L'ÉGLISE KUS8B ET LE PAPE
et ayant Tardeur de son zèle, tu as écrit une lettre inspirée de Dieu; tu as bouleversé et renversé les prescriptions de Fhérésie *. >
Dans la vie de saint Grégoire II , un ange dit au saint pontife : < Dieu t'a appelé pour que tu occupes le premier siège de son Église , et que tu sois le successeur de Pierre , prince des apôtres *. >
L'Église russe dit à saint Martin : « Tu honoras le trône divin de Pierre, et c'est en maintenant TÉglise inébranlable sur cette pierre que tu as partagé sa gloire *. »
Cette puissance que l'Église russe reconnaît aux papes, ils en ont fait usage à plusieurs reprises contre les premiers pasteurs de l'Orient. La doctrine catholique est mise dans tout son jour par ces faits , que nous trouvons également cités dans les livres liturgiques dont cette Église continue à se servir aujourd'hui.
Ainsi , par exemple, elle célèbre « le pape saint Célestin , qui, ferme dans ses discours et dans ses œuvres, et suivant la voie que lui avaient tracée les apôtres, s'est montré digne d'occuper le premier siège en déposant par ses lettres l'impie Nestorius ( patriarche de Constantinople) *. »
Et le pape saint Âgapet, « qui déposa l'hérétique
^Herpa «lecTHaro npeeMnHirb n cero nansiiBCTBOMi oCoraTHscfl, h Tcnjy CTAJRaFb pCBHocTb, ôoroGiaataeHUtt CBHTOR'b Hanncaj'b ecH, epeTH^ecKoe sej-lnie OTHorafl CMyme-
HOe. ^ HpMOCl 6.
' Mhh. H&t. Mapra 42, aha, Cb. TpHropifl ABoeciOBa, nanu PHMCEaro. CJOBa Aeraia ei> Cb. rpHFopifo : « Hapene ta Tocno^B 6bith nepBonpecrojBHHKa Cbatua .cro I^epKBH h MGrtJjHHKa GBflTaro BepxoBHaro Anocio-ia neipa.
' yRpacHBi 6offie€TBeHHutt npecTOJi» h sa Toro KaMeHH I^epROBbneROJeÔjeMy 006^1041, KapTHHe, Cl CHMi» npocjaBHJCfl ecH. — Mhh. m-jëc. anp'fiJA A4. Cb. MapxHHa, nanu PHMCKaro.
* Toro pa4H H ApxiepeitcRaro cnoAoOHcn nepBOnpecrojia ; Rejecrani me , otb Anoc- WftCKHxi npe4aHi9 bch h raaraiA h tboph , eruotru HeHecTHBaro Heciopifl (naiplapxa KoHcraHTHuonojBCRaro) enHcrcuiflMH. Cm. npo.ior'B, anp'fe^flS.GB. Ke^eciHHa, Jianu PHMCKaro.
76 IJBS STABOYÈRES,
Anthime (patriarche de Constantinople), lui dit anathbme, sacra ensuite Mennas , personnage d'une doctrine irrépro-* chable, et le plaça sur le fiiége de Constantinople ^ »
Et le pape saint Martin , « qui s'élança comme un lion sur les impies, sépara de TËglise de Jésus-Christ Cyrus ( patriarche d'Alexandrie ) , Serge ( patriarche de Gonstan-r tinople ) , Pyrrhus et tous leurs adliérents *. •
Ailleurs la même Église présente à l'admiration des fidèles la lettre du pape Grégoire II , écrivant à Léon l'Isaurien au sujet du culte des images : < C'est pourquoi nous, qui sommes revêtus de la puissance et de la souveraineté de saint Pierre , nous avons voulu vous interdire *. >
Reproduisons encore un fragment de la vie de saint Jean Chrysostome^ que l'Église russe lit dans ses Menées.
€ Le pape Innocent écrivit plus d'une fois à (l'empereur) Arcade, le séparant de la communion avec Eudoxie sa femme, et prononçant Tanathëme sur tous ceux qui avaient renversé saint Jean Chrysostome de son siège. Quant à Théophile (patriarche d'Alexandrie), non-seulement il le priva de son rang, mais il le sépara de TÉgiise. Arcade écrivit à son tour au pape Innocent , lui demandant humblement pardon et l'assurant de son repentir. Il écrivit aussi à son frère Honorius, afin qu'il suppliât le pape de le relever
1 H AH6HMa, enncKona TpanesoHTCEaro, 3Jtb Bocr^iubina na npecran RoHcranTuna rpa^a, HnsBcpate co npecroja, aaiicate MvjpcTByioiny OMy EsinxieBa h CesHposa , n anaecMlË cro upeja^c... n CjaroieciuBaro npccBHTepa Meny... Toro, cbatqbi h ea npecTai'bnoca4H. — TaM»e, aRp-fija n. Cb. AranuTa, nanu pnMCRaro.
2 Hto Ta nMnt, MapTine, npoBtinaeMi? npaBocjaBnux'b ynenltt naeraBHiiKa Bcewasna, BepxoBiiuKa CBAïqcHHUX'b nose.i'ÈniâCoHîcCTBeHnux'bnejojRHa, imn ncTHiin'l^ttiuaro o6.iH'mTejfl. nocpe^u CoOopa oTBcpr.i'b ecii Happa, Cepria ( naTpiapxa KoHCTaiiTHHOnoJLCKaro ) h 0eo,Topa , Knpa jkc ( naipiapxa AjeKcau^piiiCKaro) h noAoOHbia tbwb. — Mhh. Mtc, anp.44. Cb. Mapiiiua, nanu puMCKaro.
3 XortxoMi me h mu, aKo HMymc iiiacTb n rocnojCTBO CBaiaro BcpxoBHaro AnocTOja ncTpa 4aTn leôt sanpeiqenic. — GoÔopnnK'b h. 2. jncTi 7. nocjanio Gb. FpHropifl II. nanu pHMCRaro ko Jbsy I^apio ncaBpAHHny.
l'église eusse et l^ papë. 77
de son excommunication, et il obtint ce qu'il demandait; car le pape ayant pris connaissance de son humble prière , agréa son repentir et écrivit au bienheureux Proclus, alors évêque de Gyzique, pour l'autoriser à absoudre Tempereur de rexcommunication , à l'admettre à la participation des sacrements, et à inscrire le bienheureux Jean au nombre des
saints ^ >
Je m'arrête. Il s'agissait de prouver la primauté du Pape par les témoignages de l'Église russe ; je crois avoir satisfeità ma tache*. Les textes que Ton vient de voir démontrent clairement que Jésus-Christ lui-même a investi saint Pierre d*une autorité qui l'établissait chef des apôtres et de toute l'Église ; que cette autorité a été transmise par saint Pierre à ses successeurs, les évêques de Rome, qui l'ont exercée sur rOrient comme sur l'Occident, condamnant les erreurs, recevant les appels , déposant les patriarches ou les rétablissant sur leurs sièges ; en un mot , se montrant en toutes circonstances investis d'une juridiction suprême qui s'étend sur toute l'Église. Il n'en faut pas davantage pour prouver notre thèse, que les témoignages de l'Écriture sainte et des Pères grecs avaient déjà mise dans tout son jour.
^ HMfioxalimaii nnca HifnoKeHTili (nana) ko ApBa.Uio (Uapio) , oTjyiafl ero n Eb^orIio Cl BDMi oTb BoHîecTBennuxii TanHi, n bcIëxi, H»e loanHa CsATaro OTseproma, anaeeMt Dpe^afl; 8eo*iuaHtetnaTpiapxa AjeKcaHApiiicKaro ) ue Toiiio caHa,(no h Xpnciiauc^ *iy]RAa TBOpii.r. ApRa^iâ neca ko nuBOHenTiio nanl^, cmhpcuho npou^cnifi cb noKaatieMT» npoca; nnca «e u Kb Ôpaiy Onopiio , ^a ymo-ihtti nany , paaptmnTii cro oti w^ealH, H HOJiyHH to e«e npocffme : nana 60 npoierB orapennoc ero MO^cnic, npia noKaaHie ero h iraca ki ôJantennoMy HpoiLiy, cymy CMy lor^a EnncKony rpa4a Rnanqï^, «a pasplniniTB i^pett on> or^ynenifl, h ,^a cbhthxT) Tanni cho^oChti hxt», loanna xe (UaxeHHaro uesRAy GBflTUMH 4a BunniCTi. — Mnn. ne t. Ho/iCpn 45. Htmie cMoanna SJtaToycTaro, 0041 kohci^i.
' Sur les témoignages que TÉglise russe fournit en faveur de la primauté de saint Pierre et des papes, dans les livres liturgiques , on peut consulter le comte Joseph de Maistre, Du Pape, 1. 1, c. x; le prince Augustin Galitzin, Un Missionnaire russe en Amérique, Paris, Dounlol, 1856. — Appendice; enlin, le <JocteurHefele, Theologtsche Quartal-Schrift.
78 USS âTAR0V£ilE8>
Quand on cûnsidëre cet ensemble de preuves, cette masse de témoignages , on ne conçoit vraiment pas comment on peut mettre en doute la primauté de issdnt Pierre instituée par le Sauveur lui-même, transmise par Pierre à ses successeurs, les évêques de Rome , et faisant partie intégrante et essentielle de la constitution et de la hiérarchie de l'Église. Que de choses n'aurions -nous pas à dire sur ce sujet , que d'arguments à faire valoir, que de considérations à présenter? Ce n'est pas ici le lieu de se laisser aller à tous ces développements ; mais il est une objection très-commune , très-répandue en Russie, que nous ne pouvons nous empêcher de touclier en passant.
Bien des Russes, trompés par le mot uenorpimiiMOCTB, confondent l'infaillibilité avec l'impeccabilité, et s'imaginent que, d'après la doctrine catholique, le pape ne peut pas pécher. Gela va si loin , qu'un professeur appartenant à une des premières universités de Russie , et que je ne veux pas désigner autrement , à cause de l'estime que j'ai pour sa personne, a été jusqu'à dire, dans une lettre qui a été imprimée, qu'il voyait une contradiction entre le titre de sainteté que Von donne au pape et le confesseur qui est attaché à sa personne. S'il est saint, il né pèche pas; et s'il ne pèche pas , à quoi bon un confesseur?
Il serait difficile de faire preuve de plus d'inadvertance en aussi peu de mots. Gomme si les saints n'avaient pas besoin de recourir au sacrement de pénitence? Et ensuite comment s'imaginer que le titre de sainteté, de très-saint Père, que l'on donne au pape, soit un brevet d'impeccabilité? Le savant professeur a-t-il oublié que ce même titre de sainteté, de très-saint, est réclamé par le synode de Saint-Péters-
l'église russe et le vape. 79
bourg, et je oe sache pas qu'il prétende à l'impeccabilité. Quant au patriarche de Gonstàntinople , les titres d'iStyioç, i'&rpuùxitoç ne lui suffisent pas , il se fait appeler iravaYto)TotToç , et Dieu sait si les prélats (fixe le sultan fait successivement monter sur le trône patriarcal sont à l'abri de tout péché , et s*ils se trouvent dispensés de recourir ai| sacrement de pénitence, faute de matière à absolution. Tl est donc bien entendu que Timpeccabilité du souverain pontife n'a jamais &it partie de la doctrine catholique.
Maintenant faut-il nous arrêter à discuter toutes les accusations que l'on porte contre la conduite des papes? Je ne le crois pas« Un examen sérieux et approfondi pourrait réduire à bien peu de chose la plupart des griefs qu'on articule contre eux ; mais c'est une tâche que je ne veux pas entreprendre : qu'on soutienne tant qu'on voudra que les papes n'ont pas été étrangers aux faiblesses et aux misères de la nature humaine, quelle conclusion prétend-on en tirer? Nous savons que les papes, comme les autres hommes, ont besoin de marcher en la présence de Dieu , dans la voie de ses Commandements ; comme les autres hommes, ilséprou'vent que la vie est un combat ; ils paraîtront au tribunal de la divine justice, à laquelle ils rendront un compte d 'autant plus rigoureux , qu'ils auront été entourés de lumières plus abondantes , investis d'une autorité plus élevée , et qu une responsabilité plus lourde aura pesé sur eux. Vous soutenez que quelques-uns d'entre eux n'ont pas été tout ce qu'ils auraient dû être , qu'ils ont plié sous le faix ^ soit , je De veux pas le contester; mais je trouve dans cette hypothèse Uïême une confirmation éclatante de la doctrine catholique. Si l'autorité des papes ne s'appuie pas sur les promesses
80 LKii' iïTÂHoVÈBES^
infaillibles de Jésus-Christ, si elle n'est pas d'institution divine , comment expliquer l'éûstence de la papauté depuis dix -huit siècles? On a vu les nations perdre tour à tour leur splendeur et leur puissance^ ou bien disparaître de la sccne du monde; les bouleversements les plus étranges ont changé la face du globe, et au milieu de ces vicissitudes et de ces révolutions , la chaire seule de saint Pierre est demeurée debout et respectée. Pendant trois siècles, arrosée du sang des martyrs, elle a soutenu les plus violentes persécutions ; ensuite elle a résisté aux efforts conjurés de toutes les hérésies , de toutes les erreurs ; elle a tenu tête aux prétentions des empereurs de TOrienl, comme plus tard aux usurpations et aux violences de quelques-uns des empereurs de l'Occident. Elle n'a pas été submei^ée par rinvasion des barbares qui a tout emporté ; elle n'a succombé ni sous le poids de l'adversité, ni sous celui, plus lourd encore , de la prospérité. Les abaissements et les calamités du xv*" siècle ne l'ont pas laissée désarmée en présence des tempêtes du xvi** ; l'omnipotence des princes , les subtilités et les ruses des sectaires, la rage des incrédules, l'ont en vain menacée. Toutes les armes mises au service de toutes tes haines n'ont pu en venir à bout, et à la fin du siècle dernier, quand la révolution la plus formidable lui a déclaré une guerre d'extermination, au moment où on croyait la papauté éteinte avec Pie VI mourant dans les fers, des extrémités de l'Europe arrive Souvorof à la tête des armées russes; la victoire accompagne ses pas ; que vient-il faire en Italie? Il ne le sait pas, et ceux qui l'envoient ne le savent pas davantage ; mais nous le savons aujourd'hui : il vient couvrir de son épée victorieuse le conclave assemblé à Venise
l'église russe BT le PA^Ek &1
pour donner un deux cent cinquante-quatrième successeur au pêcheur de Galilée. Et de nos jours n'avons-nous pas vu la France , le lendemain d'une révolution , ramener Pie IX c3ans Rome? Vous ne voulez voir dans les papes que des Iiommes ordinaires ^ jouets de toutes les passions , livrés à ftoutes les faiblesses et à toutes les misères de l'humanité ; ^ous les dépouillez de l'auréole de la sainteté et de la vertu ; ^t vous ne vous apercevez pas que pour expliquer l'existence cie la papauté , il ne reste plus que l'intervention d'une pro- "%idence continuellement occupée à veiller sur son ouvrage , faisant concourir tous les événements à maintenir la pierre ^ingulaire sur laquelle la société chrétienne est assise.
MAIS c'est assez insister. Nous avons sous les yeux léd témoignages de l'Église russe, ceilx des Pères grecs, ceux de TÉvangilé même. Nous est-il possible de douter que cette fonction de pasteur suprême, de vicaire de Jésus-Christ, de chef de l'Église universelle, n'ait pas été instituée par le flivin fondateur de l'Église? Nous croyons avoir démontré cette vérité avec une entière évidence ; mais quelle conclusion en tirerons-nous? Revenons au point de départ et reprenons l'argument de W' Grégoire contre les starovères^ tel que nous Pavons développé et complété.
La véritable ÉgUse de Jésus-Christ, celle à laquelle il faut ^partenir sous peine de la mort éternelle , cette Église est hiérarchique, c'est-à-dire qu'elle a reçu de Jésus-Christ luilûème une hiérarchie sans laquelle elle ne peut pas subsister» Or cette hiérarchie, outre les diacres, les prêtres n. 6
Si LSS 8TAROVÂBE8;
et les évêques , comprend nécessairement encore te papd, successeur de saint Pierre^ prince des apôtres et chef de l'Église ; donc toute Église qui est séparée du pape, n'a pas conservé la hiérarchie divine , elle Ta mutilée , elle ne la possède plus dans son intégrité, elle Ta détruite en elle , donc elle n'est pas , elle ne peut pas être la véritable Église de Jésus-Christ.
Cet argument est concluant contre \eà starovères qui n'ont pas de prêtres, contre ceux qui ont des prêtres et qui n'ont pas d 'évêques; il est concluant aussi contre les Églises qui ont des prêtres et des évêques , mais qui n'ont pas le pape , qui sont séparées de sa communion , qui ne recoanaissent pas son autorité.
Les starovères revendiquent pour eux le privil^e d'avoir conservé intact le dépôt de la foi antique; l'Église russe le leur conteste et réclame ce privilège pour elle-même* Nous nous sommes placé en présence de ce différend* La pensée qui a présidé à notre travail n'est hostile ni aux uns ni aux autres. Dans les starovères , je vois de touchantes victimes d'un attachement sincère à l'indépendance de l'Église, et à ce titre, je ne puis leur refuser ma sympathie, mais je crois cx)mprendre aussi leurs adversaires ; ils ont raison de tenir haut et ferme le principe d'une hiérarchie divinement constituée ;. et s'il fallait absolument choisir entre une Église sans hiérarchie et une Église sans indépendance^ je ne me rési^ gnerais qu'avec douleur, mais je devrais me résigner à opter pour celle qui, en perdant son indépendance, aurait conservé sa constitution. Mais grâce à Dieu ce n'est là qu'une vaine hypothèse. La constitution de TÉgUse et sa liberté ne s'excluent pas ; bien loin de là , elles se maintiennent
l'Église russe et le t^AtEi &3
féciproquement. Aussi les starovères n'ont nul besoin de sacrifier Findépendance de TËglise à sa constitution; et l^urs adversaires peuvent , sans porter atteinte à la hiérarchie, recevoir le bienfait de Tindépeudance. Pour cela que feut-il? renoncer à cet esprit d'antagonisme et de division dont les uns et les autres sont animés , et entrer franchenient dans une voie de rapprochement y de réconciliation et il'union ; revenu*, non aux temps du Stoglaf et d'Ivan ÏV, mais à ceux de sainte Olga et de saint Vladimir ; reconnaître que l'Église vraiment orthodoxe est celle qui est fondée sur saint Pierre , le prince des apôtres. Celle-là seule est en possession des divines promesses, et les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir contre elle.
En déposant la plume, je ne puis me défendre d'une certaine émotion. Ces pages passeront sous les yeux de M*' Grégoire , métropolitain de Saint-Pétersbourg ; elles seront lues probablement par quelques autres évêques russes, quelques prêtres, quelques moines. Ces pieux et savants personnages pèseront au poids du sanctuaire les raisons que j'ai alléguées, les autorités que j'ai citées. N'y en aura-t-il pas qui, dans le secret de leur cœur, trouveront que ces autorités sont graves, ces raisons sérieuses? Oh! puisse l'Esprit - Saint , l'Esprit de vérité les éclairer; puisset-il faire tomber les barrières qui empêchent aujourd'hui l'Orient et l'Occident de revenir à cette union qui consolait saint Jean Ghrysostome dans son exil , qui soutenait saint Théodore Studite dans sa prison.
DU
pu
I. Connaissance de Dieu, par A. Gbatet, prêtre de Vùrntoire de
V Immaculée Conception.
IT. Logique, par le même auteur.
SI nous réunissons en tête de cet article les titres de ces deux ouvrages , ce n'est pas que nous nous proposions de rendre un compte détaillé de toutes les questions qui y sont traitées. Ce travail nous entraînerait beaucoup trop loin ; nous voudrions seulement examiner à fond la question capitale au développement de laquelle ils sont Tun et l'autre consacrés, et dont l'importance aux yeux de l'auteur comme aux nôtres efface celle de toutes les questions secondaires : nous voulons parler du procédé au moyen
* Nous nous associons de grand cœur à Thommage que Fauteur de cet article rend au talent élevé du R. P. Gratry , et ses appréciations, prises dans leur ensemble, nous paraissent justes et fondées. Toutefois, il est un point sur lequel nous différons d'opinion : nous voulons parler de la manière dont notre confrère explique Texistence, en nous, de Tidée de Tinfini. Mais telle est notre conviction : là où les écoles catholiques sont si partagées, le champ de la discussion doit rester libre. C'est pourquoi, malgré cette divergence d'opinion, nous acceptons avec reconnaissance le travail d'ailleurs excellent du P. Ramière. {Note de la rédaction.)
fS DU PEOGÂDi DUUBGTIQUB.
duquel rintelligence s'élève à la connaissance de Tinfinî , el que l'auteur nomme, après Platon» le procédé dialectique.
MAIS avant d'entrer dans cet examen» nous éprouvons le besoin de dire toute notre pensée sur la portée de ces deux ouvrages» et sur le résultat qu'ils nous semblent destinés à produire. Â nos yeux» ces livres ont une valeur indépendante de la somme de vérités nouvelles qu'ils apportent à la société humaine » car ils lui apportent quelque chose de plus précieux encore que la vérité» ou du moins quelque chose de bjpn plus essentiel pour elle : c'est l'instinct de la vérité qu'ils sont destinés à réveiller dans les âmes ; c'est la chaleur de la vie qui émane de chacune de leurs pages, et qui ranimera » nous l'espérons » bien des intelligences mortes ou engourdies. C'est bien là ce dont notre société avait besoin ; car si dans son sein l'empire des intérêts triomphe tandis que celui des principes tend à s'affaiblir de plus en plus ; si les intelligences se dégoûtent tous les jours davantage des nobles doctrmes qui les élèveraient au-dessus d'elles-mêmes» pour donner toute leur estime à l'étude de la matière» de ses lois et de ses produits ; si les convictions fortes disparaissent » et si le plus beau langage n'est trop souvent qu'un masque pour cacher l'absence des généreuses pensées , ce n'est pas que la vérité nous manque, car sa splendeur nous inonde de toutes parts; mais c'est qu'il n'y a plus dans les esprits assez de vigueur pour en saisir les rayons; c'est surtout qu'il n'y a plus dans les cœurs assez d'énergie pour la chercher quand ils l'ont perdue, et pour la conserver quand elle s'est donnée
à eux. L'instiiMA de la vérité n'est pas sans doute complétefflent éteint dans les âmes , car il fait le fond même de leur être , et elles ne sauraient le perdre entièrement qu'autant qu'elles seraient anéanties ; mais il est étouffé par les instincts inférieurs que le milieu tout matériel dans lequel s'épa- Douinent les intelligences tend à développer exclusivement. C'est oet instinct céleste , ce germe divin , qui dort au fond de la plupart des âmes , que les livres du P. Gratry vont réveiller. En les lisant, on sent comme une nouvelle vie circuler dans ses membres , on se trouve en communication plus immédiate avec la vérité, non pas seulement avec la vérité particulière que l'auteur développe dans la page que Ton a sous les yeux , mais avec la source même de toutes les vérités particulières. Ce que dit l'auteur suggère une foule de choses qu'il ne dit pas ; sa parole met en vibration l'intelligence qu'elle frappe, en éclaire les obscurités, évoque en elle, en renouvelant des impressions depuis longtemps efiTacées , lout un monde qu'elle avait , à plusieurs reprises , rapidement aperçu , mais dont aussitôt les distractions et les pféoccupations de la vie lui avaient dérobé la vue. Ce caractère éminemment suggestif, pour parler comme les Anglais , des ouvrages du P. Gratry me parait être le plus haut mérite auquel un écrivain puisse aspirer. C'est déjà un pouvoir bien merveilleux que celui qui est donné à l'homme, par le langage, de faire passer dans l'intelligence de ses sem- Wables les connaissances qu'il a acquises ; mais s'il peut leur ^namuniquer la force d'en acquérir par eux - mêmes , s'il P^nt agrandir la sphère de leurs facultés, élever leurs aspiétions, ne participera -t- il pas bien plus encore au pouvoir créateur de Dieu? N'est-ce pas là l'éloquence dans
00 lyu PROCiDi DiÀUcnovi.
sou acception la plus liaute et la plus vraie? Et quand un auteur doué de ce merveilleux pouvoir d'augmenter Tintensité de la vue de ses semblables » l'exercera non sur les facultés sensibles par lesquelles l'homme est en communircation avec la nature , ni même seulement sur les facultés raisonnables par lesquelles il est en rapport avec la société, mais sur les puissances divines de l'âme, sur celles par lesquelles elle atteint l'infini , cet homme ne doit-il pas être regardé comme un bienfaiteur public, quel que soit d'ailleurs le nombre de vérités particulières dont il enrichira le domaine des intelligences? C'est en cette qualité que nous saluons le P. Gratry , et que nous le remercions du bien que la lecture de ses ouvrages nous a fait, et que beaucoup d'autres sans doute ont éprouvé comme nous. Mais dans l'apparrition de ces ouvrages, nous trouvons une autre cause de joie et d'espérance. Nous sommes autorisé à les regarder comme le prélude d'une série de travaux , dont le nom des hommes éminents que le P. Petétot a rassemblés autour de lui, nous fait déjà pressentir l'importance, mais dont l'avenir seul nous révélera tout le mérite. Ce n'est pas un astre isolé qui apparaît en ce moment à l'horizon de la science sacrée ; c'est imc brillante constellation qui se lève , et qui promet d'éclipseï par sa clarté les gloires de l'ancien Oratoire. Les ouvrages du P. Gratry ne sont que le premier rayonnement d'un foyer nouveau que le Dieu infiniment miséricordieux vient d'allumei au sein de TËglise de France> au moment où elle gémissai de son impuissance à combattre et à vaincre l'égoïsme d'ui siècle d'entraînement industriel. S'il nous est permis de jugei de la chaleur du foyer par celle de ses premiers rayons, nouî n'avons qu'à bénir Dieu, et nous pouvons nous promettre d(
DU PROCÉDÉ DIÂLEGTTQUE. 9i
?(Mr sortir de l'Oratoire non pas peut-être une logique nouvelk, comme le suppose satiriquement M. Saisset , mais, ce qui vaut beaucoup mieux , une vie nouvelle qui répandra son iofla^ioe sur toutes les branches du savoir et ramènera les eq)rits vers la vérité par une attraction bien autrement irré* sistible que celle de la polémique.
Td est le mérite éminent que la justice nous a obligé de fêiire remarquer d'abord dans les ouvrages que nous nous proposons d'examiner. Ils font réfléchir ; ils mettent l'âme sur là voie des grandes pensées ; ils lui apprennent à pénétrer dans l'intérieur des choses , tandis que la plupart des esprits n'envoient jamais que les dehors et les apparences. Mais en réveillant ainsi l'intelligence, qui est proprement la faculté de voir l'intime des êtres [intus légère) , le P. Gratry allume daDs le cœur l'amour de la vérité, sans lequel l'intelligence ne pourra jamais prendre un grand essor. Les ouvrages du P. Gratry sont encore , sous ce rapport, une heureuse innovation ou plutôt un heureux retour aux traditions des grands maîtres de la philosophie catholique , qui , dans leurs plus hautes spéculations , étaient guidés par l'élan de leur cœur autant que par la perspicacité de leur esprit.
Le P. Gratry a pris le mot de philosophie dans son sens étymologique , qui est en même temps le plus pratique ; c'est ^^raiment V amour de la sagesse qu'il cherche à allumer dans le coeur de ses lecteurs , parce qu'il a appris de la Sagesse ®Be-même qu'elle chérit ceux qui la chérissent , et qu'elle se donne à ceux qui la cherchent. Faire aimer la sagesse, c'est donc mettre sur la voie qui conduit infailliblement à elle; car il est aussi impossible que ceux qui l'aiment ardemment ne deviennent pas vraiment sages , qu'il est impossible que
02 su PKOGÉPÉ DIAtBCnOUB.
ceux qui ne Taiment pas le deviennent jamais. Le P. Gratry n'aurait donc fait autre chose que d'écrire la pré&ce de sa Cotmaissance de Dieu, et le livre des Sources dans sa Logi-^ que, et ces nombreuses pages qui se rencontrent dans chacun de ses volumes, brûlantes de l'amour de la vérité, qu'il aurait mieux mérité de la philosophie qu'en écrivant dans un langage abstrait un traité complet de cette science. Ce qull 8*est proposé, c'est de préparer les âmes à ces chastes épousailles avec la divine Sagesse , auxquelles fut un jour invité saint Laurent Justinien. Il a compris que ce n'était pas avec la raison seule que le Verbe dont il s'est fait l'interprète aspirait à s'unir, et que pour avancer dans la voie qui conduit à Im, cette faculté devait être accompagnée de toutes les autres. H a pris à tâche de révéler dans son harmonie cette action mutuelle des facultés de l'âme tendant en commun vers le vrai. Trop souvent il arrive qu'une application constante aux études même les plus saintes , dessèche le cœur et en paralyse l'essor, tout en donnant à l'esprit un développement exagéré. L'élève du P. Gratry est à l'abri de ce danger; pour lui l'étude sera une prière ; il n'oubliera jamais que la vérité qu'il cherche est une vérité vivante et souverainement bonne, qui fait bien plus d'efforts pour se donner aux hommes que les hommes n'en font pour aller à elle ; pour lui donc la réflexion ne sera pas un discours de son esprit avec luimême , un monologue froid et stérile , mais un entretien plein de chaleur, un commerce vital et quelquefois une lutte ardente avec ce maître intérieur qui inspire constamment à l'âme tout ce qu'elle a de force pour connaître la vérité, qui la pousse à sa recherche, et qui ne se cache quelquefois que pour se faire poursuivre avec plus d'ardeur.
DU PROCÉDÉ DlALEGTigUË. 93
Faire penser, faire aimer la vérité , tels sont les deux premiers fruits que les ouvrages du P. Gratry sont destinés à produire dans les âmes ; il en est un troisième qui, à nos jeux, n'est pas d'une valeur moindre, c'est la haine de l'erreur, sans laquelle il est impossible que la vérité reprenne jamais son empire et que la société soit guérie du chancre (pii la dévore. Qu'y a-t-il en effet à espérer d'une société où l'erreur peut revendiquer, comme elle le fait hautement chaque jour au milieu de nous, non pas l^indulgence que méritent d'involontaires faiblesses , mais des droits égaux à ceux de la vérité; où, non contente d'exiger des égards pour ceux qui la professent , elle prétend être respectée pour elle - même ; où elle a, pour défendre ses prétentions, de nombreux et puissants organes ; où même elle a trouvé une école de philosophie influente qui l'a systématiquement investie de l'empire des intelligences pendant une période indéfinie de leur développement, et qui, non contente de proclamer le droit à l'erreur, comme d'autres bien moins étrangement aveuglés proclamaient le droit au travail, a proclamé encore la nécessité de Terreur? Que restera-t-il à la raison dans un pareil état de choses? Que pourra-t-elle croire quand on lui dit que ce qu'elle croit peut être faux , ou plutôt qu'il y a nécessaireinent quelque chose de faux dans ce qu'elle croit ? Croire qu'une chose est fausse, c'est ne pas la croire ; croire qu'en toutes choses le &ux est mêlé au vrai , c'est se mettre dans l'impossibilité de croire quoi que ce soit. Donc, mettre, comme on le fait de nos jours, l'errem» au même rang que la vérité, ^'est enlever à rintelligence le pain de la croyance sans lequel ^'e ne saurait vivre ; c'est ôter au cœur tous les appuis qui lui sont nécessaires pour résister à Tentraînement de ses
94 DU PROCÉDÉ DIÀLEGTIQUX;
mauvais instincts. Nous n'hésitons pas à le dire, ce respect pour l'erreur, que nous ne confondons nullement avec le respect pour ceux qui errent, est la grande maladie de notre siècle. Si la raison est la plus haute faculté de Thomme et celle qui doit guider toutes les autres; si toute la vie de la raison consiste à connaître et à affirmer la vérité, et s'il est impossible d'affirmer la vérité sans nier Terreur qui lui est contraire , se montrer indifférent envers l'erreur, c'est se rendre coupable d'un suicide intellectuel ; c'est introduire dans sa nature le plus radical et le plus irréparable de tous les désordres. C'est bien autre chose encore pour les docteurs des peuples, pour les rois de l'opinion, pour ceux qui ont reçu ou qui se sont donné à eux-mêmes la mission de fournir aux intelligences l'aliment de la doctrine. Chez ceux-là l'indifférence systématique envers l'erreur est un crime de lëse-société qui ne peut être comparé qu'au crime de ceux qui détruiraient systématiquement les aliments nécessaires à la nourriture des peuples, ou qui, au lieu de pain, leur donneraient du poison. On le comprend , nous ne parlons pas ici d'erreurs purement involontaires , ni même d'erreurs systématiques sur des points de moindre importance, mais de ces erreurs qui sapent par leur base tous les fondements de la vie morale de l'homme. Vouer à ces erreurs une haine irréconciliable , leur livrer une guerre acharnée , déjouer toutes leurs ruses , les débusquer de tous leurs réduits ténébreux , en un mot les poursuivre à outrance avec les armes de l'esprit , tel est le devoir de ceux que le ciel a revêtus de ces armes et qui ont à cœur le salut de leurs frères ; car l'amour des âmes a pour mesure exacte la haine dont on est embrasé pour l'erreur, qui est le grand mal des âmes.
Il est peu de livres où cette haine généreuse se montre mieux que dans les ouvrages du P. Gratry ; il en est peu où elle prête moins au stupide préjugé qui tend à la faire regarder comme incompatible avec la charité et la douceur chrétiennes. Il &at en vérité avoir lu ces ouvrages avec d'étranges préventions y pour avoir vu, dans la sainte indignation avec laquelle Fauteur flétrit les sophistes qui ont osé ériger en système la négation de Dieu et de la raison , autre chose qu'un ardent désir d'arracher à leur fascination meurtrière les nobles intelligences qu'ils ont séduites et de les arracher eux-mêmes à la coupable ivresse qui les entraine. Celui qui a fait au P. Gratry de cette haine de l'erreur un sujet de reproche^ n'est ni panthéiste, ni athée ; il croit en Dieu et le regarde sans doute comme le créateur et la fin dernière de l'homme ; il croit aussi à la raison , et ne peut se dissimuler que la vérité est son bien le plus précieux ; comment donc peut-il trouver mauvais qu'on flétrisse un système qui tendrait à enlever à Dieu sa gloire , ses droits , son existence ellcHfnême, et à l'homme jusqu'à la dernière parcelle de vérité? Dieu! que le mal de la société doit être grand, puisqu'on ne peut le lui indiquer sans lui faire pousser les hauts cris ! Combien le prix de la vérité a dû baisser parmi nous, puisqu'on ne peut revendiquer ses droits les plus essentiels sans provoquer les réclamations de ceux-là mêmes qui, par état, devaient la défendre. Et qui donc soutiendra notre jeunesse contre les penchants qui portent tout homme, dans ses mauvais jours, à désirer qu'il n'y ait pas de Dieu , alors que ses maîtres les plus accrédités se font les défenseurs de ceux qui ont érigé cette négation en système?
Honneur à celui qui > dans les fonctions même les plus
96 l»t' PR0G£1>£ DlALBUTlUUX.
délicates, a su conserver dans toute son énergie cette sainte haine de l'erreur, et qui n'a pas hésité à sacrifier les plus brillants avantages plutôt que d'en comprimer dans son cœur l'explosion, et de paraître approuver par son silence la guerre du sophisme contre la vérité. Dieu lui accordera la plus belle récompense qu'il puisse ambitionner ici-bas; il lui donnera de faire passer dans beaucoup d'âmes cette noble indignation qui lui a dicté tant de pages éloquentes. Par là le religieux écrivain les préservera bien mieux de la contagion de l'erreur qu'il ne pourrait le faire par les réfutations les plus péremptoires,
A côté de ces mérites si éminents qui tiennent au fond des œuvres du P. Gratry, il est impossible de ne pas remarquer la perfection de la forme, la beauté de ce style qui coule comme un fleuve majestueux et dont la limpide transparence laisse voir la vérité dans toute sa plénitude et en fait admirablement ressortir les charmes divins. Même sous ce rapport secondaire , nous ne connaissons aucun des ouvrages modernes de philosophie qui puisse être mis en parallèle avec les volumes que nous avons sous les yeux. Dans quelques-uns des plus vantés, on trouvera peut-être une pureté de diction égale ; dans aucun on ne rencontre la même vie. Le style du P. Gratry reflète admirablement l'harmonieux accord des facultés d'une belle âme à qui la vérité ne se révèle qu'entourée de son auréole de beauté , qui ne la connaît que pour l'admirer , qui l'aime autant qu'elle l'admire^ et qui voudrait la faire aimer autant qu'elle Taime. C'est assez dire que ces livres sont un présent du plus grand prix pour la jeunesse qui s'applique aux études philosophiques, et qui ne serait que trop exposée à perdre, dans un commerce
BU PROCÉDÉ DIALECtlQUEv W
assidu avec des auteurs trop peu soigneux dé la forme , ce qu'elle avait pu acquérir par plusieurs années d'études littéraires. Bien loin de détruire le talent de parler et d'écrire, la pensée doit au contraire Taugmenter et l'élever , en lui fournissant l'aliment qui lui est nécessaire et en lui ouvrant la source des hautes inspirations et des plus sublimes oiouvements. C'est ce qui arrivera pour ceux qui apprendront à penser à l'école du P. Gratry. Chez eux comme chez leur maître, l'exercice de l'imagination et du sentinient accompagnera toujours celui de l'intelligence; aucune de ces facultés n'empiétera sur les autres; l'image jiè voilera pas la pensée , mais la rendra plus sensible et plus aimable; le sentiment ne troublera point le calme développement de la vérité , il lui donnera seulement plus de mouvement et de vie, et c'est ainsi qu'en approfondissant les plus hautes questions de métaphysique, ils auront pénétré, mieux qu'ils ne l'ont pu faire en étu-^ diant les préceptes, le vrai et Tunique secret du beau langage.
APRÈS avoir signalé, comme nous venons de le faire, quelques-uns des mérites qui nous ont le plus frappé "dans les ouvrages du P; Gratry, et les heureux résultats qu'ils nous semblent devoir infailliblement produire , il nous reste à entreprendre , ainsi que nous nous y sommes engagé, Texamen de la grande question que le P. Gratry s'est proposé de mettre en lumière, celle du procédé par lequel l'intelligence humaine acquiert l'idée de l'infini et de l'absolu. n. 7
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C'est déjà un grand service rendu à la philosophie par tô P. Gratry, que d'avoir donné à ee pr(d)lënie toute rimporlance qui lui appartient. C'est en effet dans la solution de ce problème qu'est renfermée la théorie tout entière» puisque tout ce que nous savons rationnellement des attributs de Dieu n'est que le développement de l'idée de l'infini acquise au moyen de ce procédé. Là sont également renfermées toutes les autres sciences , puisqu'elles ne méritent ce nom qu'autant que leurs conclusions sont levétues du caractère de l'absolu, et que leur vérité est ind^ndante des conditions du temps et de l'espace» Là-dessua repose toute la destinée de l'homme ; car toutes ses espérances , tous ses devoirs supposent la réalité de l'idée de l'infini » et n'auront plus de base dès que cette réalité pourra être légitimement contestée; là enfin est la raison de l'homme tout entière , car c'est surtout par ce pouvoir de génémliK sation qu'elle s'élève au-dessus de la connaissanee acquise par les sens. C'est donc là vraiment le problème fondamental de la philosophie ; mais à son importance intrinsèque» déjà si grande, vient se joindre de nos jours un autre motif non moins pressant de porter de ce côté tous nos efforts , et d'entourer d'une éblouissante évidence ce premier principe de toutes nos connaissances rationnelles ; je veux parler des attaques violentes dont ce principe est l'objet, depuis le commencement de ce siècle , de la part de la philosophie alle^ mande. Kant avait commencé par révoquer en doute sa réalité, et par proclamer qu'il était radicalement impossible d'en fournir la preuve ^ Fichte nia plus résolùmeat nonseulement qu'il fût possible de passer du fmi à l'infim , mais qu'il pût exister autre chose que le fini , le mol en deliors
DU PROGÉIfÉ DiALEGTIQUE. 99
dijK|oel tout n'est que chimères , pures formes de l'intelli* gence. Sdbelliiig prétendit releter l'infini et l'absolu de cette déchéance ; mais s'il le releva d'une main , il le renversa de l'autre en l'identifiant avec le fini et le relatif. Vint enfin Hegel, à qui il était réservé d'arracher la dernière pierre de l'édifice de la raison humaine ; Hegel , qui le premier, depuis que l'école de Socrate avait purgé le monde philosophique de la race monstrueuse des sophistes , a osé nonseulement défendre des absurdités manifestes, mais baser toute la philosophie sur la théorie de l'absurde, et déclarer une guerre ouverte à la logique, c'est-à-dire aux lois essentielles de la raison; Hegel, qui, pour arriver à prouver que Dieu n'est pas , a posé en principe que t'étre'et le néant sdnt identiques, et qu'il n'y a de vérité que dans la contradiction.
On dira peut-être qu'il suffisait du bon sens français pour faire justice de ce révoltant système , et que des conclusions aussi répugnantes, appuyées sur une métaphysique nébu^ leusêet sur une érudition indigeste, n'étaient pas précisément ce qu*il fallait pour séduire notre caractère si léger et notre esprit positif et précis. Nous ne croyons pas, en effet, que la philosophie de Hegel e ût pu de longtemps s'introduire en France sous les formes ardues qu'elle n'a pas craint de revêtir de rai]^re côté du Rhin^ Mais on aurait tort de conclure de là que nous n'avions rien à craindre de Tinvasioa de ce fléau. Hegel aurait infailliblement trouvé parmi nous des interprètes intelligents et passionnés qui auraient assaisonné suivant notre goût le poison de ses doctrines , sauf à en modérer un peu la violence , et qui nous auraient ainsi préparés par degrés à le prendre à plus fortes doses. Déjà
J90 DU PEÛGÉDÉ DIAJLECTIQUB.
cette opération avait été commencée , et le succès semblait avoir couronné les efforts de ceux qui Tavaient entreprise^ Par un coup hardi , qui, comme se serait exprimé Platon » n'était pas d'un novice dans Tart du sophisme , le système de Têtre-néant avait été présenté à la France littéraire ceint des lauriers académiques , et c'était le tribunal qui juge en dernier ressort les ouvrages d'esprit, qid, s'en sans douter, s'était fait son introducteur. Tout ce qu'une haute position, une influence acquise par de longs travaux, l'éclat d'un style enchanteur, l'apparence d'une profonde érudition, le semblant même du sentiment religieux, peuvent donner de crédit à un ouvrage, tout cela s'était réuni pour mettre à l'abri de toute attaque ce premier poste conquis par l'athéisme alle^ mand sur la terre de France. Mais tandis que l'ennemi poursuivait ses menées ténébreuses, le défenseur delà vérité suivait chacun de ses pas, et , grâce à son incessante vigilance et à son intrépide courage, toutes les manœuvres du sophisme ont échoué, et le moment qui devait marquer son premier triomphe a été pour lui la date d'une honteuse défaite.
Remercions Dieu de nous avoir envoyé un secours aussi opportun, mais ne nous laissons pas endormir par une fausse sécurité. Il n'est pas de sophisme qui , convenablement présenté, ne puisse faire parmi nous ^ne rapide fortune. Toutes les erreurs se touchent aussi bien que toutes les vérités ; elles s'attirent mutuellement dans l'intelligence où l'une d'entre elles est parvenue à s'introduire. L'homme qui tient un bout de celte chaîne et qui essaie d'en séparer les anneaux, est un inconséquent que la logique de sa propre raison condamne. Qui dira la fascination qu'exercera nécessairement
DU PROGiDÉ DIALEGTIQUE. iOl
sur une âme ainsi divisée contre elle-même une doctrine qui renferme Terreur complète , parfaitement systématique? Si les premiers principes ont pour la raison droite un attrait irré' sistible, ils font peser sur la raison pervertie un joug accablant qu'elle sera trop heureuse de secouer à tout prix. Et si, à cet effort d'une intelligçnce qui s'est fait une habitude des ténèbres , vient se joindre l'effort d'un cœur gâté par le vice , comment les instincts vertueux et raisonnables , affaiblis par de journalières défaites, seront-ils assez forts pour maintenir dans l'âme le règne de ces principes accusateurs? Tel est le ^ret de la rapide propagation de l'absurde au sein d'une société dûment préparée par l'erreur spéculative et pratique. ^s âmes déraillées, qui ont volontairement quitté la voie ÎUcDieu leur avait tracée, roulent sur la pente de l'absurde, poussées par la même force qui devrait les conduire à la vérité, par la double force de la logique de l'esprit et de la logique du cœur. Le système de Hegel est le foiid même de l'abîme ^ii elles doivent infailliblement tomber.
Mais si ce système est la conséquence nécessaire des erreurs <lui depuis trois siècles ont assailli la vérité chrétienne , il en &st aussi la plus éclatante réfutation. Yoilà ce que fait admii^Wement comprendre le livre du P. Gratry. Ce sera son titre de gloire d'avoir, du même coup, parle lumineux exposé de ce ténébreux système, renversé la logique du panthéisme et relevé de ses ruines non -seulement la logique véritable , mais encore l'édifice entier de la philosophie chrétienne. En effet, le combat qu'il livre contre le sophiste allemand , quoiqu'il ne porte en apparence que sur un point particulier, doit pourtant avoir pour résultat de faire triompher la vérité tout entière ; car c'est la vérité tout entière qui
\&i pu WOCÈat DULEGTIOCX,
pst attaquée dans ses principes. Dieu a vouhi queaeseDiiemifi mêmes servissent admirablement les intérêts de son Église , et qu'ils nous délivrassent de ces controverses de détail qui poûtaient à nos apologistes des travaux immenses sans aboutir à aucun résultat décisif. La logique de V&mm, se déve* loppant sans entraves soqs l'influence du libre eiamen , a surabondamment démontré à tout homme qm pense , que , dès qu'on rejetait l'autorité catholique et les mystères qu'elle propose , on ne pouvait logiquement s'arrêter jusqu'à ce qu'on en fût venu à nier le dogme de la création et de la liberté humaine , c'est-à-dire la distinction de l'infini et du fini , du bien et du mal , de l'être et du néant. C'est Hegel qui s'est chargé de tirer cette conclusion dernière de la doctrine antichrétienne. Si cette suprême hérésie est détruite, toutes les autres, dont elle est la conséquencie, seront détruites du même coup. Nous pourrons nous aider de la terrible logique de nos adversaires pour prouver à ceux qui prétendent s'arrêter à moitié chemin de l'erreur que leur position est insoutenable » et que s'ils ne veulent descendre jusqu'au fond de l'abime, ils doivent remonter avec nous jusqu'aux sommets de la vérité. Le P. Gratry a donc porté la lutte sur son véritable terrain , lorsqu'il s'est attaché à renverser de fond en comble l'édifice de ténèbres palpables bâti par le sophiste allemand , et à mettre dans tout son jour le procédé par lequel la raison ar-^ rive à la connaissance du monde divin, de ce monde que Hegel s'était flatté d'avoir relégué au pays des chimères. Son livre restera comme le couronnement du majestueux édifice de la polémique chrétienne ; et si, comme tout nous porte à le croire. Dieu prépare à son Église une ère de paix qui doit la récompenser des trois siècles de lutte acharnée qu'elle vient de
pu FROCUbÉ DIÀUOnOUB. 403
tiiferaor; m le triomphe décerné naguère à celle qi4 a dé* truit toutes les hérésies, doit être le prélude de la réunion den intelligMces divisées dans le sein de la vérité et de la charité catholiques, le P. Gratry aura l'honneur d'avoir été un des jK'incipaux instruments par lesquels la Vierge immaculée , à laquelle il s'est spécialement consacré, aura écrasé la tète du serpent, et réduit à néant la plus monstrueuse comme la plus capitale de toutes les manifestations de l'esprit d'erreur.
MAIS il est temps d'entrer dans l'exposition du procédé , merveilleux par lequel l'âme s'élève au - dessus d'ellemême pour atteindre l'infini. Le P. Gratry, qui n'aspire pas à la gloire de découvrir la philosophie ou de créer une logique oouvelle, mais qui se contente du mérite plus modeste, quoique déjà assez brillant , de présenter sous un nouveau jour une vérité aperçue par tous les vrais philosophes, noua montre dans une série de tableaux pleins d'intérêt et de vie œ même procédé mis en cauvre par les génies dont la philosophie s'honore le plus. Platon , Aristote , saint Augustin et saint Thomas , Descartes , Pascal , Malebranche et Fénelon , Petau et Thomassin , Bossuet et Leibnitz viennent successivement nous révéler les ressorts les plus intimes de leur intelligence, cette source cachée au fond de leur âme et d'où ont jailli les grandes pensées que nous admirons dans leurs écrits. C'est la philosophie de ces grands hommes tout entière qui se résume dans l'exposé du moyen par lequel ils s'élevaient à Dieu, Le P. Gratry semble s'être proposé de
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démontrer la vérité de cette belle parole de Platon : c Tons les sages sont d'accord • » D montre en effet Faccord de tous ces grands philosophes sur les trois points suivants s l"" L'homme ne peut s'élever à la connaissance parfaite de Dieu qu'autant qu'il purifie l'œil de son âme et se sert de son cœur aussi bien que de son esprit pour atteindre le vrai bien. 2^ La connaissance de Dieu s'acquiert en partant des choses créées, en transportant en Dieu tout ce qu'elles ont de perfections et en faisant disparaître leurs limites. 3® Pourcontempler la vérité divine en elle-même, l'effort naturel de l'intelligence ne suffit pas, il faut encore une purification nouvelle et un puissant secours d'en haut.
Nous laisserons le premier et le troisième de ces points, sur lesquels le P. Gratry montre le parfait accord des grands philosophes , pour ne nous occuper que du second , qui fait l'objet spécial de notre étude. Nous devons nous demander d'abord si tous ces génies que le P. Gratry fait comparaître devant nous, ont vraiment admis cette possibilité d'arriver à la connaissance de Dieu par la vue des choses créées; et, en second lieu , si tous ont compris de la même manière le raisonnement par lequel l'âme conclut d'une perfection finie à la perfection infinie. Cette seconde question nous donnera lieu d'examiner de plus près la nature de cette opération de l'âme et d'en constater la légitimité.
Quant à la première question, nous demanderons au P. Gratry la permission de lui faire remarquer une dissonance dans ce concert de tous les philosophes , soit païens, soit chrétiens, dont il nous fait entendre la voix. II en est un qui, bien loin d'admettre que l'âme puisse atteindre l'infini an moyen des perfections finies dont elle fait disparaître les
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limites, soutient au contraire et s'efforce de démontrer, par des arguments qui ne sont pas sans valeur , non-seulement qu'on ne saurait jamais arriver à Tinfini en partant de Tidée du fini, mais encore qu'on ne saurait concevoir les choses finies par des idées universelles qu'autant qu'on les voit dans rÊtre infini. C'est en effet sur cette double assertion que repose le système de Malebranche. Par une sublime illusion, ainsi que le remarque le P. Gratry après Balmès, il transporte le ciel sur la terre. Ce qui est le privilège des bienheureux arrivés au terme de leur course, il en fait la condition essentielle de ^ raison, et par conséquent le partage de tous les êtres rai- ^nnables, même les plus pervers. Il leur accorde à tous la viie Immédiate de Dieu, et il veut qu'ils voient en Dieu tout ^dont ils ont la perception intellectuelle. Sa théorie est donc Pï'écisément l'inverse de celle du P. Gratry : au lieu d'ar- ^^eràDieu en ôtantles limites des choses finies, il veut 9^*on ne connaisse les choses finies qu'en mettant des limites ^ ï'étre de Dieu; c'est ce qu'il affirme très-clairement au cha- P*tre VI* du III* livre de la Recherche de la Vérité , dans ^s Entretiens métaphysiques et dans ses réponses à Arnauld et à Régis.
Si nous insistons sur ce fait, ce n'est pas simplement pour établir un point d'histoire de la philosophie, bien moins ^ï^core pour jeter une pomme de discorde au milieu de ce ^ï^ceur de philosophes que le P. Gratry a évoqués dans son ^Vre, et qu'il a amenés, par l'influence conciliatrice de sa Ï^Tole, à oublier leurs vieilles querelles et à se donner le ^îser fraternel. Notre but unique est de faire ressortir une ies grandes difficultés du procédé dialectique, et d'en chercher la solution au moyen des données que l'érudition du
106 pu MOGÉUk BUUMTIIQUB.
P, Gratry nous fournit. Celle difiBcuUé, d-oh est né le igft-» tème de Malebrancbe, est oelle-ci : Si, comme Desosrtes le démontre, Tidée de l'infini est une idée originelle qui ne peut naître de Tidée du fini , quel peut être Tcdijet de cette idée dans notre âme ? Sera-K», comme le veut Âmauld , une certaine image de lui-même que Dieu aura tracée dans notre raison , une modalité de Tâme qui représente l'Être infiqi? Mais une modalité de Tâme ne peut être que finie comme l'âme elle-même ; et comment une modalité finie peut-^Ue représenter l'Être infini? La première condition de l'image, c'est de ressembler à son ori^al, au moins par le e6té par lequel elle le représente; mais si par ce côté elle est le contre-pied de ce qu'on veut lui &ire r^résenter, si l'image de l'infini est finie, comment pourra-t-^lle aider à le con-naître? Comment l'idée que nous pourrons acquérir au moyen de cette image serait-elle vraie? De même que l'in* finité de Dieu est incommunicable et inimitable , de même elle ne peut être connue par aucun objet différent d'elle.
Du reste, il ne semble pas moins impossible de connaître intellectuellement les choses créées en elles-mêmes ou par de simples modes de notre âme , que de connaître par elles l'infini. Car toute idée intellectuelle est générale^ éternelle , absolue. Ainsi, quand la géométrie démontre les propriétés des triangles, les conclusions qu'elle tire sont indépendantes du temps et de l'espace, et elles s'appliquent à tous les trian* gles possibles. Or, ces propriétés d'universalité , d'éternité , d'absolue nécessité , l'âme ne saurait les percevoir dans les choses créées, ni en elle-même, puisque tout ce qui est créé est particulier, successif, contingent. Il faut donc convenir ou bien que ces idées n'ont aucun objet , ou bien qu'elles
DU PROCÉDA DIAI«EâTIOUS. lOV
sont pergues (lapa le seul être nécessaire , infifii , éleroel , qui est Dieu. Tels sont les arguiuents sur lesquels s'sppuie \e système d^ Malebraoche. 11^ tendent, oomme on le voit » à saper par sa base le procédé par lequel Tame s'élève de la vue du fini à la conception de l'infini, puisqu'ils tendent à prouver que ni la perception de l'infini^ ni même la vue intelleetuelledu fini,n*ont aucune réalité, à ntoins qu'on n'accorde que l'essence de Dieu est l'objet immédiat de l'intelligence; et que lorsque nous croyons nous voir nousHfnêmes ou voir les 4sbûses créées , nous n^ voyons en réalité que les idées de cescbosesetde nous-mêmes dans cette divine essence ^ Nous regrettons que le P. Gratry n'ait pas cru devoir examiner à fpnd cette difficulté^ qui est devenue beaucoup plus sérieuse depuis que Kant a intipduit ses formes subjectives et dé- BQontré l'impossibilité d'atteindre la réalité objective des choses au moyen des modalités représentatives d'Arnauld. Nous comprenons qu'il ait été beaucoup plus conforme à ses instincts éminemment conciliateurs de n'envisager les auteurs qu'il cite que par le côté par lequel ils s'accordent, et de passer légèrement sur leurs différences. Le P. Gratry nous semble, par ce côté , se rapprocher de cet illustre oratorien du ivii* siècle dont il nous trace le portrait avec une manifeste complaisance. Comme Thomassin, il cherche dans les différents systèmes ce par quoi ils se rapprochent, et ferme comme instinctivement les yeux sur ce qui les divise. Cependant cette tolérance d'ailleurs si louable et qui, chez le P. Gratry, mérite d'autant plus notre estime qu'elle n'exclut nullement,
^ Voyez la Recherche de la Vérité, l. III, %• partie, c. yi et yh; les éclaircissements sur ce même livre, réponse à la 2^ et à la 3^ object. ; les Entretiens métaphysiqueêj !•' et 2« entret. , etc.
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ainsi que nous l'avons vu» l'amour ardent de la vérité et une haine énergique pour Terreur, c^tte tolérance, disons-nous» ne doit pas nous faire méconnaître les difficultés sérieuses. Nous croyons même que ce n*est qu'en abordant de front ces difBcnltés qu'on peut arriver à une conciliation réelle et du-* raUe des systèmes opposés.
Du reste, nous sommes bien loin de supposer que cette difficulté ait échappé à la perspicacité du P. Gratry ; nous allons montrer au contraire qu'il nous fournit lui-même tous les moyens de la résoudre. Cette solution, on le comprend, est pour nous du plus grand intérêt. C'est par elle que nous obtiendrons la raison dernière de cette opération si étrange , si prodigieuse, par laquelle un être borné et qui vit dans le flux perpétuel du temps^ embrasse l'être sans bornes, et saisit l'immuable éternité. Qu'est-ce donc que cette puissance divine de l'âme? Est-elle un sens particulier, comme semble le dire Thomassin, un certain tact de Dieu? Mais si c'est un troisième sens supérieur au sens intime aussi bien qu'au sens corporel» quel est son objet immédiat? C'est le propre du sens d'atteindre un objet existant , et de l'atteindre en luimême par une action vitale qui répond à une action réciproque de cet objet sur l'âme. C'est ainsi que l'âme atteint le corps, et par le corps les objets extérieurs . Je comprends que l'action par laquelle, au ciel, les bienheureux verront Dieu face à face et le connaîtront comme il les connaît, puisse être appelée un sens de Dieu ; mais Malebranche est le seul qui ait supposé qu'ici-bas Dieu se fasse ainsi voir immédiatement à l'âme ; et, d'après le P. Gratry comme d'après nous, c'est là une erreur qui détruit radicalement la distinction entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. Que si l'âme n'atteint
bu Procédé dialectique. i09
{MIS bieu immédiatement , on ne saurait dire proprement qu'elle a le sens de Dieu. Ce mot n'est plus qu'une méta-^ phore qui ne saurait résoudre la difficulté proposée. Il en est de même des autres expressions qu'emploie Thomassin quand il nous parle du centre de rame qui répond à l'unité de Dieu^ comme son intelligence répond à la vérité divine et sa volonté au divin amour, de la parenté de Vâme avec l'intelligible, dont la splendeur toujours présente brille sur elle , etc. A qui donc nous adresserons-nous pour avoir l'explication dont nous avons besoin et le dernier mot de cette opération principale de notre raison ? Sera-ce à Platon ? Platon nous parle bien delà vie supérieure de Tâme, de cet esprit céleste, de ce démon qui habite la région la plus élevée de nousmêmes, de cette racine de notre être par laquelle Dieu nous tient suspendus à lui ; il montre bien que l'opération propre de ce principe inmiortel de l'âme est d'attribuer à Dieu tout ce qu'il y a de per£BCtion dans les choses créées ; mais je ne sache pas que jamais il essaie de rendre raison de ce procédé qui lui est si familier. Je ne trouve pas non plus que saint Augustin, qui a si admirablement et si constamment employé Tinduction métaphysique, se soit occupé d'analyser et ëonmie de décomposer les ressorts de cet instrument puissant dont son génie se servait pour s'élancer jusque dans le sein de Dieu. Le génie de saint Augustin comme celui de Platon était beaucoup plus synthétique qu'analytique ; l'un et l'autre cherchaient les rapports des choses, leur harmonie mutuelle , beaucoup plus que leurs éléments et leur composition intime. Ils ne poursuivaient pas la vérité des choses pour elle-même; ils étaient surtout avides d'en admirer la beauté. Le P. Gratry ne cache pas sa prédilection pour ce
genre d'esprits , qu'il caractérise en disant qu'ils font ûsa^ de la dialectique beaucoup plus que du syllogisme, tandis qiié les génies de la trempe d'Àristote et de saint Thomas d'Àquin préfèrent l'usage du syllogisme à celui de Tifaduction. Cependant il nous semble que ce sont précisément ces deux génies syllogistiques qui nous donnent de Kinductim l'explication la plus satisfaisante, et qui nous firaiiiisserït une réponse péremptoire à la difficulté que nous ayons exposée plus haut. Cette explication et cette réponse, je les trouve dans le mot d'Aristote que lé P. Gratry fait si bien ressortir, qu'en toutes choses l'acte précède te puissance, et qu'un être en puissance ne peut passer en acte que par le mc^an d'un être qui soit lui-même en acte* {Nihilpotest transire de potentia ad actum nisi per ùliquad ens actu. ) Quel est en effet le sens de cet axiome? c'est que l'être qui ne possède pas encore une perfection, mais qui a seulement la puissance, ou , mieux encore , l'aptitude de la posséder^ ne saurait se donner à lui-même cette peifeclion, mais qu'il doit la recevoir d'un être qui la possède déjà en lui-même. En effet, qu'il ne puisse ni se la donner à lui-même, ni la recevoir d'un être qui ne la posséderait pas, cela est évident, puisque personne ne peut donner ce qu'il n'a pas , ce qui revient à dire que Pêtre ne peut être produit par le néant. Cet axiome, comme on le voit, n'est au fond autre chose que l^idée même de l'être qui fait le fond de notre nature raisonnable, et qui nous est fournie par tous les objets que nous percevons ititëllectuellement.
Cette perception est la commune base des deux procédés que le P. Gratry distingue avec tant de raison, et au moyen desquels nous acquérons toutes nos connaissances discursives^
))^on ciAé, rétre dous apparaît comme essentiel liement distinct de h négation de lui-même. De là le principe de contradicUm {nihilpotest e$9e simul et non esse), base du procédé que le P. Gratry nomme syllogistique, et que nous nommenous Bsucore plus volontiers analytique ( le syllogisme étant mm un procédé distinct de Fintelligence que la forme dont se revêtent également les divers procédés quand ils veulent se traduire en arguments). Par l'analyse philosophique dont il est ici question , nous dissolvons ( dvaXuco ) pour ainsi dire DOS idées pour discerner les propriétés qui constituent l'efleence des divers êtres , et sans lesquelles ils ne seraient plus ce qu'ils sont. C'est ainsi que nous acquérons la science OQ k eonnaissance discursive de leur nature.
Mais , d'un autre côté , l'être nous apparaît avec la même évidence comme répugnant avec le néant absolu antérieur à 8on existence ; et nous affirmons que , par cela même qu'il est être , il n'a pu être produit que par un être doué à un degré supérieur de toutes les perfections qui sont en lui. Et ooffHHe cette impossibilité d^étre produit par le néant tient à l'essence même de l'être , nous devons dire de tous les êtres possibles ce que nous venons de dire de l'être que nous avons sous les yeux* Nous avons donc le droit , en vertu du priMÎpe de causalité, d'affirmer qu'aucune perfection n'est passible dans les êtres créés qu'autant qu'elle existe actuellemmt dans l'être incréé, et par conséquent que l'être incréé possède nécessairement toutes les perfections possibles , ou, m d'autres termes , qu'il possède une perfection infinie , puisque la perfection infinie est précisément celle qui renferme tout ce qui est possible , et qui n^exclut que Timpossiiile ou le n^nl.
112 DU PBttCÉDÉ DifALECrrtQUÉ.
Il n'est pas difficile de comprendre que les paroles db saint Denys i'Aréopagile citées par le P. Gratry après saint Thomas , que nous nous élevons à Dieu par voie de causalité, d'éminence et de négation, aussi bien que le magnifique commentaire du même saint Thomas, sur ces motd de saint Paul : Invisibilia ipsius a creatura mundi intel-' lecta conspiciunlur , ne sont autre chose que le développement de cet axiome. C'est en vertu de ce principe que pai voie de causalité nous affirmons l'existence nécessaire de Dieu à la vue de l'existence des êtres créés, puisqu'ils n'oni pu passer de la puissance d'exister à l'acte de l'existence ^ que par le secours d'un être existant en acte et par conséquent nécessaire : c'est aussi en vertu de ce principe que^ par voie A'éminence ou A' excellence^ nous attribuons à Dieu toutes les perfections existantes et même possibles des créatures, puisqu'elles ne peuvent recevoir ces perfections que d'un être qui les possède déjà; Enfin , c'est également en vertu de ce principe que nous écartons de cet être souverain toutes les limites , puisque ces limites ne sont que la négation d'une réalité ultérieure possible, et que cette réalité ne serait plus possible si elle n'était en acte dans l'être nécessaire; Le procédé dialectique n'est donc autre chose que l'idée de causalité , qui elle - même n'est qu'une forme de l'idée de l'être , c'est-à-dire de l'idée première qu'acquiert toute intelligence raisonnable aussitôt qu'elle est en acte. On ne saurait donc nier la légitimité de ce procédé qu'autant qu'on refuse à l'âme le pouvoir de percevoir l'être et sa distinction d'avec le néant. Devant cette explication tombent toutes les difficultés qui ont été exposées plus haut; On comprend que l'homme puisse connaître Dieu par
DU PROCÉDÉ DIALECTIQUE. If 3
1 mtmBédiaire des créatures, puisque toutes, par cela même qu'elles sont , portent avec elles cette répugnance absolue avec te néant antérieur à elles , qui nous force à admettre 1 existence d'un être qui les ait tirées du néant. On comprend qa'un être borné ^ contingent, soumis aux lois du temps, poisse connaître l'universel, l'absolu^ l'éternel; car à les diœes qu'il voit sont privées de ces propriétés, si elles sont comme lui particulières et contingentes, elles portent ^ elles l'empreinte des lois étemelles et nécessaires d'après lesquelles elles ont été produites. Le triangle que je trace ®t particulier et contingent, il peut ne pas exister ; mais s'il existe, il aura nécessairement les propriétés qui constituent le biuigle, et ma raison , en le connaissant comme ti^îangle, ccmnaitra nécessairement ses propriétés, et verra par conséquent ce qui doit convenir à tous les triangles possibles.
Cest par là qu'il nous semble facile de concilier, avec le P. Gratry , toutes les écoles de philosophie, celles qui admettent l'idée innée de Dieu et celles qui la nient , celles qui soutiennent que l'âme perçoit immédiatement l'infini et celles qui veulent qu'dle ne s'élève à sa connaissance que par la vue du fini. Car s'il n'est pas vrai que l'idée explicite et fermelle de Dieu soit innée, ce qu'aucun philosophe, que nous sachions , n'a soutenu, ne peut-on pas dire que cette idée est implicitement contenue daiis l^dée de cause qui qui nous est innée comme l'idée d'être ? Et puisqu'une des lois les plus universelles du monde veut que toute force soit poussée à agir pai* une impulsion intrinsèque, aussitôt qu'elle se trouve dans des conditions favorables, l'impulsion qu'éprouvera la raison, dès qu'elle aura l'usage d'elle-même, n. 8
à rechercher la cause des êtres , ne peut-elle pas être appelée l'instinct de Dieu , comme s'exprime Thomassin ? Du reste , cet acte , comme tous les actes instinctifs , se produit avec tant de rapidité, qu'il laisse à peine des traces dans la mémoire, et qu'on peut l'appeler une perception immédiate de l'infini ; car c'est sans détours et par le plus simple de tous les jugements, que l'âme^ à la vue de l'efiet, affirme l'eidstence de la cause.
Nous avons cru utile d'insister sur cette conneidon entre l'acte par lequel l'âme transporte en Dieu toutes les perfection des êtres créés , moins les limites , et l'idée même de l'être, parce que ce point de vue nous parait ne pas ressortir assez dans l'ouvrage du P. Gratry. U nous expose bien avec saint Thomas ces trois voies de causalité, d'éminence et de négation par lesquelles l'âme s'élève à Dieu ; mais tout préoccupé qu'il est par la beauté de cette voied'^inance, qui a ce semble plus d'affinité avec sa noble intelligence , il préfère en démontrer la réalité comme ce philosophe qui prouvait le mouvement en marchant , que de la défendre contre les doutes des esprits timides ou sceptiques en montrant son rapport intime avec le principe de causalitéé
De là il pourrait arriver qu'un lecteur peu attentif crût pouvoir tirer du livre du P. Gratry un argument en faveur de la doctrine de l'école écossaise qui , pour expliquer chacune des idées]dont l'analyse office quelque difficulté, a introduit dans l'âme humaine autant de sens différents, distinguant le sens moral, le sens du beau, etc., au lieu de montrer l'identité de Tidée du bien et du beau avec l'idée même de l'être. Nous ne connaissons guère de tendance moins philosophique ou même plus antiphilosophique que celle-là.
BU iPROGÉDÉ DIALEGTIOUE. \\h
d'abord parce qu'expliquer ainsi les choses , c'est renoncer à les expliquer ; ensuite parce que, bien loin de réfuter les sceptiques qui nient la réalité de ces idées , on leur fournit parla création de ces différents sens, qu'on affirme comme dcg Ëûts sans rendre raison de leurs opérations, un motif plus que plausible de soutenir que ces idées n'ont rien que de subjectif. C'est ainsi qu'inventée afin de réfuter les sophismes de Hume, la philosophie écossaise a été logiquement conduite par Thomas Brown à un subjectivisme fort analogue à celui de KaDt. Enfin cette manière de raisonner détruit l'intelligence en lui enlevant les idées , son plus noble apanage, pour y substituer des sens imaginaires. La philosophie ainsi traitée n'est plus qu'une nomenclature aussi oiseuse que compliquée des facultés de l'âme, relevée par quelques observations dont la finesse ne compense pas la stérilité. Dieu nous garde de ranger le P. Gratry parmi ces philosophes qui lions semblent porter pour une bonne part la responsabilité du discrédit où sont tombées les spéculations philosophiques dans cette Angleterre oii elles furent jadis si fort en honneur. S'il n'a pas insisté sur l'analyse de l'idée de l'infini et du procédé par lequel nous l'acquérons, autant qu'on aurait pu le souhaiter, il est bien loin de répondre comme les Écossais par un cri de désespoir aux défis du scepticisme* Une preuve que pour lui la perception de l'infini n'est pas un fait inexplicable et comme un élément irréductible de l'âme ^ c'est que nous n'avons pas puisé ailleurs que dans son ouvrage l'analyse que nous venons d'en donnera
^ C^est surtout à ce paragraphe que s^appliquent les réserves que nous avons faites en tdte de cet article, ^ote de la rédaction^
416 DU PEOGÉDÉ DIALECmOtE.
IL nous reste maintenant, pour compléter Tétude de celte merveilleuse opération de l'intelligence humaine, & examiner ses rapports avec les procédés divers par lesquels , en physique, on arrive à la découverte des lois générales qui régissent le monde des corps, en mathématiques, à la loi intime de génération des formes géométriques. Si nous nous adressions à un esprit d'un ordre moins élevé que ne Test le P. Gratry, nous aurions peut-être besoin de lui demanda ici la permission d'user à son égard de cette sincérité que se doivent mutuellement les hommes qui ne travaillent que pour faire triompher la vérité. Mais avec lui nous ne croyons pas cette précaution nécessaire. En lui soumettant , avec la modestie que nous commande la supériorité de son génie et de ses connaissances , les observations qu'a fait naître dans notre esprit cette partie de son traité , nous ne faisons qu'obéir à l'invitation loyale qu'il a lui - même adressée à tous ses lecteurs. Peut-être n'est-ce pas seulement notre propre sentiment, mais le sentiment d'un grand nombre d'entre ceux-ci que nous exprimons, en demandant à l'illustre écrivain si, dans cette matière , sa parole n'a pas un peu dépassé sa pensée , ou si encore Tiûstinct de l*unité qui est le caractère des esprits philosophiques, ne Ta pas poussé au delà des strictes limites du vrai. Si, entre ces
divers procédés de l'intelligence, le P. Gratry se fût contenté de nous signaler une certaine analogie, il n'eût trouvé que des approbateursi II eût pu faire mieux encore ; l'universa- Uté de ses connaissances l'eût qualifié mieux que pers<NHié
DU PROCÉDÉ DIAtECnOUE. 417
pour nous faire saisir les différences des divers genres d'induction et d'analyse dont se servent les mathématiques et h philosophie^ et il ne lui eût pas été difBcile de trouver, dans la nature de ces procédés respectif , la raison intime des e^ts si dissemblables que produit sur Tintelligence l'étude de ces sciences.
Nous pouvons donc regretter qu'il n'ait pas tenu assez de compte de ces différences qui pourtant nous paraissent ^^s^tialles , et qu'il ait tellement insisté sur les analogies, ^I^'elles aient paru sous sa plume se transformer en une véritable identité. Il voudra bien nous permettre d'exposer ot^ièvement les raisons qui nous font regarder cette identité ^^Omme entièrement inadmissible.
Nous parlerons d'abord de Y induction physique, de cette opération de l'intelligence par laquelle elle remonte de l'observation des phénomènes et des faits les plus variés à la {Perception de la loi unique qui les régit. Y a-t-il identité entre ce procédé et celui par lequel nous remontons de la Vue d'un être créé à l'affirmation de l'Être incréé ? Nous ne le pensons pas, et il nous semble au contraire apercevoir entre eux les différences les plus radicales, soit que nous considérions le terme auquel ils aboutissent , ou le moyen par l^piel ils y tendent. En effet, tandis que l'induction physique ne me fait connaître qu'une loi abstraite , l'induction métaphysique me fait connaître une existence concrète. La loi que me fournit la première est renfermée dans chacun des faits que j'ai observés ; elle est comme l'essence commune que les conditions diverses dans lesquelles ces faits s'accomplissent revêtent d'accidents variés ; au contraire, l'existence incréée que l'induction métaphysique me révèle est
complètement distincte et infiniment diffërente de celle de l'objet créé qui m'a servi de point de départ. Il est bien vrai que l'un et l'autre de ces procédés me fournit un résul* tat en quelque manière infini , quoiqu'ils soient tous les deux partis d'un objet fini ; c'est en cela que leur analogie consiste, mais combien il s'en faut que ces deux infinis soient identiques ! Semblables par le nom^ ils sont en réalité infiniment différents, et l'inconcevable légèreté de Locke a pu seule les confondre. L'un est l'infini véritable , l'Être dont la perfection n'a pas de bornes ; l'autre est l'infini en possibilité y l'indéfini , l'être qui peut être multiplié au delà de toute mesure , parce que , pour grand que soit le nombre de ces multiplications , elles ne sauraient jamais égaler le véritable infini ; c'est-à-dire que Tinfini auquel nous conduit l'induction physique, est ce qui ne peut jamais être infini. On pourrait même nier que cet infini tel quel soit l'objet immédiat de Tinduction. Son objet véritable est la loi commune, à laquelle on arrive par l'élimination des accidents particuliers ; l'affirmation que tous les faits du même ordre, passés, présents et futurs , existants et possibles, se régiront d'après cette même loi, cette affirmation, disons -nous, ne peut être que la conclusion d'un syllogisme , dont la majeure serait cette proposition : // appartient à la sagesse du Créateur de soumettre tous les faits d'un même ordre à une loi unique. La mineure, qui est formée par l'induction, formule la loi de l'ordre de faits en question; et ce n'est qu'en vertu de cette double affirmation que la loi découverte par l'induction peut être étendue au nombre non infini , mais indéfini, de faits semblables que Ton connaît comme possibles.
DU PROCÉDÉ DIALECTIQUE. ilO
Noas le demandons : qu'y a-t-il de commun entre ce rai* socnement, dont la mineure et la conclusion sont, de l'aveu même du P. Gratry , le plus souvent assez problématiques , et le raisonnement si simple et si lumineux par lequel l'intelligence attribue dans un degré supérieur à la cause de tous les êtres , toutes les perfections qu'elle conçoit possibles dans Ces êtres divers? Mais ce n'est pas seulement par leurs ré- ^viltats que ces deux genres de raisonnements différent entre ^\ax ; ils dififèrent encore et surtout par le principe d'où ils ï^^rtent et en vertu duquel ils concluent. Ceci nous paraît décisif. L'induction métaphysique, nous l'avons montré, ^'appuie sur le principe de causalité ; l'induction physique, au Contraire, s'appuie sur le principe d'identité, c'est-à-dire sur 1q principe même que nous avons vu servir de base à Y analyse. Ou, pour nous servir du terme employé par le P. Gratry, au Syllogisme. Cette assertion pourra paraître étrange à ceux C]ui sont accoutumés à mettre l'induction en opposition avec le syllogisme, et à regarder le Novum Organum de Bacon cx)mme le rival de l'antique appareil logique façonné par ^ristote ; et pourtant la différence n'est qu'à la surface, ou , si Ton veut, elle est dans les conditions diverses de la matière à laquelle s'appliquent ces deux genres de procédés ; mais au fond , et si on considère ce qui fait l'essence d'un procédé, à savoir, le principe d'où ils tirent leur force, ils sont parfaitement semblables. L'analyse métaphysique s'exerce sur des substances différentes par leurs modes accidentels , sur des hommes, des animaux, des plantes qui ne se ressemblent ni par leurs qualités spirituelles, ni par leurs propriétés sensibles; mais au milieu de cette dissemblance presque infinie elle parvient à découvrir par l'abstraction une essence
^fO IMJ PlOGinÉ DiALBcnoim.
unique qui se retrouve également flans tous les individas de \à même espèce , et qu'elle afBrme avec une égale certitude PQn-seulement du nombre limité de ces individus que Tobs^^ vation a pu atteindre « mais encore du nombre indéfini d'in-dividus possibles. Voilà ce que fait Fanalyse métaphysique par rapport à l'essence de l'bomme aussi bien que l'analyse géométrique par rapport à l'essence du triangle , et oela en vertu du principe d'identité.
Or l'induction physique , nous l'avons vu , prooëde précisément de la même manière. Dans les faits du n^me ordre les plus dissemblables , elle cherche un élément commun , qui est par rapport à ces faits ce qu'est l'essence par rapport aux substances de même espèce; et quand elle a décou* vert cet élément , elle l'affirme de tous les autres faits semblables. Ainsi elle affirme de toutes les attractions qu'elle» s'exercent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances , et la raison de cette affirmation , c'est que de même que tous les hommes possibles doivent reproduire dans leur diversité les traits essentiels du commun modèle sur lequel ils ont été formés^ et qui n'est autre que l'essence divine , ainsi toutes les attractions possibles doivent s'exercer suivant la loi unique que Dieu , principe commun de tout mouvement^ leur a imposée. L'un et l'autre de ces deux raisonnements s'appuie donc sur le principe d'identité , car ils ne concluent que parce que nous concevons qu'il n'est pas plus possible à l'attraction de se produire en s'écartant de la loi du premier moteur , qu'à l'homme d'exister sans avoir l'essence de l'homme. L'un et l'autre aboutit au même genre d'infini, c'est-à-dire à l'infini en puissance, à l'indéfini; l'un et l'autre y tend en
BU nuxsÉinft oiausctique. lit
d^ageaiU les propriétés génériques des conditions indivi- ^ïueUes. n y a donc réellement entre eux la plus étroite ana- K)gie. S'ils différent Tun de l'autre , c'est que l'induction pbyûque s'exerçant sur des phénomènes extérieurs dont le xapport intime avec l'essence des corps nous échappe , ne jpeut conclure avec la même infaillible certitude que l'analyse métaphysique qui s'exerce sur les essences mêmes des
choses»
CETTE dissemblance si profonde que nous avons trouvée entre l'induction physique et l'induction métaphysique , nous la retrouverons entre cette dernière et le procédé infinitéêimaL Nous remercions le P. Gratry d'avoir û nettement décrit ce procédé et de l'avoir mis à la portée des esprits qui, comme le nôtre, ne partagent pas avec lui l'avantage de joindre à de profondes connaissances philosophiques la science des mathématiques transcendantes. C'est dans la notion si claire qu'il nous eu a donnée que nous puiserons les difficultés qui nous semblent s'opposer à l'identification de ce procédé avec le procédé dialectique. Ici encore nous trouvons des différences essentielles et dans le point de départ, et dans le terme, et dans l'opération par laquelle l'intelligence arrive del'un à l'autre.
Nous savons déjà quel est ce point de départ du procédé dialectique. C'est une existence créée d'où il s'agit de conclure à une existence incréée. Il n'en est pas ainsi du procédé infinitésimal, qui part d'un rapport variable et complexe pour arriver à un rapport simple et invariable. En effet, son
m DU PBOGÉDÉ DIAUBCnODB.
point de départ est la valeur de Tangle que fidt la sécante d'une courbe avec une droite donnée ; son but est de tirer de cette valeur, qui varie avec la distance des points dlntersection, la valeur invariable deTangledela tangente. Donc le résultat que poursuit le procédé infinitésimal n'est pas d'at-* teindre une réalité distincte de son point de départ , puisque si l'élément invariable qu'il cherche n'était pas renfermé dans les équations variables où il le cherche , aucune tran&r formation ne pourrait l'en faire sortir; ce n'est pas même, qu'on veuille bien le remarquer, d'élever cet élément, fourni par le point de départ, à un ordre supérieur, car on ne sau-^ rait dire que l'angle de la tangente soit d'un ordre supérieur à celui de la sécante; c'est uniquement de dégager cet élément invariable de toutes les quantités variables auxquelles il peut se trouver mêlé, et d'arriver ainsi à une formule qui donne la loi générale de la courbe indépendante de toutes les conditions particulières.
C'est ainsi que le P. Gratry nous a fait comprendre le résultat où aboutit le procédé infinitésimal. C'est lui-même qui, dans sa Théodicée, p. 143, exprime ce résultat en ces termes : « Le procédé infinitésimal anéantit la grandeur finie des formes pour obtenir les lois et les essences des formes réalisables par la grandeur. Il supprime la quantité mobile, mais il conserve l'immuable essence. » C'est dire, ce me semble , aussi clairement qu'il est possible, que ce procédé remplit, par rapport aux formes géométriques , un rôle parfaitement semblable à celui que remplit, par rapport aux substances, l'analyse ou l'abstraction métaphysique ; car elle aussi, ainsi que nous l'avons vu, s'élève au-dessus des conditions particulières et des diverses limites de ces
DU PROCÉDÉ duleghoue. 423
sobstancesy pour obtenir leurs propriétés essentielles et les lois qui relent leur action. Mais il n'y a rien là, ce me semble, de commun avec cet autre procédé par lequel l'intelligence^ à la vue de la perfection limitée de la créature, affirme la perfection illimitée du Créateur.
Mais au moins n'y a-t-il pas entre ces deux procédés ce rapport essentiel que Tun et l'autre atteint l'infini ? Gomme mm tenons à être pleinement sincères , nous dirons que c'est surtout par ce côté qu'ils nous semblent différer. Et d'abord nous ferons remarquer que l'objet du calcul infinitésimal n'est nullement de prouver l'existence de l'infini dont il s'occupe ; il l'accepte comme simple hypothèse ; son . unique fonction est de chercher ce que devient dans cette hypothèse la formule du rapport que l'analyse algébrique lui a fourni : première différence essentielle avec le procédé dialectique, qui a pour unique fonction d'affirmer l'infini dans tous les genres de perfection. En second lieu, le P. Gratry lui-même nous dit très - explicitement que cette hypothèse est absolument irréalisable, et que l'infini dont s'occupe le calcul infinitésimal ne peut pas plus exister que Tessence abstraite de l'homme; ou plutôt bien moins encore, car cette dernière essence , en se concrétant dans chaque homme , garde au moins ses propriétés constitutives, tandis que l'élément infinitésimal, réalisé dans les courbes existantes, perd précisément ce par quoi il ressemblait en quelque chose ^ Tinfini : seconde différence qui le distingue essentiellement de l'infini métaphysique, qui est essentiellement concret et existant. Il est bien vrai que le P. Gratry ajoute que cette idée de l'infini géométrique a sa réalité en Dieu. On ne saui^it douter en effet que si cette idée a quelque réalité , k
m DU PROCÉDÉ DULBGTIOUB.
raison do cotte réalité , comme de toutes les autres , ne se retrouve dans l'essence divine; mais ce n'est pas évidem-ment l'essence divine qui est l'objet immédiat de l'idée qui nous représente l'élément infinitésimal, puisque cet élément (qu'il puisse être appelé quantité ou non, peu importe) est trës-clairement conçu conune plus petit que toute quantité donnée , comme multiple et comme susceptible d'un rapport exprimable par une mesure finie. Nous le demandons encore une fois, qu'a de commun cet infini avec l'infini véritable, dont la simplicité dépasse toute grandeur et défie toute mesure? Voilà donc encore une nouvelle opposition entre les deux infinis dont s'occupent le procédé infinitésimal et le procédé dialectique : c'est que l'un est l'infiniment peUt et l'autre l'infiniment grand. Il est bien vrai que l'hypothèse des éléments infiniment petits des lignes géométriques entraine nécessairement l'hypothèse d'un nombre infiniment grand d'éléments semblables dans toute ligne donnée. Tous ceux qui ont réfléchi sur Tinsoluble problème de la divisibilité de la matière, savent que ce nombre actuellement infini d'éléments n'est pas une des conséquences les moins difficiles à dévorer de l'opinion qui admet la divisibilité indéfinie. Mais comme ce n'est pas ici le lieu de traiter une question aussi complexe , nous supposerons qu'il n'y a dans cette conséquence aucune absurdité ; nous ne rappellerons même pas au P. Gratry que Leibnitz^ le père du calcul infinitésimal, ne consentit jamais à admettre cette opinion ; nous nous contenterons de faire observer que si les explications du P. Gratry ne nous ont pas trompé , cet infiniment grand n'est dans le calcul infinitésimal qu'une conséquence qu'il néglige , mais que seul l'infiniment petit est l'objet dont il s'occupe ; et nous
BU PROGÉBÉ BIALECmQOE. 125
ajouterons 9 toujours appuyé sur son autorité {Log. L II,
p. 127) , qu'on ne peut , sans tomber dans le panthéisme ,
voirdanscetinfîni un infini véritable, et que, par conséquent,
pour éviter cette monstrueuse absurdité , il faut se résoudre
à n'y voir que l'indéfini.
Mais n'est-il pas au moins un rapport sous lequel le pro* cédé infinitésimal nous fait saisir un infini véritable? I^a durée et le mouvement peuvent - ils s'accomplir sans que l'être qui existe successivement et le corps qui se meut, parcoiirent un nombre infini d'instants de la durée, ou de points d^ns l'espace? Et l'impossibilité manifeste pour un être fini ^e parcourir par sa seule force ces distances infinies, n'est- ^lle pas une démonstration rigoureuse de cette grande vérité Pï^)clamée par saint Paul à l'Aréopage : In Deo vivimus, ^"^ovemur et sumus ? Nous voilà de nouveau en présence ^*une des plus obscures questions de la métaphysique, qu'il ^€ peut entrer dans notre pensée de résoudre en ce lieu, î^ïais nous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer cjue si la durée d'un être quelconque ou la distance qu'il pai*eourt était vraiment et actuellement infinie par quelque côté^ et à ce titre exigeait, pour être franchie , le concours de la toute-puissance et de l'immensité divine, ce concours ne saurait suflRreàl'être fini, mais celui-ci aurait besoin de setrans-^ former lui-même en Dieu , puisqu'en parcourant un espace quelconque, il aurait fait un acte vraiment infini et que, d'après l'axiome incontestable cité par le P. Gratry {Log., t. II, p. 150), tout ce qui est infini en un sens est infini en tout sens. Quelle que soit donc l'opinion qu'on embrasse au sujet de la divisibiUté du temps et de l'espace , il faut nécessairement avouer qu'un corps qui se meut ne parcourt pas
126 DU PR(3G£Dâ nuLuotioini»
un nombre de positions actuellement infini; car parler ainâ serait rendre tout mouvement absolument imposable , puisH que Tévidence dit avec saint Thomas que Tinfini ne saurait être parcouru : Infinitum non est pertransire.
Ainsi, sous quelque face que nous envisagions cet infini dont s^occupent les hautes mathématiques, il nous apparaît comme essentiellement différent de l'infini qui est le terme de l'induction métaphysique. L'exposé du P. Gratry nous apprend à n'y voir qu'une abstraction heureusement introduite par Leibnitz dans le calcul , pour simplifier la formule algébrique des courbes ou autres figures , en écartant tout ce qui est variable dans le rapport donné par la position de leurs divers points et en n'y gardant que l'élément invariable et commun. Comme Télément variable est précisément la distance différente des points entre eux, l'élimination de cet élément donne le rapport de direction déterminé par deux points qu'aucune distance ne séparersdt , ou , en d'autres termes, qui seraient à une distance infiniment petite l'un de l'autre. Il serait évidemment oiseux de disputer sur l'exactitude ou l'inexactitude du mot infini appliqué à l'expression de cette idée : il suffit que des deux côtés on s'entende sur sa signification ; mais il serait fâcheux que son identité avec le terme par lequel nous désignons l'Être souverain pût faire croire à quelque ressemblance entre les idées qu'il représente. Les théologiens et les philosophes ne feront aucune difficulté de laisser les mathématiciens parler tant qu'ils voudront d'infini , pourvu qu'il soit bien convenu que leur infini n'a rien de commun avec l'infini véritable que nous adorons, et que ce n'est qu'une abstraction introduite pour simplifier les calculs^ Cette abstraction est
su PROCÉDÉ DULEGTrQVS. 12*7
aussi rfolle que toutes les autres abstractions obtenues par Mjû procédé légitime ; mais pas plus que toutes les autres ^e ne saurait exister comme abstraction ; et comme ce qui ^st abstrait dans ce concept est précisément l'élément infinitésimal, c'est aussi celui par rapport auquel on ne saurait xaisonner comme on raisonne sur un objet réel qui existe <lans la nature des choses.
Tels sont les motifs qui nous empêchent d'admettre aucune identité entre le procédé qui arrive à cet infini en supprimant les grandeurs , et le procédé bien autrement sublime qui atteint l'infini véritable en supprimant les limites. Nous De craindrons pas d'avouer que ces motifs nous paraissent convaincants. S'ils ne paraissent pas tels au P» Gratry , au tnoms les r^rdera-t-il comme de sérieuses difficultés ; et alors il nous saura gré de les avoir exposées avec la franchise qu'exigeait de nous la droiture de ses intentions et avec une insistance proportionnée à la gravité du point en litige^ Convaincu comme il l'est de la vérité de sa théorie, il doit être heureux de la voir éprouver par une discussion approfondie ; car rien n'aide plus qu'une pareille discussion au triomphe de la vérité.
SAINT Augustin dit quelque part que, pour prévenir l'ennui que pourrait engendrer le commerce trop uniforme d'une amitié toujours complaisante^ il est bon de l'assaisonner de bin en loin de quelques dissentiments : rarissimis disseniionibtis consensiones condireplurimas. H y a aussi dans les louanges que se donnent les hommes- voués à la défense de
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la même cause y je ne sais quoi de fade qui a besoin d'être relevé par la sincérité avec laquelle ils discutent les pmnts de détail sur lesquels on peut être en désaccord momentané » tout en restant uni sur toutes les questions vitales. Cependant, arrivé au terme de cette étude , nous serions presque tenté de regretter que la nécessité où nous avons été de nous borner à une seule question, nous ait amené à &ire ressortir le point sur lequel nous croyons devoir être d'un avis différent de celui du P. Gratry, plus que les points bien phis nombreux sur lesquels nous sommes heurrax de le reccm* naître pour notre maître et notre guide. Mais au fond , quel avantage y aurait- il eu à ce que nous eusûons ûgnalé ces divers points et essayé de reproduire dans un c(»npte rendu, nécessairement trës-incomplet, un pâle reflet des vérités profondes que son livre nous présente , revêtues de toutes les splendeurs du style ? Nous espérons donc que le lecteur ne se méprendra pas sur nos vrais sentiments;, et ne supposera pas que les difficultés que nous avons cru devoir soulever contre un côté purement accidentel de sa doctrine , diminuent en rien notre profonde admiration pour son ouvrage et notre gratitude pour l'auteur. Nous sommes heureux de le redire : quelle que soit la valeur de quelques théories particulières, cet ouvrage est destiné à avoir un profond retentissement , non dans les carrefours, mais dans les âmes ; il n'obtiendra peut-être pas cette célébrité factice que distribuent les journaux , cette vogue dont les fictions les plus incohérentes ont le monopole ; mais il ira, avec cette majestueuse modestie dont la vérité ne se dépouille jamais , trouver tous ceux qui pensent , qui aiment , qui cherchent ; tous ceux qui n'estiment pas employer mieux leur temps en se livrant au tourbillon
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èes plaisirs ou aux fïireurs de l'agiotage qu'en s^élevant dans la région qu'habite la vérité immuable, et en pénétrant dans les mystérieuses profondeurs de leur propre nature. Pour tous les vrais philosophes, c'est-à-dire pour tous les vrais amis de la sagesse, cet ouvrage est une bonne fortune ; car tous gagneront à sa lecture, soit qu'ils entrent à peine dans la carrière, soit qu'ils l'aient déjà en partie parcourue. 6ui« dés par le P. Gratry, ils feront une connaissance plus intime avec les grands maîtres qui l'ont parcourue avec le plus de gloire avant eux, et dont la doctrine leur était peut- être voilée par de déplorables préjugés. Le P. Gratry n'aurait-il rendu à la philosophie que cet unique service, il aurait encore bien mérité de tous ceux qui s'intéressent à ses progrès. Quand on compare la manière dont il parle de saint Thomas, avec les appréciations aussi peu convenables qu'inintelligentes qui étaient de mode il y a quelques années au sein même des écoles catholiques, on ne peut s'empêcher de voir dans cet ouvrage le symptôme d'un progrès bien consolant. Et ce n'est pas là , grâce au Ciel , un symptôme isolé ; nous en bénissons Dieu avec d'autant plus d'effusion que nous sommes plus profondément convaincu que l'avenir de la théologie et de la philosophie parmi nous est attaché au soin avec lequel nous reviendrons à la méditation des œuvres de saint Thomas, de cet Ange de l'école qui n'a pas été moins providentiellement choisi pour élever l'édifice de la théologie catholique avec les matériaux recueillis par les Pères et les docteurs dans leurs luttes contre les hérésies, que Salomon ne le fut pour élever avec le fruit des guerres de David lé temple de Jéhovah.
Quand on voit tout ce que de belles intelligences dépenseiit n; 9
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1. fMjt.^tjEic fiHur «MUier des systèmes qu'ils croient neufs et .H/ii«i -i ^ ùeudrait qu'à eux de lire la réfutation dans les A^^fvt^ du Docteur angélique, on se demande jusqu'à quand 9v<A» tKHi:!^ plairons à jeter ainsi au vent nos richesses, au iKti vte rtvucillir l'héritage de vérité que nous ont amassé K'^ travaux de nos pères. Tous ceux qui liront le P. Gratry \\MU|H\Muht)nt comme nous ce qu'il y a de sublimes vérités ^HiiUiios dans ces volumes poudreux et d'apparence repous- )iauto; et c'est ainsi qu'outre la somme de vérités dont il ourichira ses lecteurs» il les mettra en possession de toutes k^ inappréciables richesses qu'ils avaient sous la main, mais Kyw sans lui ils eussent peut-être toujours ignorées.
ORmiNES CATHOLIQUES
DB