CHAPITRE VI
piquait de faire de la science, répondit à Louis Bourdeau lui signalant son erreur qu'il remplacerait citronniers et orangers par des pommiers et des noyers; il avait sans doute raison, mais croyez-vous que Lamartine eût dû beaucoup s'émouvoir pour avoir fait fleurir des roses en Judée alors qu'elles y étaient inconnues ?
Voyons maintenant quels sont les résultats obtenus par M. Tissot. Pour retirer de son œuvre une impression résultante, nous nous sommes absorbé, n'ayant plus la possibilité de revoir les originaux, dans la charmante occupation de feuilleter les reproductions de la maison Mame ; or, arrivé à la fin du premier volume, nous éprouvions par-dessus tout l'impression d'avoir repris contact avec les populations dites orientales (nous ne connaissons que celles d'Algérie et de Tunisie) : l'impression religieuse était faible, étant à peu près étrangère aux scènes de genre et la bizarrerie de la représentation des scènes proprement religieuses empêchant leur action sur nous ; heureusement le « genre » se montre fort envahissant. Nous citerons deux exemples de scènes de l'Evangile transformées ainsi en tableaux de genre .
La Visitation nous montre un humble intérieur. Le vieux Zacharie ouvre la porte, faisant face au spectateur, et par cette porte entrent à la fois et la lumière et Marie : quelle jeune femme charmante et de quel geste vif elle va à Elisabeth, vue de dos ! par la porte apparaît une vue tout ensoleillée, et, au pied de quelques marches devinées, se tient l'âne qui vient d'amener Marie et qu'accompagne un vieux et pittoresque ànier, qui pourrait bien être Joseph, à en Juger par ses représentations authentiques. Pour égayer l'intérieur qui menacerait d'être trop sombre, un rosier développe ses rameaux fleuris au-dessus de la porte, en dedans de celle-ci. La scène est ravissante, mais c'est une visite, la plus charmante des visites : ce n'est pas la Visitation, et nous n'éprouvons devant elle ni l'impression du récit
l'art èï là cumosiïË
évangélique, ni celle du tableau si simple de Sebastiano del Piombo, au Louvre.
Regardez aussi Joseph et la Vierge cherchant un gite, et votre œil sera amusé par cette scène bien locale. Gomme cadre, une ruelle avec une voûte au fond et deux escaliers latéraux donnant accès aux maisons ; Marie est sur l'âne, et Joseph est vu de dos en avant de celui-ci ; un chameau apparaît sous la voûte ; des figures diverses se groupent aux portes, aux fenêtres et sur les escaliers, pendant qu'une jeune femme, portant un enfant sur son dos, fait équilibre en avant, à droite^ au groupe évangélique, voisin de Tescalier de gauche. Est-il possible de ne pas se laisser distraire par cette scène trop pittoresque ?
Dans un autre genre nous citerons le Magnificat : Marie, debout, a l'air d'une arabe en prière; tête redressée, yeux fermés, mais écartées et levées à hauteur de la poitrine, elle ne donne pas le sentiment de la prière chrétienne.
Voilà pour les parties de l'œuvre fidèle à son principe ; mais il y en a une autre, et considérable, où M. ïissot a dû s'écarter de son réalisme historique. Voici d'abord le personnage de Jésus, qui se distingue de son milieu par son costume blanc sans turban et nous fait bien l'effet d'un simple compromis ; lui-même, remarque M. de Wyzewa, apparaît comme un nazaréen, un galiléen, et non comme un Israélite au visage fortement accentué, tel que nous le montrent les portraits voisins de son époque.
(( Et ce n'est pas seulement la figure du Christ que le peintre s'est vu contraint d'idéaliser. 11 s'est rendu compte, inconsciemment peut-être, de l'impossibilité qu'il y avait pour lui à suivre aucune espèce de vérité historique dans sa peinture des grands événements de la vie de Jésus, de ceux où la réalité humaine s'efface, pour ainsi dire, tout à fait devant le mystère divin. Dans les images qu'il a consacrées à la Vision de Zacharie^ à