AVEC LE TEMPS
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des denrées hausse, la valeur des monnaies baisse. En Tannée 1313 , ces cent livres sont encore cent livres ; mais ces livres, appelées maintenant strasbourgeoises, ne valent plus que 2600 francs. En 1400, nos cent livres représentent 1640 fr., le tiers à peine de la rente qu'avait constituée cet aïeul prévoyant.
Cette diminution toutefois n'est rien encore, en comparaison de celle que prépare le xv« siècle. Un beau jour, le propriétaire de la rente voit entrer chez lui son débiteur souriant, qui lui parle à peu près en ces termes : « Monsieur, l'un de vos pères a jadis prêté à l'un des miens la somme de mille livres, pour laquelle j'ai l'obligation de vous servir un revenu annuel de cent livres. Tl se peut que, dans le principe, cette avance ait été pour les miens un service important. Mais voilà quatre siècles que nous payons la dette de notre reconnaissance , vous nous permettrez de songer aussi à nos intérêts. Dans la société actuelle l'argent n'est pas rare , et il est facile de trouver mille livres pour un intérêt annuel de cinquante livres. Voici donc ma proposition. Consentez à réduire votre rente de moitié, ou je vous rembourse le montant de votre créance. »
Notre capitaliste aura beau gémir, maudire en son cœur la prospérité publique qui fait sa ruine particulière, il faudra qu'il s'exécute à la fin, et accepte la dure loi de la nécessité. Mais, en même temps, les monnaies ont continué à s'aflfaiblir, et les cinquante livres ne vaudront plus, en l'année 1500, que 600 francs, pas même le huitième de la rente primitive.
Avec le dix-septième siècle, un nouvel écueil se dresse à l'horizon. L'affaiblissement des espèces, au lieu de suivre, comme autrefois, une marche lente et prudente, se précipite avec fureur. Les gouvernements les altèrent à l'envi. On fond, on refond, pour refondre encore, si bien qu'en 1623, la livre strasbourgeoise ne vaut plus que 1 fr. 95. C'est le bon moment pour les débiteurs, qui veulent se libérer à peu de frais. Notre rentier voit donc le sien se représenter chez lui ; et ce capital, qui valait dans le principe 51600 fr., est remboursé à raison de 1950 francs.
S'il a le rare bonheur d'échapper à un remboursement fictif, ou si, comme à Bàle, l'État le protège contre les manœuvres du débiteur , le rentier voit son sort s'améliorer un
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peu au sortir de la crise. Sa rente remontera à 400 fr.; mais de nouvelles diminutions ne tarderont pas à se rencontrer, et en juin 1726, il n'en sera pas moins réduit à un revenu de
Notez bien que cette histoire, c'est celle d'une rente exceptionnellement bonne, qui traverse les siècles sans éprouver le moindre accident ^ Ni les guerres , ni le feu , ni les eaux, ne viennent compromettre les immeubles qui lui servent de gage. Elle n'a eu à se défendre, ni contre les attaques de la violence, ni contre les intrigues de la mauvaise foi. Elle a même eu le bonheur d'être placée sur Je territoire de la monnaie strasbourgeoise , qui a toujours conservé sur les autres monnaies une supériorité relative.
Malgré toutes ces bonnes fortunes, cette rente, après sept siècles , n'a plus que Vas de sa valeur en argent, Viso peut-être de son pouvoir primitif.
Plus fixes, et moins exposées à ces dépréciations rapides, étaient les rentes établies en lingots ou en monnaies d'or. Il ne faudrait pas croire, toutefois, qu'elles échappaient à la loi commune. Un moment arrivait toujours , où elles étaient évaluées en espèces , et dès lors elles suivaient le mouvement général.
Nous avons parlé dans le Chapitre précédent d'une rente de 30 marcs ou 1548 fr., vendue en 1316 aux Hatt.statt, parla ville de Colmar , pour une somme de 300 marcs ou 15480 fr. Ces 1548 francs ne sont plus que 1500 francs en 1406, 1^ francs en 1425, 1170 francs en 1480, 980 francs en 1498,900 francs en 1533, 797 francs en 1559. Les destinées ultérieures de cette rente ne nous sont pas connues; mais, si elle ne fut pas remboursée, elle dut tomber en 1599 à 661 francs, en 1615 à 583 francs, en 1620 à 389 francs , en 1623 à 146 francs. Eût-elle échappé, à cette époque néfaste, au danger d'un remboursement, qui ne donnait en place de son capital prinoitif de 15480 francs , qu'une somme de 2917 francs ; eût-elle été assez heureuse, pour remonter après la crise à un taux plus
1. Ainsi à Bâle, à la suite du tremblement de terre, des incendies c: des autres calamités qui frappèrent la ville au milieu du xiv siècle, toutes les rentes et tous les capitaux furent réduits de moitié. iCf. Rechtsqueîlen, t. i, p. 373).
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élevé , ce chiffre n'en était pas moins réduit au siècle dernier à 262 francs.
Les rentes en florins subirent un sort analogue. En 1537, le magistrat de Colmar, chargé de régler le remboursement d'une créance faite en florins de Florence , se trouvait fort enibarrassé. Il s'adressa donc au magistrat de Baie, pour le consulter sur l'évaluation de ces espèces. Voici la réponse qu'il en obtint : « Nous n'avons rien négligé, pour nous renseigner sur la valeur de ces florins. Il a été constaté qu'à rèpoque où Ton stipulait en florins de Florence, les princes électeurs monnayaient leurs florins sur le même pied. Cependant ces florins, qu'on appelle aujourd'hui ducats et qu'on nommait alors florins, n'étaient alors inférieurs , ni pour le titre , ni pour la taille, à nos ducats actuels. Dans une affaire semblable à la vôtre , nous avons décidé, il y a quelques années, que le remboursement se ferait à raison de 1 florin du Rhin par florin de Florence. Nous avons même publié récemment un arrêté général, qui prescrit de suivre la même base ^ >
Ainsi de l'aveu même du magistrat bâiois, les florins de Florence ont la même valeur que les ducats, et cependant il leur substitue des florins du Rhin. Or le ducat valait alors 8 fr. 87, et le florin du Rhin, 6fr. 40. C'est donc une perte de 2fr. 47 par pièce, soit 28 Vo, qu'on imposait sciemment au capitaliste. En réalité la perte s'élevait à 30 <»/o, parceque les ducats avaient une taille de 67 au marc, tandis que celle des florins de Florence n'était que de 64.
Au fond, toutefois, rien de plus logique que la conduite du magistrat de Bàle. Malgré les affaiblissements successivement infligés au florin du Rhin , on continuait dans le paiement des rentes, et pour le remboursement des capitaux, à considérer les nouveaux florins, comme l'équivalent des anciens. Pourquoi faire, en faveur du florin de Florence, une exception à cette pratique générale ?
La dépréciation était bien autrement forte, lorsqu'on n'avait pas stipulé dans le principe, que le paiement se ferait en or,
1. Das wo in den verschribungen floren^er gulden genampset, dos dann anstatt derselben rinisch gewichtig gold erlegt soll werden. Cf. Rechtsquellen, t. i, p. 573.
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OU que, dans le cours des siècles, le créancier avait admis, par condescendance, les soldes en argent. La rente partageait alors toutes les diminutions, qu'éprouvaient les espèces d'appoint.
Cette observation est à noter, parceque, indépendamment de son importance pour la question qui nous préoccupe, elle explique un phénomène assez étrange : la présence dans un même compte de florins très-diversement évalués.
Prenez par exemple un livre de Recettes et de Dépenses, écrit à la fin du xvi*' siècle, par quelque intendant de la Haute- Alsace. Vous y trouverez, dans le Chapitre des rentes, des florins de 10/^., de 11 Vz /?., de 12 '/a /^., de 20 f^. Sans doute beaucoup de ces florins ne seront que des florins de compte. Mais il en est d'autres, assez nombreux, qui ont été autrefois des florins d'or. Et chose curieuse , les meilleurs florins d'or, sont ceux qui ont subi la perte la plus considérable. Les florins de 1403 qui valaient 8 fr. 60 , ne sont plus estimes qu'à 10 p. ou 3 fr. 40; ceux de 1433, qui valaient 7 fr. 50 sont cotés 11 7î ?. ou 3 fr. 90; ceux fabriqués après 1498, qui valaient dès lors 6 fr. 25, seront payés 12 V2 ?- ou 4 fr. ^, s'ils sont convertis en argent , et s'ils continuent à être soldés en or, grâce à une légère hausse survenue dans la proportion, ils se paieront 20 /^. ou 6 fr. 60. Disons-le toutefois, ces derniers sont rares, excessivement rares.
Tout n'est pas gai , on le voit , dans les destinées des capitaux et des intérêts. Sous l'action du temps, ils se fondent peu à peu. Grâce à la diminution périodique des espèces, et a l'affaiblissement que subit le taux des intérêts, à force de réductions, de conversions et de consolidations, tout finit par s'évanouir. Même sans banqueroute, sans aucune de ses calamités qui menacent sans cesse la fortune mobilière, par la marche naturelle des choses et par le renchérissement des denrées, une rente, qui du temps de Charlemagne aurait défrayé la maison d'un millionnaire, ne suffirait plus aujourd'hui à lui payer un londrès par jour.