LE CŒUR
Le tanguin produit assez vite l'affaiblissement graduel des contractions cardiaques, par l'arrêt tardif du cœur, arrêt qui survient après celui des mouvements respiratoires.
Trente-deuxième expérience. — Injection sous-cutanée de tanguin à une grenouille. — Graphique des contractions cardiaques.
A 3 h. 39', on injecte de l'extrait de tanguin sous la peau du dos d'une grenouille; pendant l'injection l'animal s'agite, le cœur bat six fois par minute. Les 12 premières minutes qui suivent l'injection, le nombre des battements reste le même. A 4 h. 18', les battements descendent à 28 jusqu'à 4 h. 50'.
A 5 h. 24', on fait une nouvelle injection de tanguin clans
la cuisse ; à 5 h. 26', les battements sont à 16. A 5 h. 35'J les réflexes s'exagèrent, en même temps plusieurs attaques épileptoïdes avec opisthotonos se produisent; à 6 h. ib'\ on voit que les contractions ventriculaires sont très ralenties ; en même temps on note l'affaiblissement des contractions musculaires qui existent cependant encore.
Kig. 7.
Voici les graphiques, qui montrent: les battements normaux (fig. 6); les battements ralentis (fig. 7); dans ce dernier, le sommet indique la contraction ventriculaire précédée d'une ligne ascendante indiquant la contraction auriculaire.
Trente-troisième expérience. — Injection sous-cutanée de tant guin à une grenouille. — Graphique des contractions cardiaques.
A 6 h. 5', on fait l'injection; à ce moment, le cœur bat 50 fois ; 8' après, la grenouille commence à s'affaisser. Le cœur ne se ralentit d'une manière appréciable que 17' après le début de l'injection ; il bat alors 40 fois pal minute; 25' après, les battements sont descendus à 20|
TANOUIN DE MADAGASCAR 235
32' après, ils sont à 18; 36' après, le cœur ne bat plus que 16 fois par minute.
Fig. 10
Les graphiques (fig. 8, fig. 9, fig. 10), représentent les battements normaux du cœur et les battements ralentis : (fig. 8), normaux; (fig. 9), ralentis 25' après l'injection; (fig. 10), ralentis 32' après.
Trente- quatrième expérience. — Injection sous-cutanée de 0 gr. 25 d'extrait de tanguin à une grenouille. — Arrêts et reprises des battements cardiaques ; opisûiolonos. — Arrêt définitif du cœur.
Le 3 juin, à 10 h. 55', le cœur étant à découvert, on injecte sous la peau du dos d'une grenouille 0 gr. 25 d'extrait de tanguin. A 11 h., les mouvements respiratoires
ont cessé, le cœur se ralenlit; à 11 h., 2' on aperçoîj quelques secousses musculaires dans les pattes ; à 11 h. 9'. le cœur ralenti bat encore. Ail h. 15', très rares, contractions cardiaques, arrêts, puis reprises. A 10 h. 18', en percutant les pattes postérieures, on détermine facilement des contractions réflexes dans lespattes antérieures. A 11 h. 2i >', on produit un opisthotonos, en laissant tomber l'animal sur la table. A 11 h. 24', on aperçoit quelques contractions cardiaques avec arrêts et reprises. A 11 h. 42', le cœur est immobile, arrêté en systole.
Il est facile de constater dans cette expérience que l'empoisonnement par le tanguin offre des analogies avec l'intoxication par la strychnine; toutefois, les différences sont grandes : la strychnine à haute dose peut déterminer des arrêts cardiaques secondaires; mais le tanguin agit sur le cœur d'urne manière beaucoup plus hâtive.
Ainsi l'un des symptômes importants de l'intoxication par le tanguin consiste dans son action sur le cœur qui est ralenti avec arrêt en systole; le phénomène peut aller jusqu'au tétanos du cœur; le ventricule est pâle, contracté, inexcitable aux agents mécaniques et physiques ; les oreillettes se contractent plus ou moins longtemps après les ventricules ; il y a même là une preuve de l'indépendance fonctionnelle relative de ces organes. L'arrêt cardiaque a toujours lieu après l'arrêt respiratoire.
Quel est le mécanisme de cette action du toxique sur le cœur? Le poison agit-il sur l'appareil nerveux périphérique (ganglions, filets nerveux) ou sur le muscle luimême?
Le tanguin ne parait pas agir sur le cœur uniquement par l'intermédiaire du syslème nerveux central: en elle!,
sur la grenouillère ralentissement et l'arrêt se produisent alors même que la destruction des centres cérébro-spinaux a été complète. Voici des expériences qui démontrent les propositions précédentes:
Trente-cinquième expérience du 12 juillet. — Destruction des centres cérébro-spinaux sur deux grenouilles . — Intoxication de tune -par le tanguin. — Élude comparative.
A 8 h. 38', on détruit le cerveau et la moelle épinière de deux grenouilles; à l'une T on injecte 0 gr. 15 d'extrait de tanguin, et on abandonne l'autre R cà elle-même. *35' après, le cœur de la grenouille T est arrêté, tandis que celui de la grenouille R continue à battre régulièrement. 35' à 55' après l'injection, le cœur de T se met à battre pendant quelques secondes; puis s'arrête et reprend pour s'arrêter complètement 55' après l'injection. Le cœur de la grenouille R continuait à battre normalement2 h. après.
L'arrêt du cœur de la grenouille T n'est donc pas dû à l'influence du tanguin sur le système nerveux central, puisqu'il est détruit. De plus, cet arrêt n'est pas dû à la simple suppression sans intoxication des centres cérébrospinaux.
Voici des expériences parallèles qui plaident dans le même sens :
Trente-sixième et trente-septième expérience. — Destruction du système cérébro-spinal chez deux grenouilles . — Injection de tanguin. — Étude comparative.
A i h. 25', on détruit le système cérébro-spinal de deux grenouilles A et B, dont le cœur bat 50 à52 fois par minute. A 4 h. 31', on injecte à la grenouille B quelques gouttes
d'une solution d'extrait de tanguin. A 4 h. 45', le cœur bat 48 fois; à 4 h. 57', 28 fois ; à 5 h. 3', les battements sont à 16 ; à & h. 6' ils tombent à 12; la réplétion ventriculaire est très lente à se faire. A 5 h. 21', le cœur bat 14 fois, et à 5 h. 25' 12 fois ; à ce moment, on dépose sur le cœur quelques gouttes de sulfate neutre d'atropine. A 5 h. 55, c'est-à-dire 30' après le dépôt d'atropine, le cœur bat encore 12 fois par minute; l'accélération est donc nulle : c'est là un fait important dans l'étude du mode d'action du tanguin.
A 5 h. 57', le nerf scialique n'est plus excitable par le courant électrique, tandis que le muscle Test encore. Dans le cas présent, ce phénomène terminal existe plus de 30' après la première constatation du fait. De plus, il arrive un moment où un courant faible ne produit rien sur le muscle, tandis qu'un courant fort détermine des contractions.
Le cœur de la grenouille A, qui n'a pas été intoxiquée, battait 40 fois à 4 h. 57' et 48 fois à 5 h. 24', c'est-à-dire que 1 h. après la destruction du système nerveux les mouvements de l'organe n'avaient pas varié de nombre.
Le tanguin peut donc arrêter le cœur sans agir sur le système nerveux central. L'action cardiaque a-t-elle lieu par l'intermédiaire des pneumogastriques? Pour résoudre ce problème, nous avons curarisé un chien jusqu'à ce que l'excitation de ce nerf ne produise plus d'arrêt cardiaque (le cœur continue ses contractions grâce à la respiration artificielle); puis nous avons intoxiqué l'animal avec le tanguin; dans ces circonstances les battements du cœur se ralentissent et finissent par cesser; le tanguin peut donc agir sur le cœur en dehors des pneumogastriques.
Voici une expérience qui le prouve :
Trente-huitième expérience. — Curarisation d'un chien jusqu'à ce que le ■pneumogastrique ne produise plus d'arrêt cardiaque — Injection intra-veineuse de tanguin. T après le début de l'injection, les mouvements du cœur se ralentissent, la pression baisse et le cœur s arrête.
A 10 h. du matin, on injecte, à un chien pesant 9 k. 200, 0 gr. 05 de curare sous la peau de l'abdomen. Après 20', l'excitation des pneumogastriques diminuait encore d'une
Fig 11. — Tracé pris un quart d'heure après l'injection intra-veineuse de
curare.
manière notable les battements du cœur. Respiration arti- . ficielle.
A 10 h. 30', injection'intra -veineuse de 0 g. 10 de curare ;
Fig- 12. — Graphique montrant déjà un léger ralentissement du cœur du au tanguin, suivi d'une chute rapide do la pression artérielle.
à 10 h. 42, l'excilaLion, à l'aide des courants faibles ou très intenses, ne détermine plus le moindre ralentissement du cœur, qui bat avec une grande régularité.
A 10 h. 50', on injecte avec précaution dans la veine saphène 20 gr. d'eau, renfermant 0 gr. 20 d'extrait mixte de languin ; pendant 15', temps que dure l'injection, on ne constate aucun trouble du rhythme cardiaque; le graphique de la pression pris pendant ce temps ne dénote rien, si ce n'est une légère accélération des mouvements du cœur; mais à 11 h. 12', c'est-à-dire 7' après la
Fig. î3. — Ce tracé fait voir, le ralentissement du cœur qui est suivi d'un arrêt proJuit par le languin.
fin de l'injection, on voit sur le graphique que la pression baisse progressivement en même temps que le cœur se ralentit; peu à peu il cesse de battre.
Graphique montrant les battements du cœur et la pression artérielle dans le cours d'un empoisonnement par le curare, suivi d'un intoxication par le tanguin.
Cette expérience de double empoisonnement démontre que le tanguin n'arrêle point le cœur en agissant sur le pneumo-gastrique. En effet le curare avait, empêché que l'excitation du nerf ne produisît l'arrêt du cœur; or, puisque le tanguin anéantit les mouvements cardiaques, ce ne peu! pas être, en détruisant le tronc du nerf vague, qu'il amène cet arrêt.
La non-intervention du pneumogastrique dans l'arrêt
du cœur dû à l'intoxication par le tanguin est très nette dans l'expérience suivante :
Trente-neuvième expérience. — Atropinisation d'un chien vigoureux, puis injection sous-cutanée de tanguin. — A la suite de cette injection, affaiblissement, puis arrêt du cœur.
Fig. 14. — A. Ce graphique montre les pulsations normales du cœur du chien (artère en communication avec le tambour, le sphygmoscopa comme intermédiaire).
Le 12 septembre, un chien est intoxiqué, à 1 h. del'aprèsmidi, par le sulfate d'atropine. Après 30', on constate l'accélération du cœur.
Fig. 15. — Tracé montrant ^l'accélération du creur après le sulfale'd'alropine.
A 2 h., on injecte sous la peau du dos 1 gr. d'extrait de tanguin; 20' après l'injection, les battements du cœur deviennent inégaux, irréguliers, très affaiblis par moments.
Fig. 16. — Tracé montrant déjà les inégalités des contractions cardiaques après l'intoxication par le languin.
THÉRAPEUTIQUE ÇXPÉnjWEN'TAI.G. Jg
Enfin, 50' après le début de l'injection, le graphique montre une grande faiblesse du cœur, qui finit par s'arrêter.
Ici encore les battements ont été modifiés comme si l'intoxication parle tanguin s'était produite chez un chien non empoisonné par l'atropine.
Fig. 17. — Ce tracé traduit l'affaiblissement du cœur qui nuit par s'arrêter.
Graphiques du cœur après l'intoxication par le sulfate d'atropine, suivie de l'empoisonnement tanguinien.
En définitive, le tanguin paraît donc agir sur le myocarde.
Voici des expériences qui plaident en faveur de cette ernière opinion :
Quarantième expérience .
Le 8 septembre, à 4 h. 10', on place dans 2 ce. de solution de tanguin le cœur d'une grenouille très agile. A 4 h. 20', les battements sont beaucoup plus faibles. A 4 h. 25', les mouvements du cœur ont complètement cesse.
Quarante et unième expérience comparative.
Le même jour, à 4 h. 13', on place un cœur de grenouille dans l'eau distillée. A 4 h. 30', les contractions cardiaques sont régulières. A 4 h. 35', le cœur se contracte encore. A 4 h. 51', les mouvements du cœur cessent, mais
l'excitation du muscle provoque des contractions, tandis que l'excitation du myocarde de la grenouille de la quarantième expérience ne détermine rien.
Le tanguin a donc fait cesser les battements et perdre l'excitabilité 12 à 15' après le contact, tandis que le cœur placé dans l'eau distillée bat pendant 38' et reste excitable.
Voici d'ailleurs une autre expérience du même genre, montrant que le contact direct du tanguin avec le tissu cardiaque paralyse l'organe central de la circulation :
Quarante-deuxième expérience comparative.
A 11 h. 1', on sectionne les cœurs de deux grenouilles un peu au-dessous de leur base; l'un A est placé clans l'eau distillée, l'autre B dans l'extrait de tanguin.
11' après, le cœur A se contracte normalement, le cœur B faiblement. 14' après le début, les contractions de B ont cessé, tandis que celles de A persistent. 47' après, le cœur A se contracte encore.
Cette expérience démontre, d'une manière nette, que le tanguin anéantit les contractions du cœur, lorsque cet organe est en contact avec le poison.
Pour démontrer, d'une manière plus nette, l'action du tanguin sur le muscle cardiaque, il faudrait faire dès circulations artificielles, sur un cœur de tortue, par exemple, dans des conditions variées.
c. — Action du tanguin sur la pression artérielle