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<i religion. )> Je la quittai là-dessiis, vers onze heui'esdu soir, et retournai à la maison extrêmement troublée. Pour la première fois, je ne voulus pas prononcer mon serment avant de me coucher ; il me sembla téméraire. Je me mis au lit , mais mon agitation était si grande que je ne pus dormir. Au bout de quelque temps , voyant que le sommeil fuyait toujours mes yeux, je me dis : Examinons la matière , elle en vaut la peine. Là -dessus, je tâchai de me rappeler tout ce que j'avais entendu dire, tout ce que j'avais lu, et le bon Dieu, sans doute dans son infinie miséricorde, m'apprit tout ce que je ne savais pas; toujours est-il qu'après un examen d'environ une heure, je me convainquis clairement que les catholiques avaient raison et les Russes tort, et que leur orgueil seul les empochait de reconnaître le pape. L'orgueil, m'écriai-je , n'est pas une raison ; par conséquent, demain je me fais catholique. Mais comment ferai-je? et mon serment? Ah! mon serment, repris-jc , n'a pas le sens commun. Si j'avais juré de' tuer quel^ qu'un , c'eût été un premier péché , le deuxième eût été de commettre l'assassinat; j'ai fait le premier péché, je ne ferai pas le second, et décidément je me fais catholique demain. Mais que dira-t-on si l'on apprend que je n'ai rien lu? Pour obvier à cet inconvénient , j'envoyai chercher , dès l'aube du jour, le manuscrit de ma tante ; on me l'apporta de suite, je le lus tout d'un trait; il était court, mais fort. C'est tout ce que je me suis dit, m'écriai-jc ; mon parti est pris, quand j'irai déjeuner avec maman, je lui dirai que je veux me faire catholique , et que je veux me confesser au P. Rozaven. C'était le 4 octobre , vieux style, de l'année 1815. On juge facilement de la surprise et de la joie de ma pauvre racrc, nous pleurions toutes deux à fendre les pierres; je la priai d'envoyer chercher le P. Rozaven, parce que je sentais que c'était lui que Dieu voulait me donner pour guide. Il arriva, et fut aussi surpris et content que ma mère; il me demanda si j'avais bien réfléchi à la démarche que je voulais faire; je devais savoir que, si elle venait à se découvrir, elle pourrait m'occasionner la perte do mes biens et de ma vie. Je sentis un frémissement de tout mon corps; mais je répondis que j'espérais tout de la grâce de Dieu. Il me répliqua que ma réponse était sage; ce qui me causa un grand étonnenient, car je croyais que la sagesse et moi n'avions jamais passé par la môme porte. Il me demanda ensuite si je renonçais également à mon établissement dans le monde; car, ne pouvant plus épouser qu'un catholique, la chose serait difficile. Cela me Ht bien un peu de peine;
mais j'y consentis et m'arrangeai avec le bon père pour qu'il vint me confesser le surlendemain, ce qu'il fit exactement , et huit jours après j'eus le bonheur de faire ma première communion. Trois semaines au plus après, je sentis naître ma vocation à la vie religieuse ; j'en rendis compte au P. Roasaven. Deux mois et demi après ma conversion , le gouvernement en fut instruit et de plusieurs autres , presque toutes dans ma famille (ce que j'attribue à l'intercession du prince Galitzin, martyrisé pour la foi à Saint-Pétersbourg durant le règne de l'impératrice Annei).
a L'empereur Alexandre, mal conseillé par les ennemis de la religion , ordonna que les jésuites fussent chassés de toute la Russie, et on fit maison nette du collège établi à Saint-Pétersbourg depuis Catherine II, dans la nuit du 21 décembre 1815, par un froid horrible. Nous nous trouvâmes par là privées de tout secours spirituel ; aucun prêtre n'osait nous porter les consolations de la religion; au bout de six mois cependant , il nous fut permis de nous adresser aux dominicains, qui succédèrent aux jésuites.
a Ma vocation croissait tous les jours , mais je n'en parlais pas ; je marquais seulement ses progrès au P. Rozaven dans le journal de ma conduite. Au bout de quelque temps, il me conseilla de demandera ma mère de suivre mon désir; je le fis par écrit, n'osant pas le lui dire de vive voix ; elle me fit appeler et me dit qu'elle y consentait ; qu'elle serait heureuse d'avoir une fille religieuse , mais qu'il fallait attendre ; que le moment n'était pas favorable; qu'une pareille démarche pourrait entraîner une persécution. Heureuse au moins d'avoir l'approbation de ma mère, je me mis à servir Dieu de tout mon cœur ; je la priai de ne plus me conduire dans le monde que je n'ai jamais aimé ; elle ne demandait pas mieux , mais elle ne put se dispenser de me mener encore, quoique le plus rarement possible, à la cour, à laquelle mes parents étaient attachés ; j'y allais par obéissance, mais j'avais soin, tant au bal qu'aux spectacles qui s'y donnaient, de n'y aller que revêtue d'un cilice et de ne rien regarder ni écouter; je priais tout le temps, de sorte que, si par hasard on m'eût demandé quelle pièce on avait jouée, j'aurais été fort erabarassée de le dire. Je commençai à goûter la mortification et à la désirer ardemment. Mon confesseur, qui était un dominicain et un saint , m'en permettait toujours moins que je n'en
1 Voyez un Missionnaire russe en Amérique. Paris, Douniol, 4857. Dans rintrodaction, le prince Augustin Galitzin, neveu de Mme Elisabeth, a donné an touchant récit de ce martyre.
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demandais. Je n'étais dcH^idëe pour aocan ordre y n'en oonnainant aocon. J'écrivis au P. Roxaven , qui était déjà à Rome dans ce temps que je ne pouvais flEtire de choix , ne connaissant aucune règle; que je croyais que ce qui serait le plus agréable à Notre^igneor serait d'entrer par obéissance dans un ordre que l'on m'indiquerait ; que je m'en remettais donc à son choix; que je suivrais aveuglément son aTîs à cet égard ; tout ce que je lui demandais , c'était que l'ordre fût austère et qu'il s'occupât de l'éducation de la jeunesse. Si vous pouTies, ajoutai-je, en découvrir un semblable an vôtre, j'en serais bien heureuse « car je lisais tous les jours (et je l'ai fiUt poidant onze ans que je suis restée dans le monde ) la Perfection chrétienne de Rodriguei ; ce qu'il dit de la règle de la compagnie me paraissait admirable. Le bon père me promit de chercher et me tint en suspens pendant huit ans ; il ne se pressait pas j parce que ma mère , malgré tout ce qu'il aTait pu lui écrire à mon sujet , persistait à ne pas vouloir me laisser aller avant l'âge de trente ans révolus. En6n , au bout de huit ans, il m'annonça qu'il avait fait choix pour moi du Sacré-Coeur, et me mit de suite en correspondance avecla mère générale , qui Youlut bien consentir à me recevoir et me considérer dès lors comme membre de la société, quoique retenue encore dans le monde. Cette consolation m'était bien nécessaire , car j'ai souffert des contradictions de toutes les espèces ; ma mère ne pouvait se décider h me laisser aller ; il a fallu que Dieu fît des miracles pour briser mes liens, et il l'a fait au bout de onze ans d'attente; ma mère me conduisit elle-même au Sacré-Cœur , quoique toujours comme malgré elle. »
Mu« Elisabeth Galitzin prit l'habit de la société le 27 décembre 1826. A peine entrée au noviciat , elle montra ce que peut la grâce sur un cœur droit et fidèle , et il fut aisé de s'apercevoir que la pratique des vertus religieuses n'était pas neuve pour elle. Elle s*attacha surtout à la simplicité et à une obéissance d'enfant envers ses supérieures , ne se peimcttant jamais la moindre observation. A la fin de son noviciat, en octobre 1828, elle fut envoyée à Rome, où la maison de la Trînitédu-Mont venait d'être fondée, et elle eut le bonheur d'y prononcer ses vœux le 29 décembre 4828. Sa vie y fut obscure et cachée comme celle d'une simple religieuse; elle se plaisait d'ailleurs à éloigner tout ce qui eût pu rappeler ce qu'elle avait été dans le monde ; sa gaieté franche et aimable cachait ce que devait lui coûter la pratique constante de la mortification , de l'abnégation et de la régularité.
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Ses vertus solides n'échappèrent pas à ses snpérieureç , qui mirent le comble à sa joie en avançant sa profession ; elle y fut admise le 2 février 1832 et rappelée en France en 1834. Nommée secrétaire générale^ elle montra dans cet emploi une activité et un dévouement sans bornes ; quoique sa santé fût déjà souvent altérée par le retour des fièvres tierces qu'elle avait prises à Rome, on ne la voyait jamais oisive , et op était étonné de tout le travail qui sortait de ses mains. En i 839, elle se rendit de nouveau à Rome pour le conseil général de la société ; elle y fût élue assistante généi*ale et chargée de la visite des maisons d'Amérique. Ces missions lointaines avaient toujours été l'objet de ses voeux; elle partit donc avec joie, et le 31 août 1840 , elle touchait le sol américain. Sa réputation l'y avait précédée , et son titre de représentante de la supérieure générale inclinait vers elle tous les cœurs. La douceur et la pureté de ses intentions , sa simplicité; son dévouement sans bornes lui donnèrent bientôt sur toutes un ascendant dont elle n'usa jamais que pour les porter à l'exercice des vertus religieuses.
Avant de commencer la fondation de New-York, elle alla visiter les m^dsons de Saint-Louis, de Saint-Ferdinand, de Sahit-Gharles , de Saint-Michel et du GrandXôteau. Partout sa présence dilata les cœurs , et ses avis maternels les renouvelèrent dans l'esprit de l'institut. Revenue à New-York, le 6 mai 1841, elle s'occupa sérieusement de cette fondation, qui fut bientôt dans un état prospère. Les six mois qu'elle y passa furent pour celles qui la secondaient l'occasion de puiser l'esprit de sacrifice et de dévouement dont elle était remplie; ses récits donnaient un charme inexprimable aux récréations où, se faisant toute à toutes, elle égayait et intéressait chacune. Une des vertus qui la caractérisa plus spécialement et qui brillait dans toutes ses démarches, était sa grande pureté d'intention. Pourvu que Dieu fût glorifié, elle foulait et faisait fouler aux pieds ce respect humain si facile à s'introduire même dans les actions les plus récommandables , et on la voyait poursuivre avec une ardeur que n'arrêtait aucun obstacle , ce qu'elle avait entrepris et où elle croyait voir le plus grand bien. Malgré sa grande bonté naturelle , elle reprenait avec force lorsqu'on manquait à son devoir, surtout les anciennes religieuses, en qui elle voulait voir une vertu éprouvée; mais quelques paroles de suavité accompagnaient toujours la réprimande et en faisaient supporter l'amertume. Elle usait de plus d'indulgence avec les novices ou les malades, qui éprouvaient toute sa tendresse maternelle. Cette digne mère avait un talent
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particulier pour relerer lâs courages abattus et exciter une grande confiance en la niisëricorde de Dieu. Dans ses instnictîons elle appuyatf surtout sur l'obéissance , le renoncement à soi-même, une sincère homilitë, et suggérait d'une manière si aimable les moyens de pratiquer ces vertus , qu'il était impossible de ne pas se sentir fortement poussée à prendre les moyens de devenir parfaite religieuse.
Malgré sa correspondance étendue et les occupations nombreuses qu'entraînait sa charge, elle a trouYé moyen de peindre , pour l'ornement de la chapelle, trois grands tableaux, Jésus montrant son cœur, une Mère de douleurs et un saint Michel, Le 19 octobre, la mère Galiizin quitta New-York pour faire une seconde visite des maisons qui lui étaient confiées; cette fois, elle se rendit à l'établissement fondé parmi les sauvages; son nom est resté en vénération dans ce pays. Le 19 avril 1842, après avoir jeté les fondements de M'Sherry-Town, elle quitta l'Amérique. De loin comme de près, cette portion de la société fut l'objet de sa constante sollicitude , jusque-là que durant une longue maladie qui la retint au lit huit mois, à peine sa correspondance s*est-elle ralentie. Ce tai avec une vive reconnaissance qu'on la revit en 1843 ; le 25 juillet, elle arriva à New- York. Personne ne prévoyait alors que cinq mois encore , et nos mères de Saint-Michel seraient les témoins de sa précieuse noort. Cet intervalle l'a vue reprenr dre avec le zèle qui la caractérisait le cours de ses travaux; nos maisons de Nevr-York, du Canada, de Saint-Louis, de M'Shen y et enfin de Saint-Michel l'ont possédée successivement. Pendant son séjour à Saint-Louis, elle avait eu plusieui-s accès de la fièvre nerveuse qui la minait depuis longtemps ; aussi les médecins l'avaient-ils obligée d'avancer son départ, pensant que Tair de Saint-Michel lui serait favorable. Us ignoraient qu'une épidémie de fièvre jaune venait de s'y déclarer pour la première fois. Elle y arriva le 14 novembre, la maladie avait déjà fait des victimes dans les environs; plusieurs personnes de la maison en étaient atteintes ; malgré les instances et les représentation^ qu'on lui fit pour l'en empêcher, cette bonne mère les visita chaque jour et voulut même assister une jeune aspirante qui succomba bientôt. Le 1" décembre elle eut un accès de fièvre , et les symptômes de l'épidémie ne tardèrent pas à se manifester; les moyens employés en semblable cas se trouvèrent également contraires à ses goûts et à sa fièvre accoutumée; mais elle fit des efforts violents pour les prendre, voulant, selon la règle, ne lien changer aux ordonnances du médecin.
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Dieu permit qu'elle éprouvât dans toute leur rigueur lés privations qui se font sentir dans ces pays lointains , quand on n'y a pas été accoutumé dès Tenfance; et il voulut sans doute purifier ici-bas, pai* de cruelles souffrances, cette âme qui l'avait servi avec tant de droiture et de générosité , afin de la récompenser sans retard. 11 la trouva soumise et parfaitement résignée. Je ne crains pas la mort, disait-elle au médecin; je la désire même si telle est la volonté de Dieu. Elle n'eut pas le bonheur de communier, consolation qui lui avait toujours été si chère depuis sa conversion; mais elle ne se croyait pas aussi près de sa fin, et désirait que cette faveur lui fût accordée le 8 décembre, pour célébrer l'immaculée Conception. La nuit même qui précéda la fête, elle perdit connaissance et n'en donna plus de signe jusqu'à son dernier soupir qu'elle rendit à trois heures et demfb de l'après-midi, le 8 décembre 1843. Peu de temps après , ses traits altérés par les douleurs d'une longue agonie reprirent leur sérénité. Chacun s'empressait dé venir près de cette couche funèbre , et de donner des marques de vénération à celle qui , après avoir tout sacrifié à son Dieu, venait d'être victime de son dévouement et de sa fidélité à ses devoirs. Le lendemain, lois^ue ses restes furent confiés à la terre , les sanglots interrompirent plus d'une fois les chants et les prières de TÉgUse , et les nègrei de la maison témoignèrent par leurs cris la part qu'ils prenaient à l'afQiction générale.