‹ Études d’hygiène publique (volume 3)Chapitre 14 sur 35 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

Total 1.785.811 habitants.

En 1888, le chiffre minimum des fièvres typhoïdes correspond au mois de mars, il se fait une légère élévation en avril; tout est stationnaire en mai et en juin. A partir du 9 de ce mois, 300,000 personnes boivent de l'eau de Seine, la mortalité s'élève de 50 à 84 ; à partir du 20 juin on a cessé de donner de l'eau de rivière ; elle retombe en août à 52.

En 1889, la substitution commence dès le 25 mai et elle ne cesse plus ; on ne s'aperçoit pas tout d'abord de l'influence du changement sur la santé générale, et cela s'explique puisque l'on doit tenir compte de la période d'incubation ; en juillet se produit un phénomène analogue à celui de 1888, mais beaucoup plus caractéristique ; on a abreuvé

avec libéralité toute la population à l'eau de la Seine et de l'Ourcq ; le chiffre des décès s'est élevé de 52 à 115 ; on continue en août, la mortalité s'élève encore.

La stricte équité exige qu'en septembre, ce soit le tour d'autres arrondissements ; les chiffres se maintiennent. Les administrations ont rivalisé de zèle, il n'y a eu ni passe-droit ni irrégularités ; en face du danger de fièvre typhoïde les quartiers sont égaux, les citoyens sont égaux ; il n'y a de privilégiés que ceux qui ont eu déjà la maladie et n'en sont pas morts !

Je ne songe nullement à blâmer la Municipalité qui a fait ce. qu'elle a pu ; je ne blâme pas davantage la Compagnie des Eaux qui fait tout ce qu'elle peut pour satisfaire aux besoins du public et répartir équitablement entre les fractions de la population parisienne la provision qu'elle possède.

Mais je regrette qu'on soit obligé de se demander tous les ans à une certaine saison, de quel côté on projettera les germes typhoïdiques. On dirait qu'en inventant le mythe du minotaure qui prélevait chaque année un sanglant tribut sur la jeunesse athénienne, les Anciens aient prévu les fatalités auxquelles se heurte l'hygiène de notre temps.

Dès que le cri d'alarme a été poussé, que la véritable cause du mal a été reconnue, une solution s'est présentée à l'esprit de tout le monde : « Nous n'avons pas assez d'eau potable, cherchons, et on a capté des sources éloignées : captons-en de nouvelles et un jour viendra peutêtre où nous pourrons donner à nos concitoyens assez d'eau sans bacilles pour satisfaire leur soif. »

Mais ce jour-là n'est pas arrivé ; on ne voit môme pas quand il arrivera. Le détournement de l'Avre est décidé

en principe ; les études sont faites, le projet de loi est préparé ; la dernière Chambre ne l'a pas voté et l'on ne sait quand la nouvelle le votera. On ne sait pas non plus ce que dureront les travaux: il y aura bien des tranchées à creuser; bien des tuyaux à fabriquer, bien des crédits à ordonnancer. Qui peut dire ce que les dépenses imprévues laisseront pendant dix ans au budget des dépensesprévues? Lorsque les conduites seront finies, des éventualités locales surgiront et exerceront une influence peut-être prédominante sur l'utilisation des sources nouvelles. Depuis vingt ans l'accroissement de la population a été constant; il a été question à plusieurs époques de supprimer l'enceinte fortifiée, ce qui comporterait certainement, à courte échéance, un agrandissement énorme de la ville ; puis est venu le problème des vidanges, le tout à l'égout, dont l'application réclamera des quantités d'eau qu'il n'est pas encore possible de déterminer.

De quelque façon qu'on envisage les choses, on trouve pour l'avenir des incertitudes : incertitude sur l'époque à laquelle la provision si anxieusement attendue sera livrée ; incertitude sur sa répartition, sur la quantité qui nous sera réservée. Du côté du mal, au contraire, tout est certain. Chaque substitution de l'eau de rivière à l'eau de source est un sacrifice fait à ce génie malfaisant de nos latitudes qu'on appelle typhus abdominal ou fièvre typhoïde. Entre une cause qui a produit ses conséquences hier et qui les produira demain, et un remède certain, mais dont les effets ne seront sensibles que dans dix ans peut-être, je ne vois qu'un terme, la résignation. Nos aïeux auraient parlé de jubilés, de processions, de prières publiques pour demander à Dieu de nous envoyer des

années fraîches. Je ne crois pas que personne songe à réclamer la mise en vigueur de ces mesures, si touchantes qu'elles soient, si respectable que puisse être leur ancienneté.

Je ne crois pas davantage qu'il faille laisser la fièvre typhoïde qu'apportent les eaux impures enlever chaque année 1,000 à 1,200 individus robustes et jeunes. Il est digne et rationnel de faire de lourds sacrifices, d'acquérir de nouvelles armes pour lutter contre les fatalités ; mais il est aussi rationnel de ménager celles que l'on possède, de ne rien perdre de ce qui est utile, d'employer pour l'alimentation, et seulement pour elle, les eaux potables de manière à prévenir des calamités périodiques.

La population de Paris était au dernier recensement de 2,260,945 habitants ; si nous donnons chaque jour 10 litres d'eau de source à chacun, la consommation sera de 22,609,450'litres, soit 22,609 mètres cubes 450 décimètres cubes. Or, la quantité journalière d'eau de source amenée à Paris est de 143,709 mètres cubes.

Notre première appréciation est au-dessus delà vérité: Combien y a-t-il de personnes, même de diabétiques, qui consomment en boissons 10 litres d'eau par jour pendant 365 jours ?En adoptant cette moyenne, certainement exagérée, nous trouvons que la provision consommée est inférieure de 121,000 mètres cubes à la quantité amenée. Pourquoi manque-t-on d'eau potable et pourquoi est-on obligé, lors des mois les plus chauds, de désaltérer la population avec des eaux dangereuses? Parce qu'on gaspille la première de ces eaux, parce que jusqu'à présent les Administrations n'ont pas été suffisamment convaincues de cette vérité pourtant évidente, que l'eau de source est de l'eau pour boire et non pour nettoyer, et qu'au-

jourd'hui^n la faisant servir à de trop nombreux usages, on porte préjudice à la santé publique. Dans mon premier rapport, je signalais cette déperdition "sans fournir de chiffres et je proposais un remède empirique, mais si simple que je n'hésite pas à le proposer de nouveau.

1° Il ne faut pas donner d'eau de source aux établissements industriels, aux vacheries, aux loueurs de voitures, etc. ; il ne faut pas que cette eau serve à l'arrosage;

2° Les particuliers doivent, autant que possible, ne l'utiliser que pour boire. Pour les nettoyages, la cuisson des aliments qui se fait à la température de l'ébullition, l'eau de rivière est bonne.

Ces desiderata ne seront comblés que quand la double canalisation sera réalisée. Aujourd'hui, si je ne me trompe, elle existe dans certains quartiers, mais elle est faite dans des conditions qui favorisent le gaspillage. Les tuyaux et les robinets des deux eaux ont un égal diamètre de telle sorte que les personnes qui ont à nettoyer peuvent tirer indifféremment à l'un ou à l'autre et avoir, dans un temps donné, la même quantité; c'est ce qu'elles demandent; il y a des raisons de supposer qu'elles préféreront toujours l'eau la plus claire. Aucun moyen de contrôle et de coercition n'existe; je ne crois pas qu'il faille compter sur la réserve des particuliers. On puise l'eau sans se préoccuper de la part que l'on prend à l'épuisement hâtif de la provision générale.

Supposons, au contraire, que chaque évier possède 2 robinets : l'un large de 15 à 20 mrll. à grand débit, l'autre n'ayant qu'un demi-centimètre ou moins de diamètre; on ouvrira le plus souvent le gros, on se servira de l'eau qu'il donne pour la plus grande partie des usages de la maison ;

avec le petit, on remplira la carafe qu'on sert à table. Il n'y a pas à craindre qu'une substitution volontaire ait lieu, que l'eau de Seine prenne la place de l'eau de source ; la vue et le goût avertiront vite les intéressés des négligences et des inadvertances.

L'expérience acquise en 1889 devrait être décisive. Employée comme elle l'est aujourd'hui, notre provision d'eau potable est insuffisante et elle le sera tant qu'on suivra les mêmes errements ; aussi nous ne prévoyons pas comment on pourrait supprimer la distribution estivale des eaux de rivière.

Dans ces conditions, je crois que l'influence de l'Administration doit s'exercer dans les deux directions suivantes:

1° Elle doit s'efforcer d'augmenter la provision par l'acquisition, la captation et la conduite de nouvelles sources ;

2° Elle doit veiller à ce que les eaux de sources recueillies dans les réservoirs parisiens ne servent qu'à l'alimentation et pour elle; leur suppression des établissements industriels, la double canalisation et la distribution par des tuyaux et des robinets d'inégal débit me paraissent indispensables.

Je serais heureux que le Conseil voulût bien formuler un vœu pour la réalisation de ces deux conditions (1).

(1) Le Conseil, après avoir entendu lecture de ce rapport, dans la séance du 27 septembre 1889, émit les vœux suivants :

« 1° Le Conseil renouvelle instamment, et d'une manière toute spéciale, le vœu qu'il a formulé à plusieurs reprises, de hâter autant que possible l'adduction des nouvelles sources achetées par la Ville ;

2° Il estime qu'il y a lieu d'insister auprès de l'Administration pour que les eaux de sources actuellement amenées ne soient utilisées que pour l'alimentation. »

On pourra consulter aussi sur ce sujet : Bull, et Mém. de la Soc. mèd. des Mj>., séance du 8 nov. 1889, et Rev. d'Hyg. et de Pol. sanit, 1889, p. 1125.

LA COQUELUCHE A PARIS

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