PRÉFACE
Depuis une vingtaine d'années la méthode suivie dans rétude des questions d'hygiène publique a subi une transformation radicale. Comme toutes les autres parties de la médecine, l'hygiène rationnelle de la cité ou de l'individu n'est plus qu'une application rigoureuse des sciences d'observation. Partir, ainsi qu'on le faisait naguère, d'un petit nombre de préceptes, établir à priori des règles générales de salubrité et agir en conséquence, c'était faire fausse route, et, bien souvent, les résultats se chargèrent de démentir les déductions d'une logique parfaite en apparence. On finit heureusement par comprendre qu'il n'était possible d'arriver au progrès qu'en suivant avec rigueur la méthode expérimentale, qu'en essayant, non pas de devancer les faits, mais de les réunir^ de les grouper et d'en tirer tous les enseignements qu'ils sont susceptibles de fournir au point de vue pratique.
La notion de la contagion est probablement aussi ancienne que le monde. Les cliniciens et les biologistes de tous les temps se sont fatigués sur la plupart des problèmes qui s'y rattachent : Quelles sont les maladies réellement contagieuses? Comment le sont-elles? Quel est le corpus delicti qui, passantd'un organismeà l'autre, détermine partout les mêmes désordres, laisse partout les mêmes traces? Il faut dire qu'en dehors de certains cas où l'évidence sautait aux yeux, on n'avait jamais trouvé que des solutions incertaines et provisoires. On voyait, dans l'exposé des faits et Téclosion des doc-
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trines, les arguments de sentiment se mêler aux arguments d'ordre métaphysique, et rarement à ceux d'observation. L'ingéniosité était au premier rang, l'exactitude au second. Il y a 45 ans, un médecin français, un clinicien de premier ordre, Clot-Bey, soutenait de bonne foi que la peste n'est pas contagieuse : il prétendait que les quarantaines étaient inutiles et réclamait la fermeture des lazarets. Le livre (1) qu'il a écrit sur ce sujet est un véritable chef-d'œuvre d'érudition et de dialectique; c'est un plaidoyer en faveur d'une mauvaise cause, un tour de force littéraire consacré à la défense d'un paradoxe. Quelle était la vraie raison de la doctrine de Clot? La philanthropie. Il savait combien de malheurs avait produit naguère, au milieu de populations ignorantes et impressionnables, la croyance aux doctrines contagionistes, et insensiblement, de la meilleure foi du monde, il en était arrivé par suite du besoin de rassurer ses contemporains, à faire tout graviter autour de cet aphorisme négatif : la peste n'est pas contagieuse.
Croire que de pareilles choses ne se reproduiront pas, que des raisons extra-scientifiques n'entreront plus en ligne de compte dans l'édification ou le renversement des doctrines, ce serait évidemment se faire illusion.
Il n'en est pas moins vrai que le sentiment perd du terrain, que chaque quart de siècle, en améliorant nos méthodes, en augmentant le nombre des faits acquis nous rapproche de cette impassibilité qui proscrit les découragements et les enthousiasmes et ne rêve
(1) Clot-Bey (A.-B.). La peste observée en Egypte; Kecliercbes et considérations sur cette maladie. Paris, in-8, 1840.
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point de deviner la nature, mais la force à nous dévoiler ses secrets.
L'expérimentation a donné au mot contage un sens qu'il n'avait pas antérieurement. Pour tout le monde aujourd'hui, le contage est un organisme ayant, ses milieux préférés et dont le développement se fait suivant certaines lois. Cette doctrine réprésente-t-elle, avec ses conséquences l'expression immuable et définitive de la vérité? Il faudrait bien mal connaître l'histoire du progrès scientifique pour le soutenir. Comme bien des doctrines, elle renferme probablement une part de vérité et une part d'erreur. Faut-il ne songer qu'au second élément pour la considérer comme non avenue et la rejeter en bloc? En aucune façon.
Les théories microbiennes, déjà soupçonnées dans l'antiquité (1), sont, quoi qu'on puisse dire, un critérium dont il n'est plus permis de se passer quand on étudie les maladies contagieuses. J'ajoute même qu'elles règlent la prophylaxie. Lorsque, dans une maladie comme la phtisie, on connaît l'agent direct de l'infection, il n'est pas toujours possible de le détruire, parce que chaque tentative faite dans ce but peut nuire au milieu au moins autant qu'au parasite ; par contre, il est rationnel de porter notre attention sur les mesures préventives, de chercher à lui interdire l'entrée de l'économie, par l'isolement et la désinfection.
( 1 ) Le passage suivant de Varron le prouve assez clairement : « Advertendum etiam si qua erunt loca palustria, et propter easdem causas et quod arescunt, crescunt animalia qufedam minuta qua3 non possunt ocule consequi, et per aera intus in corpus per os ac nares preveniunt at qui efficiunt difficiles morbos ». (De re rustica. Lib. 1, cap. XII, p. 74, édit. N isard).
Varron s'appuyait sur cette opinion populaire pour défendre de bâtir auprès des marais.
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On peut en dire autant pour la plupart des maladies dont la contagion est admise par tout le monde, même quand on ne connaît pas la forme et le milieu primitif de leur microbe.
L'expérimentation nous a fourni les bases de l'hygiène publique; c'est à l'observation de faire le reste, à elle de régler les mesures applicables dans les conditions sociales où nous vivons. En mettant en évidence les faits rigoureusement démontrés, nous pourrons compléter l'éducation hygiénique des populations, et attirer l'attention des pouvoirs publics qui, souvent, s'intéressent plus à la solution parlementaire d'une question de politique transcendante et abstraite qu'aux mesures capables de soustraire les individus aux influences nocives, de protéger leur santé et leur vie contre la négligence ou la routine.
J'ai donc pensé que la réunion, dans un même volume, d'un certain nombre d'études d'hygiène publique (1), études d'actualité à l'époque où elles furent faites, pourrait être de quelque utilité aux personnes que ces questions intéressent. Je les donne comme des essais, qui aideront peut-être à trouver la solution de questions hygiéniques importantes ; je serai trop heureux si elles peuvent y contribuer pour une part, quelque minime qu'elle soit.
(1) Ces études sont des communications faites, dans ces trois dernières années, soit à l'Académie de médecine, soit au Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département de la Seine.
Auguste ÛLLIVIER.
Paris, 25 mars 188G.