournemine est vrai * ; mais cela se passe intra privatos parietes, sans bruit, au tribunal de nos supérieurs ; il s'agit surtout de la prophétie de Daniel sur la petite pierre. Je n'ai plus qu'un petit espace pour vous conjurer de nous envoyer la notice de votre curieux manuscrit ( si vous le jugez à propos) de l'ouvrage que vous entreprenez pour la gloire des lettres. Mille remerciements de vos nouvelles. Le P. Rouillé vous salue bien respectueusement, et il a fort envie d'être en commerce avec vous. Les PP. Segaud et Perusseau sont au jubilé de Lyon.

J'ai l'honneur, etc.

1 On trouvera là- dessus de précieux détails et d'amples renseignements dans la Bibliothèque des écrivains de la compagnie de Jésus, par les PP. Augustin et Aloïs de Backer (3e série, Liège, 1856), articles Berruyer ci Tournemine.

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