POUR APPRÉCIER L'ACTION DES MEDICAMENTS SUR LA NUTRITION
Le mode d'administration le plus physiologique est l'ingestion stomacale ; dans ce cas il est utile de rechercher si l'absorption gastro-intestinale est complète ; on peut aussi avoir recours à l'injection sous-cutanée ou intra-veineuse; par ce dernier moyen on est toujours sûr de la dose mise en contact avec les éléments anatomiques ; il est indispensable de faire l'injection intra-veineuse avec une extrême lenteur, le plus loin possible du centre cadiaque. Au préalable, on doit caractériser chimiquement la substance à l'aide de toutes les réactions importantes et reconnaître la pureté du corps dont on veut déterminer l'effet sur l'organisme. Il est de toute nécessité que le médecin physiologiste soit très exercé dans les manipulations de la chimie analytique et qu'il connaisse dans tous leurs détails les fonctions dans la série zoologique avec toutes les circonstances qui les font varier.
Pour le moment, nous voulons insister sur un côté du problème : nous désirons savoir si la kairine agit sur les phénomènes nutritifs ; après s'être assuré des caractères chimiques et de la pureté du produit, on l'injecte en solu-
1 Les principes ci-dessus ont été exposés en grande partie à la Société de biologie et dans la Tribune médicale en 1883.
tion étendue dans les veines, par exemple dans une petile veine, qu'il suffit de découvrir, de lier d'abord en un point, puis de pratiquer une seconde ligature au-dessous de la première ; on a ainsi une portion de veinule gonflée par le sang; avec un peu d'habitude il est possible d'introduire directement une aiguille de seringue de Pravaz, ou bien de pratiquer une petite incision oblique, puis longitudinale, et de placer dans la veine une fine canule; on délie le nœud supérieur, on refait une ligature et l'on injecte lentement.
Sous l'influence cle la kairine, on note une diminution considérable cle l'exhalation pulmonaire de CO2, en fonction du temps et de la quantité d'air qui traverse le parenchyme pulmonaire. Le procédé employé est celui que nous avons décrit, en 1882, avec Gréhant, dans le Journal de Vanatomie et de la physiologie.
Expérience du 4 mai. — Nous injectons 0 gr. 60 de kairine à un chien de 14 k. ; avant l'injection l'animal exhale 2 gr. 14 GO2 en 8', tandis que 15' après l'injection intra-veineuse cle la kairine dans le sang, l'animal n'en rejette plus que 1 gr. 22 dans le même temps.
La température centrale est prise soit clans le rectum, soit dans le ventricule droit, soit dans la veine cave inférieure, à l'aide d'un thermomètre construit ad hoc; dans le cas actuel elle est constamment abaissée.
Nous nous proposons dans cette note cle montrer la haute importance de l'étude des gaz du sang, appliquée à la thérapeutique expérimentale; mais pour que ce travail porte tous ses fruits, il est de toute nécessité que les principes cle la méthode soient exactement définis. En effet, les gaz du sang varient cle quantité sous des influences multiples : la respiration, la circulation, la chaleur, les
sécrétions, la digestion, l'innervation modifient la composition du sang au point de vue des gaz; on comptera le pouls, la respiration, on prendra la pression sanguine, on extraira les gaz des urines et des autres sécrétions, on aspirera le sang en petite quantité (10 ce. environ) dans les artères, dans les veines périphériques et dans les veines centrales. L'analyse des gaz sera faite à l'aide de la pompe à mercure (nous ne saurions trop insister pour que cette opération soit exécutée le plus rapidement possible à 55° avec un soin extrême); la mesure des gaz sera faite dans une chambre spéciale, où l'on mettra en pratique les règles décrites parDoyère et par Bunsen. On détermine également la capacité respiratoire du sang.
Quand on ne peut avoir que quelques centimètres cubes de sang, il est préférable de doser l'oxygène par l'hydrosulfite de soude (Schiitzenberger et Quinquaud, Comptes rendus de la Société de biologie, 1874).
Il est souvent nécessaire de posséder au moins deux pompes à mercure, afin ^exécuter plusieurs analyses à la fois: avec des aides exercés, il est possible d'appliquer la méthode comparative et d'arriver à des résultats exacts.
Voici, par exemple, l'analyse des gaz du sang chez un .chien de 14 k., dans la veine duquel on a injecté 2 gr. 20 de kairine : on prend 20 ce. de sang dans la veine fémorale droite, dans le cœur droit et dans l'artère carotide; on fait l'analyse des gaz qui donne les résultats suivants :
Avant l'itijeelion
Après l'iujeciion
Gaz totaux contenus dans 20 ce. de sang de la
veine fémorale
1 1 ce. 4 8 ce. 7 1 ce. 8
4 ce. 1 3 ce. 3 0 ce. i
Gaz du sang pris dans le cœur droit :
Après Avant
l'injection l'injection I
Gaz totaux contenus dans 20 ce 10 ce. 8 G ce.
CO2 — — 7 ce. 5 3 ce. 3
0 — — 2 ce. 5 0 ce. 8 1
Gaz du sang pris dans l'artère carotide :
Avant 1/4 d'heure après Après
l'injection l'injecliou 24 heure»
Gaz totaux dans 20 ce. de sang. 11 ce. 1 o ce. 7 ce. 2
-CO2 — — 7 ce. 1 3 ce. 3 ce. 8
O — — 3 ce. 5 0 ce. 7 2 ce. 9
Ces analyses démontrent que les gaz du sang diminuent
dans de fortes proportions; par exemple, dans la veine fémorale l'oxygène tombe de 1 ce. 8 à 0 ce. 2, dans le cœur droit de 2 ce. 5 à 0 ce. 8 et dans l'artère carotide de 3 ce. 5 à 0 ce. 7; aussi en résulte-t-il un ralentissement des oxydations, qui explique l'abaissement de la température centrale et la diminution de la quantité de CO2 dans le torrent circulatoire; ce fait s'explique fort bien par la diminution de la capacité respiratoire, qui était chez ce même chien de 17 ce. 5 0/0 avant l'injection, tandis qu'après, elle était descendue à 11 ce. 5 0/0. — L'analyse de ces mêmes gaz, faite suivant les règles rigoureuses d'une bonne technique, permet de déceler bien d'autres phénomènes sur lesquels nous ne pouvons insister ici.
Il sera souvent utile de faire une étude plus complète du sang.
La spectroscopie et l'histologie chimique rendront par-
fois de grands services en décelant des lésions délicates du sang et des tissus ; en un mot c'est par l'association de tous ces moyens et de plusieurs autres que l'on arrivera à connaître les troubles nutritifs engendrés par les médicaments.
Pour apprécier le mouvement nutritif, au niveau des tissus, il est indispensable de mesurer le débit veineux dans le temps, en employant une veine avant et la veine similaire après, tout en conservant la même canule, les dosages étant faits dans la totalité du sang sorti des vaisseaux dans le même temps. Ces analyses doivent être faites à la suite de l'administration, tantôt rapide, tantôt lente de doses faibles, de doses fortes et de doses toxiques.