‹ Etudes de théologie et d'histoireChapitre 4 sur 31 · LES NOTIONS BIBLIQUES · texte numérisé non relu

LES NOTIONS BIBLIQUES

I. — Le récit de la chute dWdam, ciii lit chapitre de la Genèse.

Depuis que l'apôtre Paul, dans son fameux parallèle des deux Adams, a lié au péché du premier l'œuvre réparatrice du second, le chapitre III de la Genèse est resté la base du dogme de la Rédemption; il en a fourni la raison nécessaire et déterminé les contours. Cependant le texte de Rom. y, 12 est unique dans le Nouveau Testament. Rien ne le rappelle, même de loin, dans la prédication de Jésus ni dans celle des anciens prophètes. C^est à la spéculation rabbinique que Paul, disciple de Gamaliel avant de devenir celui du Christ, a emprunté ce beau développement oratoire *, et quelle que soit l'autorité du grand apôtie, il est permis de se demander s'il est possible à la pensée chrétienne de rester éternellement attachée à une idée d'origine extra-biblique en somme, et dont l'auteur de l'épître aux Romains s'est servi, en passant, en guise d'illustration. Le schéma que la dogmatique traditionnelle en a tiré, pour y enfermer le dogme de la Rédemption, peut-il s'imposer encore à notre pensée et à notre conscience? Pour l'apôtre Paul, pour les rabbins et pour les contemporains, l'antique récit de la Genèse représentait un fait réellement historique; pour nous, en est-il de même ? Il convient de peser les considérations suivantes :

1" La découverte des tablettes cunéiformes qui compo-

* Ferd. Webek, Jùdisclie Théologie, 2'- cdit., 1897.

8 LA DOCTRINE DE l'eXPIATIOX

saient la bibliothèque palatine de Ninive a mis en évidence le fait que la cosmogonie de la Genèse n'est pas originale, mais représente la condensation et la rédaction hébraïque d'une ancienne mythologie chaldéenne. Il est donc impossible, à moins de vouloir se tromper soi-même, de dériver l'ensemble des récits bibliques, jusqu'au déluge inclusivement, d'une révélation surnaturelle et d'y voir autre chose qu'une série de mythes dont le lieu d'origine, comme celui des Hébreux eux-mêmes, fut dans la vallée du Tigre et de l'Euphrate ;

2o La longue existence de l'homme préhistorique durant toute la période quaternaire et peut-être au delà, l'idée que nous donnent de sa première condition, sur la terre, les instruments, les armes, et toute la pauvre industrie dont il a un peu partout laissé les restes ; tout ce long et lent développement dans un état d'enfance et de barbarie est sans proportion ni rapport d'aucune sorte avec le mythe de l'Éden ou celui de l'âge d'or que l'on rencontre ailleurs. La vue positive de la réelle apparition de l'humanité sur la planète et de l'humble et précaire existence qu'elle y a menée durant des milliers et des milliers d'années, nous a ouvert des perspectives absolument fermées jusqu'ici, et par là même elle a renouvelé complètement la conception de l'histoire des origines ;

3° L'anatomie comparée, l'embryologie, l'histoire des formes de la vie sur la terre, ne permettent pas de douter que l'espèce humaine n'ait eu pour ancêtres les espèces animales supérieures et qu'un lien de filiation organique ne la rattache à la chaîne que forment les êtres vivants ;

4** L'idée d'un état de perfection primitive, de justice, de science, de félicité et d'immortalité dans lequel l'homme aurait été créé immédiatement par Dieu, est le rêve de la poésie ou la fiction d'une logique abstraite. Elle a contre elle, non seulement toutes les analogies historiques, mais encore le récit de la Genèse lui-même ;

5" Les phénomènes d'engendrement et de naissance, de croissance et de déclin, enfin de mort, sont, pour les organismes physiques, les moments inévitahles d'un même développement vital, et l'un n'est ni plus accidentel ou surnaturel que tous les autres, A l'heure présente, il est devenu impossible à un homme cultivé de concevoir la mort physique comme introduite dans le monde, à titre surnaturel, pour punir le péché d'Adam. Aussi bien le texte de la Genèse, loin de nous présenter l'homme primitif comme immortel en acte ou en puissance, nous le montre comme soumis par son origine même et non par son péché, à la loi qui veut « que la poudre retourne à la poudre » ;

60 On peut soutenir que le mythe a un sens originel et une intention tout autres que ceux que l'ancienne exégèse y a découvert. La notion d'une chute au sens traditionnel et la doctrine d'un péché originel transmis, avec sa coulpe, à toute la race, lui sont étrangères. En mangeant le fruit défendu, l'homme sans doute a désobéi ; mais il n'en a pas moins acquis la connaissance du bien et du mal, ce qui est un incontestable progrès sur son état antérieur. S'il avait pu manger en même temps du fruit de l'arbre de la vie, il serait devenu immortel et semblable à l'un des élohim. Mais ceuxci l'en empêchèrent. De là l'état intermédiaire où l'homme s'est trouvé arrêté, capable de science comme les élohim, soumis à la mort comme les animaux et condamné à une existence précaire, pleine de misères, de luttes et de labeur. Le drame mythologique de la Genèse semble indiquer le premier éveil de la conscience morale avec le sentiment des contradictions douloureuses qui l'accompagnent toujours. Il ne saurait servir de fondement historique au drame correspondant de la Rédemption. Le dogme reste désormais en l'air ; il est nécessairement obligé de se transformer radicalement et de se dégager de la vieille forme mythologique, s'il ne veut y être étouffé.

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