LETTRE IX
A Paris, le 9 novembre 1734.
Monsieur ,
Depuis votre lettre du 18 juin, je suis devenu si furieusement libertin , soit en fait de littérature, soit en parties de campagne, que je ne vous ai point récrit, sans pourtant vous oublier le moins du monde ; j'en suis incapable : mais que voulez-vous? des affaires pressées, différents petits voyages, qui m'ont consumé trois mois d'étude, des distractions et des divertissements , rien ou presque rien à vous mander , en voilà bien assez pour obtenir quelque indulgence d'un illustre ami, qui veut bien que je lui donne ce titre. C'en est un pour me passer tous mes défauts. J'ai lu et j'ai relu , non sans rire de bon cœur, l'épître de votre ami, homme de goût, que vous vous obstinez à ne me point nommer. J^aime mieux ses saillies plaisantes que les plus sérieux éloges ; je lui dirai pourtant qu'il saupoudre un peu trop les pauvres oreilles du P. Freinshemius, qui n'y entend ni tour ni finesse non plus qu'Alix.
Mille remerciements de votre indulgence pour nos journaux ; il est vrai qu'ils ont trouvé grâce aux yeux du public, et si l'on en avait cru une de vos lettres que je produisis il y a quelques années à nos prédécesseurs , nous aurions peut-être mérité plus tôt la justice que l'on commence à nous faire d'être impartiaux et modérés. L'auteur du Pour et du Cojitre^ vient de nous la rendre lui-même, et je me sais
1 L'abbé Prévôt d'Exilés.
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quelque gré d'avoir entin persuadé 1 utilité , la nécessité et le bon sens de vos avis, que je conserve précieusement.
Permettez-moi de vous demander , Monsieur , où en est la notice de votre Bible catalane , et votre ouvrage sur la langue provençale? Des nouvelles littéraires de ce qui vous est personnel nous dédommageraient abondamment de la suspension de littérature étrangère que la guerre a produite: elle a eu cet effet ici comme ailleurs.
Outre les nouvelles que vous lisez dans tous les journaux , je ne vois rien de nouveau , si ce n'est ce qui regarde le Théâtre français. M. Beauchamps , auteur des lettres versifiées d'Héloïse et d'Abélard, m'a dit qu'il allait faire imprimer une espèce de bibliothèque des poètes et des pièces dramatiques avec des dissertations. Cet homme est exact et travaille depuis longtemps à cette bibliothèque ; il a eu cependant le chagrin de se voir en quelque sorte prévenu par une nouvelle histoire du Théâtre français, dont nous venons d'avoir un volume qui contient principalement les extraits du célèbre mystère de la Passion , et qui sera suivi de cinq autres volumes : ce sont deux frères nommés Parfait et M. l'abbé Souchai qui y travaillent. Je crois que cet ouvrage ne vous est pas inconnu.
La Didon est imprimée et va paraître en même temps qu'on la remettra au théâtre. Vous savez son étonnant succès : si l'auteur, M. Lefranc, n'était pas de mes intimes amis, je vous en dirais tout le bien que le public en dit; il suffit de dire, comme Saint - Évremont le disait d'Andromaque, que cela a bien Vair des belles choses. Je ne crains pour mon ami que l'ivresse de son succès, qui ne doit pas lui donner le dégoût de deux belles charges pour le plaisir de
suivre uniquement la ciirrière épineuse du bel esprit de théâtre. Le pas est glissant et délicat : il est vrai pourtant qu'il ennoblit la scène par ce phénomène nouveau , et plus encore par le désintéressement noble dont il en use avec les acteurs. Il est recherché et caressé partout d'une manière à donner la puce à l'oreille au pauvre Voltaire. On dit que l'opéra de Samson de ce dernier a été révisé et approuvé, d'autres disent corrigé par la Sorbonne , matière à raillerie. Trois misérables libraires viennent d'être rayés du catalogue des imprimeurs pour avoir imprimé ses Lettres philosophiques.
On parle de coups de plat d'épée donnés par M. de Moncrif au sieur Roy qui ne pouvait, dit--on, tirer son épée du fourreau. Vous n'ignorez pas que c'est au sujet d'une façon d'ode en chansons sur les guerriers d'Allemagne, où l'on fait jeûner M. de*** en capucin. Ceci n'est point matière de bréviaire , mais bien d'un pitoyable journal , imprimé je ne sais où , et qui contient ime partie des sottises de Paris , vraies ou fausses.
J'ai l'honneur, etc.