SA PROPHYLAXIE (D
RELATION DE DEUX ÉPIDÉMIES DE COQUELUCHE. — LA MORTALITÉ PRODUITE PAR CETTE MALADIE A PARIS DEPUIS DIX ANS. — CONDI- TIONS QUI PEUVENT LA RENDRE GRAVE. — MESURES PROPHYLACTI- QUES A PRENDRE CONTRE ELLE.
Monsieur le Préfet, sur votre invitation, j'ai visité le 9 septembre dernier un orphelinat dans lequel régnait depuis quelques mois une épidémie de coqueluche assez grave. Cet orphelinat, situé au n° 9 de la rue de Longchamps, a été fondé par les religieuses dites de la maison de Charité des mineures sans ressources d'Amiens. Il renferme 24 fillettes de 4 à 8 ans. Cet établissement, tenu avec beaucoup de soin et de propreté et bien installé, est irréprochable au point de vue hygiénique.
Jusqu'au 20 juillet 1889, l'état sanitaire avait toujours été satisfaisant. Ce jour-là une voisine sans ressource et obligée d'aller travailler au loin, vint prier la supérieure de recevoir sa petite fille, âgée de 3 ans, sur laquelle il lui était impossible de veiller. L'enfant fut admise et on l'amena vers midi; comme c'était l'époque des vacances, elle joua toute l'après-midi avec ses nouvelles camarades.
(1) Rapport lu au Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la Seine, le 11 avril 1890.
Il V'.I F.S" K PUBLIQUE. III — 4
Le soir, on lui donna un lit dans un dortoir renfermant déjà six autres pensionnaires. Cette enfant qui paraissait bien portante et avait peu toussé pendant le jour, eut dans le cours de la nuit cinq ou six quintes convulsives qui éveillèrent l'attention de la surveillante ; elle songea immédiatement à la coqueluche, et dès le lendemain, la petite malade fut isolée dans un pavillon placé au fond du jardin. C'était bien, en effet, une coqueluche; la mère savait, selon toute probabilité, que l'enfant en était atteinte ; mais elle s'était gardée d'en rien dire.
Le surlendemain, une des six compagnes de dortoir de la nouvelle venue se mit à tousser, et bientôt sa toux prit un caractère paroxystique qui ne laissa aucun doute sur la nature du mal. Dans la semaine qui suivit, les cinq autres fillettes (toujours du même dortoir) furent atteintes à de courts intervalles ; le pavillon du jardin pouvait renfermer trois lits au maximum ; on dut envoyer dans mon service à l'hôpital des Enfants, les quatre restantes. Ce transfert fut un grand malheur pour l'une d'elles qui avait la teigne ; on la fit passer à la salle Bazin ; à ce moment, quelques cas de diphtérie s'y étant développés, elle fut prise une des premières ; il fallut l'envoyer au pavillon Trousseau où elle mourut au bout de 36 heures. Une autre de ces enfants mourut également de bronchopneumonie secondaire, bien que sa coqueluche ne présentât qu'une intensité moyenne.
Ainsi la négligence coupable d'une personne évitant de prévenir la supérieure d'un orphelinat que l'enfant dont elle demande l'admission est atteinte d'une maladie contagieuse, a causé six cas de coqueluche dont deux ont été mortels.
LA COQUELUCHE A PARIS
Peu de jours auparavant j'avais eu l'occasion de visiter à peu près dans les mêmes conditions une école libre dirigée par les sœurs de St- Vincent-de-Paul et située 28, passage des Petites-Écuries; elle renferme d'habitude 200 élèves ; un orphelinat annexé à la maison donne asile à 40 enfants.
C'est encore une élève nouvellement admise qui appdïte le mal; elle toussait, mais on n'y prit garde que quand sa toux fut franchement convulsive. Au bout de 36 heures, sa voisine se mit à tousser ; pendant 8 jours on put croire à un simple rhume ou à une bronchite de moyenne intensité ; mais, après ce laps de temps, le caractère des quintes ne laissa plus de doute sur leur nature ; en 8 jours, 14 enfants, élèves de la même classe, furent atteintes.
Ces deux exemples suffiraient à montrer, si on ne le savait déjà, avec quelle rapidité le contagium de la coqueluche évolue et se propage. 11 a suffi qu'une enfant contaminée couchât une nuit dans un dortoir pour que toutes les autres fussent prises ; la période d'incubation fut très brève, car une d'elles toussait déjà violemment au bout de deux jours. Au commencement du siècle, Laënnec (1) déclarait que la coqueluche est une maladie a frigore, se développant le plus souvent à la suite du passage brusque du chaud au froid ; que la contagion dont on a parlé quelquefois à propos d'elle n'est nullement prouvée. Aujourd'hui, elle l'est malheureusement trop bien, et les expériences accidentelles faites à l'orphelinat de la rue de Longchamps, à l'école de la rue des Petites-Écuries s'a-
(1) Laennec. Traité de V auscultation médiate et des maladies des poumons et du cœur. 4" édit., 1837, t. I, p. 221.
joutent à cent autres appartenant à différentes époques, à différents pays. Les germes spécifiques sont subtils et tenaces : j'ai vu une jeune femme prendre le mal en soignant son premier enfant âgé de 3 ans ; elle a l'imprudence l'aller voir sa petite fille de 10 mois qui était en nourrice aux environs de Paris et reste une heure environ près d'elle ; dès le surlendemain, l'enfant commence à tousser. Elle eut une coqueluche de moyenne intensité dont elle guérit heureusement. Dans deux cas rapportés par M. H. Roger (1) des communications qui durèrent à peine cinq minutes entre des malades et des sujets sains suffirent pour donner la coqueluche.
La notion de contagion est donc définitive. Depuis une vingtaine d'années, de nombreuses recherches ont été faites pour déterminer la nature du contage. Je ne puis, sans sortir de mon sujet, en donner ici l'exposé. Je me contenterai de rappeler qu'en 1886, un savant russe, le professeur Afanasiev, a décrit un bacille particulier qu'il considère comme l'élément spécifique de la maladie ; ses expériences m'ont paru consciencieuses ; les conséquences qu'il a tirées d'elles ainsi que de certains faits cliniques me semblent parfaitement déduites ; de telle sorte qu'aujourd'hui ce qui auparavant n'était que vraisemblable, c'est-à-dire l'existence d'un micro -organisme spécial, générateur et propagateur de la coqueluche, est très près d'être regardé partout comme vrai (2) .
(1) Roger (H.). Reclwrches cliniques sur les maladies de l'enfance, t. II, 1883, p. 377.
(2) On trouvera l'exposé complet de toutes ces recherches dans les leçons que j'ai faites, il y a quelques années, à l'hôpital des Enfants- Malades. (Origine et nature de la coqueluche, in Rente des maladies de l'enfance, 1888, p. 193, et Leçons cliniques sur les maladies des enfants, 18S9, p. 53.
LA COQUELUCHE A PARIS 53
Il faudrait savoir si l'on voulait s'orienter d'une façon rationnelle au point de vue hygiénique, où et comment se produit l'infection . Les probabilités sont pour les voies aériennes et le passage du courant d'air inspiré ; c'est de ce côté, en effet, qu'on observe les phénomènes initiaux ; pendant tout son cours, la maladie ne quittera pas ce territoire; quand elle tue, c'est surtout par broncho-pneumonie, mais on n'a pas trouvé encore le bacille patho ■ gène dans l'atmosphère, on ne sait s'il peut y vivre et y prospérer, de telle sorte que sur ce point nous en sommes encore aux vraisemblances.
Le contage de la coqueluche présente certainement une grande activité; il en a moins cependant que les germes morbilleux ; ceux-là aussi semblent avoir une prédilection particulière pour les voies aériennes. Dès qu'ils pénètrent dans nos salles d'hôpital, ils s'y développent avec une rapidité foudroyante : un enfant est enchifrené, a les yeux larmoyants, on ne Tisole que le lendemain quand on voit les premières rougeurs de l'éruption, il est déjà trop tard : les voisins sont contaminés et. en quelques jours, une partie de la salle est envahie. Heureusement que la coqueluche va moins vite, que sa prophylaxie est plus facile. On peut répéter à propos d'elle ce que j'ai dit, après beaucoup d'autres, au sujet de toutes les maladies épidémiques : pour s'en défendre, il faut le vouloir et agir.
La coqueluche est endémique chez nous, et, sous l'influence des conditions mésologiques que nous ne connaissons pas, mais très fréquentes, elle devient infailliblement épidémique. La densité de la population, la fréquence des rapports de famille à famille, d'enfant à enfant
contribuent à sa diffusion. Nous pouvons difficilement espérer la faire disparaître ; après l'expansion accidentelle, il reste des cas isolés ; ceux qui se prolongent en engendrent d'autres ; il existe ainsi une transition naturelle entre les épidémies, une dérive d'une autre. Aux îles Féroé on n'a conservé le souvenir que de deux épidémies de coqueluche (1), qui du reste furent importées chaque fois, en 1778 et 1836 ; mais nous ne sommes pas aux îles Féroé, et si nous pouvons, par des mesures hygiéniques prises à temps, diminuer dans des proportions considérables le nombre des cas, nous aurons fait tout ce qui est humainement possible.
Il serait intéressant de connaître la fréquence de la maladie à Paris ; cette évaluation est difficile, car la statistique municipale n'enregistre que les décès, et le nombre des cas que nous voyons dans les hôpitaux ne nous permet aucune déduction relativement à leur nombre total ; nous ne voyons d'ordinaire que les enfants sérieusement atteints, ceux dont on ne veut plus à l'asile ou à l'école et que les parents ne peuvent pas garder à la maison. D'après ce que nous disent nos confrères des nombreux dispensaires existant aujourd'hui dans la ville, la coqueluche est une des maladies qu'ils voient le plus souvent à leur consultation (2). Le nécrologe officiel est lui-même instructif : en 10 ans, de 1880 à 1890, il est mort de la coqueluche 4370 enfants à Paris (3). Les décès se répartissent de la manière suivante par année et par âge :
(1) Colin (L.). Traité des maladies épidemiques, 1879, p. 576.
(2) Consulter aussi : Beetillon (Jacques). De la fréquence des principales maladies à Paris pendant la- période 1865-87. Paris, 1S89, p. 141.
(3) Annuaires statistiques de la ville de Paris.
LA COQUELUCHE A PARIS
En 1880 — 521 cas.
De 0 à 1 mois 14
De 1 mois à 1 an 194
Del an à 2 ans 147
De 2- ans à 5 ans 148
De 5 ans à 10 ans 2£
Au-dessus de 10 ans, il n'y a pas eu de décès.
En 1881 — 481 cas.
De 0 à 1 mois 8
De 1 mois à 1 an, 200
De 1 an à 2 ans '. 127
De 2 ans à 5 ans 135
De 5 ans à 10 ans U
Aucun décès au-dessus de 10 ans.
En 1882 — 205.
De 0 à 1 mois 2
De 1 mois à 1 an 90
De 1 an à 2 ans GL
De 2 ans à 5 ans 48
De 5 ans à 10 ans 4
2ÔF
Aucun décès au-dessus de 10 ans.
En 1883 — 663.
De 0 à 1 mois 16
De 1 mois à 1 un an 278
De 1 an à 2 ans-. 192
De 2 ans à 5 ans 155
De 5 ans à 10 ans 21
De 10 à 15 ans 1
Par conséquent un décès au-dessus de 10 ans.
En 1884 — 454.
De 0 à 1 mois 11
De 1 mois à 1 an 177
De 1 an à 2 ans 140
De 2 ans à 5 ans 117
De 5 ans à 10 ans 9
Aucun décès au-dessus de 10 ans. ==
En 1885 — 272.
De 0 à 1 mois 3
De 1 mois à un an 96
De 1 an à 2 ans 81
De 2 ans à 5 ans 85
De 5 ans à 10 ans 7
Aucun décès au-dessus de 10 ans. =
En 1886 — 568.
De 0 à 1 mois 17
De 1 mois à 1 an...- 250
De 1 an à 2 ans 161
De 2 ans à 5 ans 121
De 5 ans à 10 ans 19
, . 568 Aucun cleces au-dessus de 10 ans. =
En 1887 — 429.
De 0 à 1 mois 13
De 1 mois à 1 an 160
De 1 an à 2 ans 126
De 2 ans à 5 ans 121
De 5 ans à 10 ans 9
Aucun décès au-dessus de 10 ans. =
LA COQUELUCHE A PARIS 57
En 1888 - 270 (1).
De 0 à 1 mois 5
De 1 mois a 1 an 126
De 1 an à 2 ans 77
De 2 ans à 5 ans 56
De 5 ans à 10 ans 6
Aucun décès au-dessus de 10 ans.
En 1889 — 520.
De 0 à 1 mois 13
De 1 mois à 1 an 207
De 1 an à 2 ans 142
De 2 ans à 5 ans 142
De 5 ans à 10 ans 16
Aucun décès au-dessus de 10 ans.
Ces données nous conduisent à des réflexions dont il sera possible de tirer profit au point de vue pratique.
1° Nous savons qu'aucun âge n'est à l'abri de la coqueluche, que les adultes et les vieillards n'en sont point à l'abri ; cependant nous ne trouvons dans tous nos tableaux qu'un seul décès après dix ans, correspondant à l'année 1883. C'est la preuve que la maladie diminue d'importance avec l'âge et qu'elle cesse d'être grave à partir de la dixième année. Dans les préoccupations relatives à la prophylaxie, les jeunes enfants doivent occuper la pre-
(1) Nous devons à l'extrême obligeance de M. le D1' Jacques Bertillon la communication des chiffres, non encore publiés, qui sont relatifs aux années 1888 et 1889.
mière place ; il faut protéger tout le monde, mais c'est sur eux qu'il faut veiller avec le plus de sollicitude.
2° Le maximum de la léthalité correspond à la première année de la vie.
3° Il ne paraît pas que la coqueluche augmente ou du moins qu'elle suit une progression régulièrement croissante. Mais, nous le répétons, nos chiffres correspondent seulement aux décès, et il est difficile de dire s'il existe une relation numérique entre eux et le nombre des cas.
Nous sommes naturellement conduit à parler de la gravité ; il y a sur ce point une unanimité bien rare entre les nosographes : la coqueluche est une maladie bénigne. Cette idée a pris racine dans l'esprit de la population. Il n'est pas rare d'entendre une mère dire à une voisine hasardant un mot de commisération au sujet d'un de ses enfants qui tousse à en perdre la respiration : « C'est une quinte de coqueluche, il en a plusieurs dans la journée et il n'en joue pas moins pour cela ». Comment expliquer alors ces sombres tableaux mortuaires ? On ne les a cependant pas dressés pour les besoins d'une cause, pour mettre un épouvantail aux mains des hygiénistes.
La vérité, la voici : un enfant de 8 à 10 ans, robuste, bien portant jusque-là, choyé par ses parents, soigné avec un dévouement peut-être exagéré, a toutes chances d'échapper aux dangers de la toux convulsive et à ses complications ; mais un pauvre petit être débile en venant au monde, chétif, mal nourri, mal protégé contre le froid, est fatalement un des vaincus de la lutte pour la vie. Les quintes, qui n'empêchaientpas son voisin mieux partagé de retourner à une partie de billes interrompue, aboutiront
LA COQUELUCHE A PARIS
chez lui à des accidents convulsifs, à un catarrhe suffocant, à la broncho-pneumonie. La coqueluche n'est pas grave, mais à une condition, c'est que l'organisme ne soit pas débilité, que des circonstances accessoires ne provoquent pas des affections redoutables plus menaçantes à ce moment qu'à tout autre.
Il serait presque possible de dire quel est le degré d'aisance de la population d'un quartier d'après le nombre des décès qu'y cause la coqueluche. Au centre de la ville, c'est le cinquième arrondissement qui est le plus éprouvé; or il y a entre la Seine et le boulevard Saint-Germain, sur les deux versants de la montagne Sainte-Geneviève quantité de petites rues dont les maisons, respectables par leur ancienneté abritent tout autre chose que des millionnaires. Dans les faubourgs de Plaisance à Vaugirard, à Grenelle, à Clignancourt, à Ménilmontant, etc. , les chiffres de mortalité sont plus élevés que partout ailleurs.
Mais les statistiques municipales ne disent rien des malades qui survivent, de sorte qu'elles ne nous renseignent pas sur la gravité de l'affection.
Voici ce que nous apprennent les registres de l'hôpital des Enfants-Malades au sujet des entrées et des décès par coqueluche pour une période de dix ans, de 1880 à 1889 inclusivement (1).
(1; Je ne saurais trop remercier M. Dapoigny, commis rédacteur à l'hôpital des Enfants-Malades, qui m'a donné ce tableau. A différentes reprises il a bien voulu me communiquer d'autres documents.
1880 il y a
eu 109 entrées,
79 sorties,
38 décès.
yo
ou