‹ Études d’hygiène publique (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · GRIPPE · texte numérisé non relu

GRIPPE

Prophylaxie de la grippe par l'huile de foie de morue.

Au cours de l'épidémie de grippe qui sévit dans l'hiver de 1891-1892, je fis à l'Académie de médecine (séance du 2 février 1892) la communication suivante que je crois utile de reproduire ici, parce que de nombreux faits ont depuis lors confirmé la réalité de ce que j'avais avancé :

Permettez-moi d'appeler votre attention sur un point d'hygiène qui a, malheureusement, à l'heure présente, un intérêt spécial d'actualité : la -prophylaxie de la grippe.

Après des discussions assez nombreuses sur la nature et l'origine de la maladie, on est arrivé, à la suite de l'épidémie de 1889-1890 et au cours de l'épidémie actuelle, à deux notions qui semblent définitives, à savoir que la grippe est une maladie infectieuse, transmissible par contagion.

Jusqu'à présent, ces notions sont restées à peu près stériles, on n'en a presque pas tiré parti pour la prophylaxie; sommes-nous donc tout à fait impuissants pour prévenir la diffusion du mal? Devons-nous laisser l'épidémie évoluer sans tenter quelque chose pour limiter sa diffusion et diminuer ses ravages? Je ne le crois pas. Il me semble, au contraire, que c'est du côté de la prophylaxie et des mesures d'hygiène qu'il faut se tourner, si l'on veut prévenir de nouvelles catastrophes.

Il y a parmi les hygiénistes actuels nombre de gens par-

faitement intentionnés qui acceptent avec toutes ses conséquences une doctrine que l'on professa naguère au moment des grandes épidémies de peste, et qui souleva plus d'un conflit entre les administrateurs et la population. Us veulent qu'on évite avant tout les émotions et les craintes, qu'on rassure le public^ qu'on lui fasse connaître seulement une partie de la vérité, lorsqu'il est impossible de la dissimuler, et encore qu'on la présente sous un jour atténué, de manière à ne jamais provoquer ni défiances, ni terreur. Cette politique me paraît fâcheuse. Je crois qu'il vaut mieux procéder d'une façon plus rationnelle et plus radicale, et dire pour la grippe ce qu'on dirait pour toute autre maladie de même ordre : qu'elle règne épidémiquement ; que, malgré sa bénignité habituelle, elle peut avoir dans des conditions déterminées, un caractère très grave et qu'il est prudent de prendre, pour se préserver de ses atteintes, les mesures dont l'expérience acquise dans les épidémies antérieures a prouvé l'utilité.

La grippe de 1891-1892 paraît moins grave que celle de d 889-1890 ; malgré cela, elle a élevé dans de sérieuses proportions le chiffre de la mortalité ; il faut espérer que l'acmé est atteint ; que désormais, les conditions seront plus favorables ; que les cas seront moins sérieux qu'ils ne l'ont été jusqu'à ce jour. On peut l'espérer, en tenant compte de cé que l'on a vu dans les épidémies antérieures, mais il est impossible de l'affirmer.

La cause prédisposante dont l'action est la mieux connue, la plus manifeste, la moins douteuse, c'est le froid humide.

11 est bon, je crois, de le rappeler à la population, et de l'engager à tout faire pour s'en défendre : se couvrir avec soin, s'alimenter le plus substantiellement qu'on peut; évi-

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ter le surmenage, les courses au dehors pendant la nuit ou à une heure avancée de la sou-ée ; rester au lit plus longtemps que d'habitude ; prendre des boissons toniques chaudes en quantités modérées, voilà des précautions qu'il nous parait bon et utile de i-ecommander à chacun ; mais qu'il faut recommander surtout à ceux que la grippe frappe de préférence et qu'elle tue plus souvent que les autres lorsqu'elle les atteint. Dans cette catégorie, je fais rentrer les débilités de toute sorte, les tuberculeux, les cardiaques et les diabétiques.

La maladie infectieuse les menace de deux manières : elle peut les tuer soit directement, soit par ses complications, ou bien aggraver leur état en accélérant la marche de l'alfection dont ils souffraient.

Il serait à désirer qu'à côté des précautions à longue échéance et banales dont je viens de parler, on possédât un agent spécifique dont l'action fût, sinon infaillible, du moins capable de diminuer sérieusement les chances d'invasion pour chaque individu. Cet agent, nous le cherchons, et je crains bien que nous ne le cherchions longtemps, car la plupart des spécifiques vantés jusqu'ici n'ont pas répondu à ce qu'on attendait d'eux. Il y a pourtant un médicament, dont on ne dit rien, auquel on ne paraît même pas songer et dont l'utiUté, au point de vue prophylactique, me paraît réellement sérieuse : c'est l'huile de foie de morue.

Dans le cours de l'épidémie de 1890, j'en ai fait prendre d'une façon régulière et méthodique à trente enfants, dont le plus jeune n'était âgé que de dix à onze mois ; il n'y a pas eu un seul cas de grippe parmi eux ; plusieurs de leurs frères et sœurs qui ne prenaient pas d'huile de foie de morue en furent atteints. J'ai fait aussi des observations ana-

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logues chez un bon nombre d'adultes et de vieillards. Les efl'ets de l'huile de foie de morue chez ces derniers sont étonnants. Il y a une douzaine d'années, il y eut, comme toujours à Paris, un assez grand nombre de grippes ; quelques-unes furent très graves ; j'en ai même vu qui eurent des terminaisons mortelles. Comme il n'y eut pas d'épidémie à proprement parler, on s'en inquiéta beaucoup moins qu'à l'heure actuelle. Je soignais un vieillard depuis longtemps d'un catarrhe bronchique avec poussées hivernales. Je lui fis prendre de l'huile de foie de morue, et, durant tout le cours de l'hiver, il n'eut presque pas de toux ni d'expectoration ; dans les hivers qui ont suivi, la même mesure prophylactique a eu des résultats également favorables (1).

Dans l'épidémie actuelle, je n'ai eu jusqu'à présent qu'un seul cas de grippe chez mes malades que j'ai mis systématiquement à l'huile de foie de morue. Celui qui a été pris était un tuberculeux sur lequel la grippe a été, du reste, assez bénigne.

Je fais prendre, aux enfants, une, deux, trois, ou même quatre cuillerées à café ; aux gens plus âgés, deux ou trois cuillerées à soupe : je recommande le milieu du premier déjeuner, de manière qu'en se mélangeant aux aliments, l'huile n'apporte aucun obstable à l'action des glandes de l'estomac ; administrée de cette façon, elle est bien supportée, et ne provoque ni dégoût, ni vomissement.

(1) J'ai donné des soins, jadis, à deux vieillards qui vécurent l'un 89 ans, l'autre 92 ans. Ils prirent, chaque hiver, pendant de longues années, de l'huile de foie de morue et s'en trouvèrent si bien qu'ils me déclarèrent plusieurs fois que j'avais trouvé, pour eux, la fontaine de Jouvence.

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