LA DOCTRINE DE L'EXPIATION
ET
Dans la conscience chrétienne, le pardon des péchés et la mort du Christ sont mis dans un rapport étroit et nécessaire. Mais dès qu'il s'agit de définir la nature de ce rapport, les explications diffèrent, les théories se contredisent, et la discussion ouverte depuis dix-neuf siècles dure toujours.
On peut concevoir ce rapport de deux manières opposées : faire de la mort du Christ la cause du pardon des péchés, ou bien, renversant les termes, en faire le moyen et la conséquence. Dans le premier cas, on dira que la mort de l'Innocent a déterminé Dieu à pardonner aux coupables, parce que la justice de Dieu s'est trouvée satisfaite. Ici le mot de satisfaction devient le mot essentiel et décisif. Dans le second cas, au contraire, le pardon ne relève que de la libre et souveraine initiative de Dieu. C'est parce que Dieu veut pardonner et parce qu'il est amour qu'il a envoyé son fils dans le monde, en sorte que la venue, l'œuvre et la mort du Christ ne sont que les moyens compris au plan de sa Providence, pour réaliser dans l'histoire son œuvre de miséricorde et de salut.
Au fond, deux conceptions générales du christianisme se trouvent ici en présence et en conflit. L'une part de la pré-
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misse légale du droit pénal : ciilpam pœna absolvil; l'autre, du principe spécifiquement évangélique de l'amour qui pardonne à la repentance et à la foi. La pensée chrétienne, depuis l'origine, n'a cessé d'osciller entre ces deux conceptions. Elle n'a jamais réussi à les concilier, parce qu'elles sont contradictoires et correspondent en réalité à deux moments du développement de la conscience religieuse et morale. La première est à la seconde ce que l'esprit du rabbinisme légal est à l'inspiration du Christ. C'est l'antithèse du droit social extérieur et de la vie morale, intérieure, profonde. Vaguement consciente de cette opposition, la spéculation théologique n'a pu se fixer dans aucune formule définitive. Aucune théorie de fexpiation n'est devenue, dans aucune Église, un article de foi. La doctrine est toujours flottante, et la discussion reste ouverte et libre.
On ne se propose pas ici de faire en détail l'histoire de la doctrine de l'expiation', mais de rechercher l'origine des notions qui la constituent, de noter les grandes phases qu'a traversées la pensée chrétienne, de dégager la tendance de cette évolution, le sens dans lequel elle se fait, et de faire entrevoir tout au moins le terme où elle doit aboutir.
' Cette histoire a été admirablement écrite par Clir. Bauh, die chrisll. Lehre von der Versoehnniig in ihrer geschichllichen Enlwickeliing. 1838; par A.RiTSCHL,d/eL<7i/Ttw/j derRechlfertigiing u. Versochnnng, 1870-14. V. aussi E. MÉNÉGOZ, La théologie de l'épi tre aux Hébreux, cii. VII, 1894.