L'Expression dans les Beaux-Arts ^ p
LE BEAU ET LE LAID
L'objection tirée de ce que la, laideur ne saurait s'expliquer dans la théorie où le beau se confondrait en soi avec l'être ne nous parait donc pas bien grave, si l'on s'en tient à la laideur physique. Plus embarrassante est-elle quand intervient la laideur morale. C'est un point sur lequel nous devrons revenir quand nous parlerons de l'art et de la morale ; mais nous pouvons dès maintenant faire remarquer que des théories de la volonté telles que celle de Malebranche semblent faire évanouir la difficulté : <( Dieu, dit-il, n'imprime qu^un amour en nous^ qui est l'amour du bien en général, et nous ne pouvons rien aimer que par cet amour, puisque nous ne pouvons rien aimer qui ne soit ou qui ne paraisse un bien... Etant libres^ nous pouvons déterminer, et nous déterminons en effet, à des biens particuliers, et par conséquent à de faux biens, le bon amour que Dieu ne cesse point d'imprimer en nous » \
Si cette doctrine est vraie, ne voit-on pas que tout amour, si déréglé soit-il, contient quelque chose de légitime et a la plus noble origine : le mal absolu ne saurait donc exister, et, si répugnant que soit le mal moral, nous devons reconnaître qu'en tout acte il subsiste quelque lueur permettant de retrouver cette origine.
Au moment où nous arrivons au terme de ces brefs aperçus sur la nature du beau, nous éprouvons le besoin d'insister sur le caractère désintéressé de la satisfaction qu'il procure. Ce caractère, si nettement énoncé par Kant, Schopenhauer, en le rattachant à sa philosophie générale, l'a quelque peu altéré en supposant qu'il entraîne un détachement absolu de la volonté. Il y a là, selon nous, une certaine exagération, car chez l'artiste la contemplation esthétique engendre le besoin de la production de l'œuvre d'art, et d'autre part le beau moral excite à l'action morale ; mais, en tant qu'il fait ressortir l'abîme qui sépare le désir du sentiment du