‹ Études d’hygiène publique (volume 2)Chapitre 12 sur 12 · DE L'ALIMENTATION DES NOUYEAU-NÉS A PARIS · texte numérisé non relu

DE L'ALIMENTATION DES NOUYEAU-NÉS A PARIS

Cette alimentation est très défectueuse, sans parler de l'abus du biberon, parce qu'elle est mal réglée, trop abondante ou prématurée. — Urgente nécessité d'éclairer la population sur les fâcheuses conséquences qui en découlent.

L'aliiTientation des nouveau-nés, maigre les progrès accomplis dans l'hygiène de l'enfance, laisse encore beaucoup à désirer. Sans doute les falsifications du lait mieux surveillées sont moins fréquentes ; sans doute l'emploi du lait stérilisé rend d'immenses services et sauve de nombreuses existences : c'est merveille, en effet, de voir des diarrhées, même vertes, s'arrêter sans aucune médication par la simple substitution de ce lait au lait ordinaire. Mais cela ne suffit pas, il est d'autres causes qu'il importe de faire disparaître.

J'ai beaucoup insisté ailleurs (1) sur l'addition au lait, en été, de trop fortes doses de bicai'bonate de soude. Dans la présente note, laissant de côté la question de l'élevage au biberon résolue aujourd'hui expérimentalement par Chalvet (2) et cliniquement par maints observateurs, je désire mettre en évidence les causes auxquelles je viens de faire

(1) Comptes renflux das séfijines! de In Soc. de Biol. pendant l'année, 1870, 5» série, t. 2, p. IH.

(2) Etudes d'hygiène publique, 2< série, 188, p. 184.

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allusion et qui provoquant des troubles graves de la nutrition chez les nouveau-nés, amenant souvent leur mort, je veux parler du défaut de réglementation dans Tallaitement, de la suralimentation et de l'alimentation prématurée. Ces causes ont, je le reconnais, déjà été signalées par divers auteurs, mais inutilement : on n'a tenu et on ne tient encore aujourd'hui aucun compte, dans la population parisienne, du moins dans celle qui fréquente nos consultations hospitalières des sérieux avertissements qui lui ont été donnés. Il n'est pas de semaine ou je ne constate, à ma consultation des Enfants-Malades, les déplorables effets de cet oubli ou plutôt de cette méconnaissance des règles les plus élémentaires de l'alimentation des enfants. Aussi, comme médecin, comme hygiéniste, je pousse un cri d'alarme et viens déclarer bien haut que sur 100 enfants qu'on me présente, en moyenne, tous les jeudis, il y en a une vingtaine environ qui, par suite de l'ignorance ou del'incurie de leur mère, de leur nourrice sont très malades, desséchés, momifiés ou déjà presque de petits cadavres.

A chaque consultation je constate une absence complète de réglementation dans plus de la moitié des cas, que l'allaitement se fasse par le sein ou par le biberon. Les mamans et les nourrices semblent ignoi'er tout-à-fait qu'il est nécessaire de mettre un intervalle de deux heures au moins entre chaque prise de lait. « Comment résister, disent-elles, aux cris d'un enfant affamé? C'est de la barbarie... ». -Et pourtant le triste état où se trouve le pauvre petit être devrait leur ouvrir les yeux ! Mais si quelques-unes finissent par se rendre à l'évidence, nous remercient et promettent de suivre nos conseils, d'autres, et ce sont les plus nombreuses, s'en retournent encore incrédules, malgré tous nos

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efforts pour les convaincre. Je dois dire que plusieurs mères ou nourrices m'ont déclaré que c'était môme d'après le conseil de sages-femmes, qu'elles alimentaieut leur nouiTisson toutes les fois qu'il semblait le désirer. J'insiste sur cette ignorance des sages-femmes qui a de si désastreuses conséquences. 11 y a là une lacune dans leur enseignement que je tiens à signaler. Plusieurs fois, du reste, à des examens de la Faculté de médecine, j'ai pu la constater.

D'autre part, on m'a présente^ dans un certain nombre de cas, des nouveau-nés qui ne quittaient pour ainsi dii'c pas le sein et rejetaient fréquemment le lait par suite du trop-plein stomacal ; ou bien à des enfants élevés au biberon, on faisait prendre de suite une trop grande quantité de lait ; on les gavait outre mesure. Dans l'un et Pautre cas on provoquait une série d'indigestions et il survenait même parfois des mouvements convulsifs des globes oculaires qui effrayaient beaucoup les parents sans toutefois les corriger de leurs détestables pratiques.

Mais sans conteste la pratique la plus mauvaise, celle qui produit le plus rapidement de fâcheux elîets sur la nutrition des nourrissons, c'est l'alimentation prématurée. Il semble que dans le milieu nosocomial où j'observe, les parents ont hâte de voir leurs enfants manger comme eux. Excités par les voisins ou les amis ils associent au lait, dès les premiers mois de l'existence, des bouillies, des panades, etc., et bientôt des aliments solides, alors même que les instruments nécessaires pour les broyer, les dents, ne sont pas encore sorties. Il faut entendre leur récit pour y croire. Je ne rapporterai que deux faits, vraiment inouïs, qui montrent jusqu'à quel point on peut aller dans cette voie.

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Au mois de janvier dernier, un alsacien m'amène à la consultation un enfant de trois semaines, dont la mère venait de mourir. A cette question comment le nourrissezvous, il me répond sans hésiter : « comme moi, c'est-à-dire avec du pain, des pommes de terre, des haricots, de la viande, etc. ». J'eus toutes les peines du monde à faire comprendre à ce brave homme qu'agir ainsi, c'était le meilleur moyen de tuer son enfant.

Le fait suivant est encore plus incroyable. Il m'a été communiqué par M. le D"' Delporte, aide-major au l^"" régiment du génie à Yersailles. Un gendarme trouvant que son enfant âgé de quatre mois ne prenait pas volontiers le lait de son biberon, substitua au lait de l'eau panée additionnée d'un certain nombre de gouttes d'absinthe. Ici encore il ne fut pas aisé de faire revenir de son erreur ce père grand partisan lui-même, très probablement, de la liqueur absinthique.

En présence d'une telle ignorance^ comment être surpris de l'effrayante mortalité qui frappe les nouveau-nés à Paris, surtout dans la classe encore peu éclairée de la population. Je suis même surpris, par ce que je vois, que cette mortalité ne soit pas encore plus élevée.

Je n'insisterai point sur les différentes modifications qui surviennent dans l'organisme de l'enfant quand la nutrition est si profondément troublée. Parrot les a décrites avec soin dans son beau livre sur VAù'epsie et les a suivies dans toutes leurs phases. Je rappellerai seulement que le défaut de réglementation, la suralimentation et l'alimentation pi'ématurée amènent presque toujours des accidents variés : c'est d'abord, on le comprend sans peine, une série d'indigestions stomacales et intestinales, de l'entérite, de la diarrhée cho-

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loriforiïie et même du choléra infantile ; puis un ballonnement chronique du ventre par distension gazeuse, et enfin plus tard, l'inllammation chronique ou la tuberculose des ganglions mésentériques (carreau) etc.

Du côté des téguments, on peut observer de l'érythème, de l'eczéma, de l'impétigo, de l'urticaire, de l'acné etc, affections développées, suivant toute vraisemblance, sous l'iniluence des produits toxiques élaborés dans les liquides altérés de l'estomac et de l'intestin.

C'est probablement aussi, à la suite de l'absorption de ces produits qu'apparaissent certains accidents nerveux (convulsions etc.)

Le système osseux n'échappe point non plus aux effets d'une alimentation vicieuse : le rachitisme, avec toutes ses formes en est une conséquence fatale ; c'est là sa vraie cause, quoi qu'en ait dit Parrot.

L'économie est profondément atteinte par cette alimentation vicieuse et par suite certains processus de l'évolution infantile se trouvent entravés. C'est ainsi que la dentition est retardée ou s'accompagne de manifestations pathologiques diverses (accidents dits de dentition etc.) qui ne s'observent pas chez les enfants dont la nutrition est normale. La véritable nature de ces manifestations est démontrée par ce fait qu'elles disparaissent si l'on supprime à temps les causes qui les ont produites. Il survient bientôt une amélioration sensible, qu'il s'agisse de troubles digestifs, d'accidents cutanés ou de troubles nerveux.

Mais je ne puis, ici, insister sur ces faits, que je ne cesse du reste de mettre en lumière dans mon enseignement clinique à l'hôpital des Enfants-Malades. J'ai hâte d'arriver aux mesures prophylactiques qu'ils commandent pour ainsi dire.

En présence des déplorables cflets de l'alimentation vi-

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cieuse des nouvoau-nés, en présence delà grande mortalité qu'elle détermine, im devoir impérieux s'impose aux hygiénistes : tenter tout ce qui est possible pour sauver ces petits êtres qui meurent victimes de l'ignorance ou de l'incurie de leurs parents. On se plaint de la diminution de la natalité en France, mais au moins faisons en sorte de mettre les enfants qui naissent à l'abri des dangers que nous pouvons écarter par une sage prévoyance. Il faut donc à tout prix éclairer la population parisienne, surtout celle des quartiers où les notions les plus simples de l'hygiène n'ont pas encore pénétré ; il faut, multiplier les Instructions relatives à l'alimentation des nouveau-nés ; il faut répandre dans les masses, les règles de cette alimentation par l'enseignement populaire, par des conférences faites aux mères et jeunes filles d^âge à se marier dans un avenir prochain. Il no manque pas de jeunes médecins, nouvellement installés, qui seraient heureux de prêter leur concours à une œuvre aussi philanthropique. Que le Conseil municipal qui a déjà tant fait pour l'hygiène de notre grande cité, veuille bien organiser cet enseignement ! Il en sera amplement récompense, en sauvant la vie d'un grand nombre d'enfants !

On ne saurait trop multiplier les moyens d'éclairer les intéressés. Ne serait-il pas possible de remettre aux conjoints, dans les mairies, après la cérémonie du mariage, un livret analogue à celui qu'on donne aux nourrices, où seraient indiquées -les règles de l'alimentation rationnelle des nouveau-nés et les conséquences que Ton peut redouter toutes les fois qu'on s'en écarte ?

En définitive, rien ne doit être négligé pour préserver l'enfant des dangers auxquels l'exposent les diverses phases de son développement.

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