‹ Études égyptiennesChapitre 45 sur 47 · CONTE DE RHAMPSINITE · texte numérisé non relu

CONTE DE RHAMPSINITE

Au mois de février i885, un Européen établi à Louxor m'affirma qu'il avait entendu raconter, dans le village de Neggadèh , un conte qui rappelait l'histoire de Rhampsinite. Après quelques délais, j'obtins de M. Ibrahim Badîr, agent consulaire de France à Neggadèh, une rédaction de ce conte, faite par un de ses fils, Jacques Badîr, âgé d'environ quatorze ans. Une seconde copie, reçue plus tard, ne renferme guères que des variantes de mots insignifiantes, ainsi au début même : (jt-*)Jt i «*-^j (J^ +t*yjû\ , au lieu de la forme plus littéraire : & fjS ajJ (Jy)ÏÏ) jamII UdL*) (jU Jt f*«\j ; plus loin JL«j? pour Juu*?, etc. Comme aucune de ces variantes n'ajoute un détail nouveau , je me suis borné à donner en note le dernier paragraphe de cette seconde version. J'ai reproduit littéralement l'orthographe de l'enfant, avec ses confusions de sons £>«*» pour j*^,

>. à côté de àx^. , etc. ; il peut y avoir là matière à observations curieuses pour les savants plus versés que je ne le suis dans l'étude de l'arabe vulgaire.

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1 Voici le dernier chapitre de l'histoire, comme spécimen de la seconde rédaction :

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11 y avait une fois un roi qui possédait de grandes richesses, et il était très avare, et par suite de l'amour excessif qu'il avait pour son bien , il voulut lui bâtir un trésor immense tout en pierre pour l'y garder; il commença donc à bâtir ce trésor, et, dans le temps qu'on le bâtissait, l'un des maçons chargés du travail y plaça une grosse pierre non cimentée, afin de se rendre aisé le vol après achèvement de l'édifice , car il en fit comme une porte par où entrer et sortir commodément pour prendre ce qu'il trouverait sans que personne en fût avisé. Quand la construction fut terminée, le roi y déposa toutes ses richesses et eut l'esprit tranquille; mais le maçon , dès qu'il sut que le trésor du roi y était enfermé entier, y entra et commença à voler : il s y rendait chaque nuit vers minuit, levait la pierre de sa place, prenait ce qu'il voulait, et remettait le mur en état sans peine et sans fatigue. Le roi voyait que son bien diminuait chaque jour et était stupéfait, car il savait que personne ne pouvait entrer en cet endroit.

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jo-*Ut JUS JU>j-3 .X-ï &L*>4I J p±\ ;LûA5l 0^ *U*l* ***& L. jj L*,t oOL* L^yâ dJS i ^ U jfcJLe jai JJ, JUU1 Jl ;P M

Or le maçon tomba grièvement malade et il sentit que sa maladie était mortelle. Il manda donc ses enfants et leur dit : « Je suis sur le point de mourir et je veux vous instruire d'une chose qui est faite exprès pour vous rendre la vie aisée , et dont pourtant personne n'est informé. Lorsque j'étais employé à bâtir au trésor royal , j'y plaçai une pierre non cimentée; elle est sur le front du côté droit et vous cédera après les épreuves nécessaires. Si vous voulez l'argent sans peine, rendez-vous au trésor et l'un de vous lèvera la pierre avec précaution et entrera, et l'autre l'enfermera du dehors pour garder son frère des espions et des aigrefins.» Puis leur père décéda à la grâce de Dieu , et les enfants continuèrent à pilier le trésor du roi à minuit de chaque nuit, comme leur père le leur avait recommandé avant de mourir.

Quand le roi vit que son bien diminuait chaque jour, il en conçut beaucoup d'ennui, et il se demanda comment pouvait se produire ce gaspillage de ses richesses , puisque la porte ne présentait point de fracture. Il ordonna donc qu'on amenât son vizir, et quand le vizir fut arrivé, il lui montra le trésor, lui apprit ce qui se passait et lui demanda quelles étaient à son avis les mesures de précaution qu'il fallait prendre en cette affaire. Le vizir lui dit : « O roi , nous poserons des rets autour du trésor pour empêcher qu'on y entre. >» Il posa les rets en temps et lieu sans que personne en fut avisé. Quand les deux jeunes gens s'y rendirent selon leur coutume, et que celui qui

devait entrer fut entré, il tomba dans le filet, appela son frère, et quand son frère fut arrivé, il lui dit : a Puisque je suis pris, le mieux est de couper ma tête avant que le jour se lève et qu'on ne nous tue tous les deux.» Son frère lui coupa donc la tête, et se rendit à sa demeure chez sa mère; mais elle lui dit : i( Si tu ne m apportes ici le corps de ton frère pour que je l'enterre avec la tête, je me rendrai auprès du roi et je l'informerai de ce qui s'est passé du commencement jusqu'à la (in. » Il lui promit de lui apporter le corps.

Quand le roi se rendit le matin au trésor, selon son habitude, et qu'il trouva ce corps sans tête dans le filet, il en fut stupéfait et manda le vizir. Quand le vizir fut là , il délibéra avec lui sur ce qu il convenait de faire de ce corps dont on ne connaissait point le maître, et le vizir lui conseilla de le pendre au gibet, et celui qu'on prendrait à s'apitoyer sur le cadavre serait l'auteur du forfait.

Le frère du mort qui avait promis à sa mère de lui présenter le corps de son frère, lorsqu'il apprit que ce corps était pendu au gibet, acheta quantité danes et d'outrés, remplit celles-ci de vin et se rendit à l'endroit où était le gibet ; puis il délia ses outres, les jeta à terre, fit comme s'il était fort embarrassé de savoir s'il valait mieux tenir les ânes ou lier les outres , et appela à l'aide les gardiens du gibet. Tous les gardiens vinrent donc à lui pour l'aider, et alors ils eurent envie de boire le vin répandu à terre, et quiconque l'aidait, quand une outre était finie,

il lui en ouvrait une autre, jusqu'à ce qu'ils furent ivres et s'endormirent sur le sol par suite de l'ivresse. II. commença par prendre le corps de son frère , puis voulant laisser sur ces ivrognes une marque plaisante, il leur rasa la moitié de la barbe, puisse rendit à sa demeure , et ils se hâtèrent [sa mère et lui] d'ensevelir le corps.

Quand le roi apprit cela, il manda son vizir et il délibéra avec lui sur ce qu'il convenait de faire pour s'emparer de cet homme, et leur avis fut que le vizir descendrait [dans la rue] sous le déguisement d'un derviche, et interrogerait chacun sur ce qui lui était arrivé dans le temps de sa vie. Lorsque le jeune homme apprit cela, il se procura le bras d'un mort et l'accola à son bras droit, puis s'approcha du vizir et lui conta cette histoire même. Quand le vizir sut que c'était cet individu qui avait causé tout ce tracas, il le saisit par le bras droit, mais le jeune homme s'enfuit et abandonna le bras du mort entre les mains du vizir. Le vizir prit donc le bras du mort, se rendit auprès du roi et l'informa de tout ce qui arrivait. Le roi s'émerveilla grandement, déclara qu'il voulait voir ce malin et proclama par toute la ville : « Celui qui a fait tout cela, s'il paraît devant le roi et raconte ce qui s'est passé, le roi lui donnera sa fille en mariage et lui accordera en récompense une somme d'argent. » Quand cette nouvelle se fut répandue par la ville, l'individu se présenta devant le roi et lui conta tout ce qui était arrivé; après quoi le roi le maria à sa fille et lui paya ce qu'il avait dit.

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C'est, comme on le voit, le roman d'Hérodote à peine modifié, sauf sur un point : au lieu que la fille de Pharaon se livre au premier venu contre une histoire, le vizir descend dans la rue pour interroger les gens. Partout ailleurs, le récit arabe suit le récit grec si servilement que, dès le premier instant, je ne doutai point d'y reconnaître une simple transcription exécutée de nos jours. Restait seulement à deviner par quel concours de circonstances un fragment d'Hérodote avait pénétré jusque dans un bourg perdu de la haute Egypte. Quelques questions posées adroitement me donnèrent la solution du problème. En 1 883 , j'avais eu f occasion de connaître, à Thèbes d'abord, puis à Erment, un Italien nommé Odescalchi , établi longtemps dans le pays comme maître d'école. Pour le remercier de quelques services qu'il m'avait rendus, je lui avais fait cadeau d'un petit ouvrage , où j'ai publié la traduction de tous les contes égyptiens que nous connaissons jusqu'à ce jour 1 . M. Odescalchi les raconta aux gensd'Erment et de Gournah, d'où ils passèrent à Louxor, puis à Neggadèh, et probablement aussi dans les autres villages de la province. La chronique de Rhampsinite est le seul de ces récits dont j aie entendu la version arabe, mais je ne désespère pas de rencontrer bientôt sur mon chemin des adaptations plus ou moins fidèles du Conte des deux frères , de celui de Satni- Khàmoïs et de tous ceux que renferme

1 Les Coules populaires de V Egypte ancienne, Paris, Maisonncuvc,

mon volume. Ce sera chose curieuse de les suivre , si Ton peut, dans leur développement et de marquer les péripéties de leur vie nouvelle : la suppression du rôle odieux que joue la fille de Pharaon dans l'original antique prouve que la transformation n'a pas tardé longtemps avant de commencer. En attendant , j'ai pensé qu'il y aurait un certain danger à laisser courir des histoires aussi connues, sans indiquer l'accident imprévu auquel elles doivent de revivre dans leur propre pays : cette note évitera bien des conjectures aux voyageurs et aux savants qui, je l'espère, ne manqueront pas de les recueillir un jour ou l'autre.

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