II. — MALADIES ÉPIDÉMIQUES
Il existe toujours dans un quartier ou dans un autre de la ville, des varioles, des rougeoles, des fièvre typhoïdes et des diphtéries ; en 1888 il n'y a pas eu d'épidémies proprement dites, cependant le nombre des cas a été assez respectable pour réclamer des mesures énergiques. La plus rationnelle et la plus générale est la désinfection ; elle doit porter sur les locaux, sur le linge, les effets ; pour la diphtérie, la rougeole, la scarlatine c'est la seule mesure dont l'efficacité soit prouvée ; elle est indispensable à la suite de la variole et rendra presque autant de services que la revaccination ; elle est indispensable dans la fièvre typhoïde. Les commissions d'hygiène répandent et facilitent les désinfections, malheureusement elles se heurtent à des difficultés de toute nature : à l'inertie, à l'indifférence, à l'absence de texte légal précis.
« La désinfection est quelquefois complètement négligée et le plus souvent fort mal faite, dit le Dr Leboucq. Les conséquences sont quelquefois faciles à saisir ; ainsi rue du Théâtre n° 97 (à Grenelle), un enfant succombe à la diphtérie, la désinfection est faite d'une façon insuffisante ; peu de temps après la mère et deux autres enfants sont atteints et succombent.
On est prévenu trop tard ; les rapports des 2e, 5e, 10e, 11e et 12e arrondissements sont explicites sur ce point. L'avis d'un décès, par maladie contagieuse, arrive aux commissions, 20, 30, 40, parfois 50 jours après
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que le défunt est enterré. Lorsque le membre chargé de l'enquête se présente, le concierge ne sait trop ce dont on veut parler ; il faut chercher des détails chez les voisins, les amis ; les nouveaux occupants ne veulent plus entendre parler de fumigations ou de lavages antiseptiques et déclarent que depuis le temps, ils auraient infailliblement contracté la maladie contagieuse s'ils avaient eu quelque aptitude à la prendre. Ce raisonnement n'a rien d'absurde ; mais il arrive parfois que la démonstration de la nocuité du milieu a été faite entre le jour où le premier malade l'a quitté et l'arrivée du visiteur delà Commission d'hygiène.
Un garçon boucher occupant une chambre étroite et malpropre est pris de fièvre typhoïde, on le transporte à l'hôpital et on ne prévient personne ; il est remplacé par un autre locataire, un jeune homme également ; celui-ci est atteint delà même maladie 12 jours après son entrée dans la chambre infectée. L'enquête fut faite trois semaines après le transport de ce second malade. La chambre, cela va sans dire, n'était pas restée inoccupée ; heureusement que le nouvel arrivant était plus résistant ou plus réfractaire au germe typhique ; il ne fut pas malade (Martellière).
Nous relevons même dans le rapport fait par le Dr Laurans au nom de la Commission d'hygiène du 18e arrondissement une assertion extrêmement grave et à propos de laquelle il serait indispensable de faire une enquête : « Vous avez été frappés, dit le Rapporteur, de l'insuffisance des moyens employés par l'Administration pour arriver à détruire les germes et microbes auxquels sont dues la production et la transmission des principes
ÉTUDES D'HYGIÈNE PUItLIQUE
morbides. La plupart de ces moyens ne sont que des palliatifs qui ne détruisent pas le virus. Ils en cachent simplement la présence ; de ce nombre sont les lavages à Pacide phénique, borique ou autre, les émanations chlorurées. Vous avez pensé que les sulfurations ou mieux encore l'étuvage pouvaient seuls donner des résultats satisfaisants au point de vue de la destruction des principes infectieux. Un autre point qui ne vous a pas laissés indifférents c'est celui qui a trait aux fausses certifications de désinfection. Plusieurs logements signalés par les Commissaires de police comme ayant été désinfectés n'ont jamais subi la moindre épreuve sanitaire. D'autre part des immeubles désignés dans les rapports de ces magistrats, n'ont jamais existé. Le malade, la maladie et la maison sont de pure fantaisie. Cette fiction qui s'est trop souvent renouvelée a provoqué chez vous des regrets mêlés de blâme dont l'écho a dû arriver jusqu'aux oreilles de l'administration supérieure ». Nous le répétons, de pareilles allégations formulées dans un document officiel sont extrêmement graves. L'intérêt même des fonctionnaires visés exige une enquête ; si elle leur est favorable, il sera bon que les résultats soient publiés ; qu'il soit bien démontré que les reproches formulés par le Rapporteur de la Commission d'hygiène du 18e arrondissement sont dénués de preuve. Si, au contraire, les faits sont réels, si des magistrats ont pu oublier leurs devoirs au point de donner des renseignements erronés sur des questions intéressant la santé et la vie des citoyens, de mystifier volontairement ou involontairement une commission d'hygiène, il est bon que la chose soit portée à votre connaissance, Monsieur le Préfet, mieux que personne vous
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pouvez prendre les mesures pour qu'un pareil scandale ne se renouvelle plus.
Abstraction faite de tout parti pris et de toute mauvaise volonté de la part des fonctionnaires, on se trouve en présence d'une organisation défectueuse et qu'il faudrait modifier. Le Rapporteur de la Commission du 10e arrondissement croit qu'il sera bon de demander aux médecins de l'état civil d'inscrire sur les feuilles mentionnant les causes des décès et qui sont transmises au Maire : désinfection nécessaire; ce procédé me paraît en effet très pratique. Voici en quels termes s'exprime M. Legénisel, maire du 11e arrondissement: « Persuadé que l'hygiène ne rendra tous les services que l'on peut en attendre que lorsque les mesures prophylactiques seront passées dans les mœurs, nous pensons qu'un des moyens les plus pratiques d'atteindre ce but, serait de faire imprimer sur une carte quelques indications très précises sur l'utilité et l'obligation morale pour les familles de détruire tous les germes, contages, immédiatement après l'enlèvement des malades ou des morts et dans la chambre même avant toute projection de matières ou de linges. Ces cartes seraient mises à la disposition des médecins de l'état civil, des bureaux de bienfaisance, des sociétés de secours mutuels, des membres des commissions d'hygiène, des Commissaires de police, enfin des élèves garde-malades de l'école d'infirmiers et d'infirmières, des cours publiés de l'Union des Femmes de France, en un mot de toutes les personnes que leurs fonctions appellent à servir de vulgarisateurs de l'hygiène dans la société. Cette pratique n'empêcherait pas l'assainissement des logements après décès ; elle aurait l'avantage de combattre la propagation
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à l'instant même où elle peut commencer à faire des victimes, non seulement dans les cas mortels, mais encore dans les cas incomparablement plus nombreux où il y a survie et qui par conséquent ne sont pas portés à votre connaissance. La carte dont il est question pourrait énumérer pour l'instruction du public les maladies réputées infectieuses et la nature des produits ou objets à stériliser, ainsi que des liquides officiellement expérimentés de tous côtés. »
D'autres desiderata s'opposent à ce que la désinfection soit efficace. On ne la fait pas partout de la même manière : Ici on se contente de lavages superficiels aux solutions d'acide phénique, d'acide borique, là on s'occupe des appartements, mais on ne fait rien pour la literie, le linge, les hardes. Pour atteindre la perfection il faudrait évidemment que les papiers fussent remplacés, les plafonds refaits ou blanchis à nouveau ; il faudrait des fumigations sulfureuses, il faudrait que les vêtements fussent désinfectés euxmêmes. Obtiendra-t-on tout cela ? c'est douteux. La ville possède un certain nombre d'étuves à désinfection mobiles qu'elle met à la disposition des particuliers ; d'autres sont installées dans les mairies, dans celle du 13e arrondis: sèment par exemple. Faudrait-il, comme le demandent certains rapporteurs, suivre cet exemple et en installer dans toutes ? Ce serait une excellente chose, mais il ne suffit pas d'avoir des étuves, il faut dire à la population qu'elles existent et lui apprendre à s'en servir. Le public lorsqu'il n'en redoute pas l'usage ne sait à qui les demander. La Commission désirerait que l'administration supérieure fît connaître au public que ces engins sont à la disposition de quiconque en fait la demande en ayant
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soin de bien expliquer que l'opération est gratuite et que les objets soumis au traitement de l'étuve ne sont nullement endommagés mais désinfectés. Serait-il impossible de charger un bureau dans chaque mairie de recevoir ces demandes qu'on devrait encourager ? (Goujon).
Nous pourrions arrêter là cette revue des commissions ; comme nous l'avons dit, l'absence d'uniformité dans les plans suivis ne permet pas d'arriver à une statistique générale. Du reste; il y a peu de choses qui ne soient connues, peu de vœux qui n'aient pas été exprimés sur la prévention de chaque maladie infectieuse isolée ; la fièvre typhoïde diminue là où la provision d'eau potable est suffisante ; la morbidité et la mortalité sont en raison inverse de la quantité distribuée ; un rapporteur fait observer avec raison qu'il serait urgent de ne donner que de l'eau de source dans les écoles communales où les enfants prennent un repas. Un autre rappelle que M. Miquel a trouvé le bacille d'Eberth dans l'air de certaines rues dans quelques quartiers. Dès lors il est indispensable de prendre des précautions lorsqu'on remue une partie du sol de formation récente et constituée par des débris organiques dont la décomposition n'a pas été telle qu'il n'ait pu subsister dans différentes couches de parasites pathogènes. Il faut tenir compte de l'expérience faite il y a quelques années dans le 15e arrondissement. Les terres de la butte des Moulins enlevées à la suite du percement de l'avenue de l'Opéra furent transportées au Champ-de-Mars ; c'était une sorte d'humus qui était capable de rendre de grands services à l'agriculture, mais très dangereux dans l'intérieur d'une ville ; les quartiers avoisinants furent éprouvés par des
fièvres continues très graves. La Commission du 11e arrondissement se préoccupe à juste titre du percement de l'avenue de la République ; elle craint que l'expérience de Grenelle ne soit répétée.; les travaux qu'il faudra faire pour construire à la place occupée aujourd'hui par la cité des Bluets, obligeront de renverser un terréau comparable à celui de la butte des Moulins, a Nous vous demandons, dit le Rapporteur, s'il ne serait pas possible d'insérer dans le cahier des charges de l'adjudication des terrassements et d'imposer aux constructeurs des futurs immeubles, l'obligation de l'arrosage des terres par des liquides destructeurs de miasmes. »
Nous avons constaté avec regret que dans presque tous les arrondissements on a noté une augmentation du nombre des cas de diphtérie ; que presque partout on signale sa fréquence parmi les enfants des classes laborieuses, plus exposés à la contagion, moins bien préparés pour résister à la maladie lorsqu'elle les a frappés. On ne parle pas d'autres mesures que celles dont l'application a été demandée à différentes reprises au Conseil d'hygiène : désinfection soigneuse, hôpitaux d'isolement, asiles ou dépôts où les familles pourraient placer leurs • enfants lorsqu'un cas de diphtérie vient à éclater.
Quant à la variole, tout le monde se plaint que la loi relative à l'obligation de la vaccination n'ait pas passé. Il y a même pas mal de préjugés qui contribuent à répandre le mal :
On vaccine les enfants trop tard, souvent après qu'ils sont revenus de nourrice ; le chiffre le plus élevé de la mortalité est enregistré eutre la première et la troisième année. Plusieurs rapporteurs voudraient que la re vaccination elle-même devînt obligatoire.
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Nous n'ajouterons rien pour la rougeole, pour les oreillons dont il y a eu plusieurs épidémies dans le 1er arrondissement, une en particulier à l'école de l'impasse des Bourdonnais. La fréquence de la tuberculose paraît augmenter.
Le Dr Séailles, rapporteur de la commission d'hygiène du 17e arrondissement, voudrait qu'elle fût comptée parmi les maladies contagieuses et qu'elle donnât lieu aux mêmes mesures de désinfection que la fièvre typhoïde, la variole ou la diphtérie ; il a été témoin dans le cours de l'année 1888 d'un fait qui contribue à démontrer la nécessité des mesures prophylactiques de cet ordre. « Vers la fin de 1887 un concierge habitant une petite loge peu aérée meurt phtisique ; les meubles enlevés, il est remplacé par un ménage qui place son lit juste à l'endroit où se trouvait celui du défunt ; le mari, menuisier de son état, était déjà tuberculeux ou du moins sérieusement prédisposé à la tuberculose ; en 1879, il avait été soigné en province pour une bronchite aiguë très intense, accompagnée de crachements de sang; depuis lors, il n'avait pas eu de poussées suspectes. Il arrive à Pans, vient demeurer dans une pièce peu salubre, habitée plusieurs mois par un tuberculeux qui y est mort ; les accidents reparaissent et suivent une marche grave. »
Ces opinions sont partagées par beaucoup de rapporteurs ; tout ce qui peut contribuer à diminuer les dangers de transmissibilité est rationnel et légitime ; je crois cependant que les résultats obtenus par la désinfection ne sont pas aussi satisfaisants que pour les maladies infectieuses aiguës. Dans toute infection, on doit compter avec deux éléments : le contagium morbifique et la récep-
HYCUKNE PUBLIQUE.
tivité individuelle. Il serait absurde de supposer que toujours et dans toutes les maladies ces deux facteurs ont une égale importance : il y a lieu de craindre que pour la tuberculose ce soit le second qui l'emporte, et malheureusement il est en dehors de la sphère d'action des pouvoirs publics.
Je termine ici, Monsieur le Préfet, les considérations générales auxquelles m'ont paru donner lieu les rapports que j'ai eu l'occasion de parcourir. Je croirais cependant n'avoir rempli qu'en partie ma tâche, si avant de terminer je ne rendais pas hommage à ces corps instruits et zélés et à leurs Rapporteurs. Beaucoup des travaux en question ont été rédigés avec un soin extrême, on y trouve des renseignements très intéressants, une conception précise des améliorations que peuvent comporter nos différents services sanitaires, et des documents d'une réelle valeur. Ces institutions ont rendu jusqu'ici de nombreux services à la ville ; on ne saurait trop les encourager, car tout fait espérer qu'à l'avenir, elles en rendront beaucoup d'autres encore.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Prépack
Deux foyers épidémiques de rougeole.
Les salles d'asile et les crèches ; dangers de la maladie à l'âge des enfants qu'on y trouve. — Nécessité d'une surveillance et de l'isolement à la période d'invasion 1
La vulvo-vaginite des petites pilles.
Contagiosité delà maladie. — Une petite épidémie à l'hôpital des Enfants-Malades. — Précautions prises pour éviter la propagation et leurs résultats 7
Les vins empoisonnés d'hyères.
La pseudo-épidémie d'Hyères. — .Anatyse des mémoires de MM. Vidal, Marquez et Dubrandy ; on remonte aux origines et à la nature des principaux phénomènes cliniques. — Constatations nécroscopiques négatives. — Eessemblance des accidents à ceux qu'on observe dans les épidémies d'acrodynie. — L'ncrodynie était-elle de l'arsenicisme ? 18
Dkux épidémies de diphtérie a paris.
Uni' épidémie partant d'une école; mesures de prévention mal prises. — Autre épidémie dans une maison isolée. — Dit-
ogg TABLE DES MATIÈRES
Pages
ficulté de la prophylaxie dans les familles pauvres. - Anecdote caractéristique
La FIEVRE
3 typhoïde a paris pendant deux étés (1888-188!)).
Comparaison des statistiques. - Influence de la distribution des eaux potables sur les chiffres de la mortalité. - Projet d'économie pour la provision d'eau actuellement disponible. — Les deux canalisations
La coqueluche a paris ; sa prophylaxie.
Kelation de deux épidémies de coqueluche. — La mortalité produite par cette maladie à Paris depuis dix ans. — Conditions qui peuvent la rendre grave. — Mesures prophylactiques à prendre contre elle
La teigne a paris.
Diffusion de la teigne dans deux orphelinats. — Mesures à prendre pour prévenir la propagation de la maladie. — Examens microscopiques précoces. — Hôpitaux d'isolement
Les épidémies de france ; chronique de deux années (1887-88).