‹ Études d’hygiène publique (volume 2)Chapitre 11 sur 12 · DE L'ANÉMIE HIVERNALE · texte numérisé non relu

DE L'ANÉMIE HIVERNALE

Conditions dans lesquelles elle se développe. — Ses causes. — Sa prophylaxie.

Il n'est pas d'année où je n'aie l'occasion d'observer chaque hiver un certain nombre d'enfants et de jeunes gens, élèves de pensions, collèges ou lycées qui ne présentent un notable degré d'anémie. À la même époque et souvent en même temps, je relève des faits à peu près identiques chez des employés de grandes administrations ou de grands magasins, chez des ouvriers, etc. qui séjournent dans des locaux souvent trop étroits et parfois si mal éclairés qu'on est souvent obligé d'allumer le gaz pendant une partie de la journée.

Ces cas d'anémie me paraissent avoir une origine commune, et comme ils s'observent exclusivement pendant l'hiver, on peut donner à cette variété d'anémie le nom d'anémie hivernale. Je me propose d'appeler l'attention sur elle dans cette courte note.

Les malades, quel que soit le milieu d'où ils proviennent, se plaignent presque tous des mêmes symptômes : maux de tête, vertiges, parfois même lipothymies, grande faiblesse musculaire, troubles neurasthéniques, inappétence, dyspnéo et palpitation pendant la marche ; en même tempsil existe de la pâleur de la face, une décoloration notable des muqueuses conjonctivale, labiale, etc. et, enfin, à l'ausculta-

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tion, on constate assez souvent des bruits de souffle à la base du cœur et dans les vaisseaux du cou.

Cette anémie n'existait certainement pas avant l'hiver chez plusieurs des malades dont nous venons de parler. Je les suivais depuis des années et j'ai vu naître pour ainsi dire l'affection. En général tout disparaît pendant la belle saison. Il s'agit donc d'une anémie développée sous l'influence de certaines conditions créées par l'hiver, et qu'il importe de rechercher.

Ce n'est pas au commencement de l'hiver, mais vers le milieu, au moment des grands froids et de l^'humidité, qu'on voit apparaître cétte variété d'anémie. A ce moment les portes et les fenêtres sont fermées avec soin ; l'aération laisse par conséquent beaucoup à désirer et souvent l'on a recours à un chauffage exagéré. Ajoutez à cela que souvent aussi, par suite d'un éclairage insuffisant on est obligé d'allumer les becs de gaz.

Lorsqu'on interroge les malades, ils répondent que c'est après un séjour prolongé dans une étude, un amphithéâtre, un bureau, un magasin ou un atelier (1) placé dans de telles conditions qu'ils éprouvent les premiers malaises, céphalalgie, sensation de vertige; et comme cette situation peut rester la même pendant plusieurs semaines et même pendant un, deux et quelquefois trois mois, on comprend que les

(1) Le milieu dans lequel l'anémie hivernale s'observe le plus souvent et au plus haut degré, c'est dans les bureaux téléphoniques. Là, 30, 40, 50 employées, la plupart des jeunes filles, sont entassées dans un bureau étroit, bas de plafond, éclairé et chauffé par le gaz. Sur ce nombre, un quart, un tiers deviennent rapidement malades par suite du défaut d'aération, de l'intoxication et de la station verticale à laquelle ces malheureuses sont condamnées. Il y aurait, dans de pareils milieux, à introduire de bien urgentes réformes.

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symptômes d'une anémie profonde se développent et s'accentuent de plus en plus. Est-ce à une seule et unique cause qu'il faut les attribuer ou à un ensemble de facteurs agissant, chacun de son côté, mais, en somme, aboutissant au même résultat? J'avoue que tout d'abord je fus assez embarrassé.

Me rappelant les belles expériences de Claude Bernard sur l'intoxication par l'oxyde de carbone, je crus pouvoir, en raison de la forte proportion d'oxyde de carbone que renferme le gaz de l'éclairage, rapprocher les faits que j'avais sous les yeux des anémies des cuisinières et des repasseuses dont la pathogénie est bien connue aujourd'hui, et que les progrès de l'hygiène ont permis de restreindre dans une large mesure ; mais un tel rapprochement n'est pas possible en présence des recherches si précises que nous devons à M. Grehant (1). Cet habile expérimentateur a montré, en effet, que lorsque la combustion du gaz de l'éclairage est complète, l'oxyde de carbone est entièrement transformé en - acide carbonique (2).

Il faut donc chercher ailleurs la cause de ces anémies.

La plus vraisemblable, et on peut dire, lapins active, est la viciation de l'air par la respiration animale et la combustion du gaz de l'éclairage qui diminue la proportion d'oxygène et donne naissance à une grande quantité d'acide

(1) Oa trouvera toutes ces recherches indiquées et résumées dans le récent ouvrage qu'il vient de faire paraître : Les poisons de l'air (l'acide carbonique et l'oxyde de carbone). Paris, in-18, 1890.

(2) Ce n'est que lors de l'emploi de mauvais becs de gaz que l'oxyde de carbone contenu dans le gaz de l'éclairage (5 à 13 0/0) échappe à la combustion. Les becs à flammes plates (en queue de poisson) doivent être proscrits.

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. carbonique. On peut ajouter aussi la chaleur dégagée par l'éclairage et le surchauffage.

Il est donc probable que toutes les causes réunies, l'une aidant l'autre, sont suffisantes pour troubler profondément l'hématose et provoquer le développement de l'anémieque je viens de signaler, alors que chacune d'elles, prise en particulier, ne pourrait peut-être pas, à elle seule, la faire naître, du moins à un aussi haut degré.

Quel est donc le remède ou plutôt quelle doit être la prophylaxie de l'anémie hivernale, affection qui, d'après ce que j'ai observé, me semble beaucoup plus fréquente qu'on ne serait tenté de le croire.

Elle doit consister surtout : 1° dans une ventilation aussi complète que possible qui aurait le double avantage de purifier l'air et d'atténuer les effets du chauffage souvent exagéré. Il ne faut pas oublier non plus qu'il importe de maintenir les locaux dans un très grand état de propreté, afin de les débarrasser des poussières déposées sur leurs parois et sur les meubles.

2° Dans l'emploi d'appareils d'éclairage munis de tuyaux de dégagement pour les produits de la combustion, ou plutôt, s'il était possible, dans leur remplacement par des lampes électriques à incandescence, qui échauffent peu l'air et ne fournissent pas de produits de combustion.

Ce mode d'éclairage est employé maintenant dans beaucoup de théâtres et de grands magasins. Il serait à désirer ([u'il le fut aussi dans les collèges, les ateliers, les administrations.

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