PRÉFACE
En publiant celte troisième série d'études d'hygiène, j'ai un peu élargi le cadre que j'avais adopté jusqu'alors. Les deux premières ne renfermaient que des faits observés dans l'agglomération parisienne ; ayant été deux ans de suite rapporteur de la commission des épidémies à l'Académie de médecine, j'ai pu envisager l'hygiène publique dans un horizon plus vaste. De la sorte mes lecteurs pourront rapprocher des desiderata existant à Paris, les desiderata existant dans le reste de la France : il y en a de toute nature, mais il y en a moins qu'à la fin du XVIIIe siècle, moins qu'il y a 25 ans; si l'éducation des masses se fait lentement, elle se fait ; c'est de ce côté que les hygiénistes doivent diriger surtout leurs efforts.
Je ne veux pas dire que de bonnes lois, des règlements de police avec dispositions coercitives soient un luxe; cette arme n'est utile que contre l'indifférence, elle ne peut rien contre l'ignorance. Celle-ci ne peut être vaincue que par l'enseignement : Instructions, conférences, expositions; tout ce qui frappe les yeux, attire l'attention, éveille les idées doit être employé. Les Conseils d'hygiène, les administrations ne sauraient
Yi PEÉFACE
agir avec trop d'activité dans ce sens. On verra dans une des études de ce livre que pour protéger contre la variole une localité renfermant une nombreuse population ouvrière, un médecin d'usine n'hésita pas à devenir éducateur et pédagogue; à faire, à ceux qui venaient le consulter, une conférence sur les dangers de la maladie et les moyens de s'en préserver. Ses efforts furent couronnés de succès ; il n'y eut pas d'épidémie dans sa commune, tandis que les communes voisines furent décimées.
Je ne songe pas à proposer la création d'un enseignement populaire sur les maladies infectieuses épidémiques, mais ne pourrait-on pas, sans pousser jusqu'à l'absurde l'idée de vulgarisation, faire savoir au public par des renseignements et des communications très simples qu'une de ces maladies vient d'éclater dans un rayon donné? indiquer ses dangers et les moyens de s'en préserver, prendre les mesures administratives que permet notre législation actuelle, et indiquer aux particuliers les mesures qu'ils auront à prendre euxmêmes? Il est indispensable de s'en tenir au strict nécessaire, de formuler des instructions très brèves, intelligibles pour tous, et, avant de rédiger un article, de se demander s'il est applicable.
Il me semble qu'entendue de cette manière, la vulgarisation hygiénique n'aurait rien d'outré ni de paradoxal. Je me borne à l'indiquer dans ses grandes lignes et n'ai nullement la prétention d'entrer dans les détails d'exécution ; l'autorité possède des moyens plus nombreux et plus efficaces que ceux dont disposent les individus ; je suis sûr que le jour où elle sera bien
PRÉFACÉ
décidée à s'en servir, à les faire converger vers un but déterminé, elle obtiendra des résultats inespérés.
La suppression des fléaux et des calamités que nous étudions n'est pas au delà des limites de la puissance humaine : je le répète et le répéterai tant que je m'occuperai d'hygiène. Si j'en crois les rapports que j'ai parcourus et ce que j'ai vu moi-même, l'expérience me donne raison.
Le premier facteur qu'il faut s'attacher à supprimer, c'est l'ignorance : Un homme prévenu en vaut deux, dit le proverbe. Cela est absolument vrai pour ce qui touche à la prophylaxie des maladies épidémiques.
Paris, Ie1' Mai 1890.
Auguste OLLIV1ER