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CHAPITRE VII

L'ART ET LA MORALE

A la fin d'un discours que nous contredirons sur bien des points, M. Brunetière a prononcé les paroles suivantes que nous tenons à reproduire intégralement, car elles expriment de façon supérieure une pensée à laquelle nous ne saurions donner une trop pleine adhésion :

(( Comme la religion, comme la science, comme la tradition, Fart est une Force dont l'emploi ne saurait être réglé par elle-même, et par elle seule. Ces forces doivent s'équilibrer entre elles, dans une société bien ordonnée ; et aucune d'entre elles ne peut établir sur les autres sa domination absolue qu'il n'en résulte un dommage et quelquefois même des désastres. Si c'est la religion qui remporte et qui se subordonne la tradition, la science et l'art, l'histoire de la Papauté du moyen âge est là pour nous raconter les grandeurs, mais aussi les dangers de la théocratie. Si c'est la tradition, la coutume, le respect superstitieux du passé qui se rendent maîtres des consciences et par conséquent des actions, il me semble, — je n'ose dire davantage, — mais il me semble, que l'exemple de la Chine sort de l'ombre en ce moment pour nous enseigner, avec les avantages de la stabilité, les dangers de l'immobilisation. Si l'art, à son tour, s'empare, pour la gouverner, de la vie tout entière, cela peut bien flatter d'abord quelques imaginations de dilettantes, mais nous y avons regardé de plus près tout à l'heure, et l'Italie de la Renaissance, à laquelle j'aurais pu joindre la Grèce de la décadence, sont là pour nous prouver que le danger n'est pas moindre. Je dirais

l'art et la morale

volontiers qu'il est plus grand encore, ou aussi grand du moins, quand on s'en remet, comme on l'a essayé de nos jours, à la science positive et expérimentale, du soin de diriger et d'ordonner Texistence. Au contraire. Messieurs^ les grandes époques de Thistoire sont précisément celles où ces forces ont su se mettre en équilibre ; — et telles ont été particulièrement en France les grandes années du xvne siècle, ou les premières années du nôtre ».

Si le corps du discours sur YAi^t et la Morale n^était que la démonstration ou la préparation d'une conclusion aussi parfaitement mesurée, nous n'aurions sans doute qu'à nous taire et à engager nos lecteurs qui, par hasard, ne le connaîtraient pas, à aller le chercher au milieu des... Discours de combat. Mais alors il serait bien mal placé sous une telle enseigne, car une conclusion comme celle que nous venons de reproduire ne sent guère la poudre et mérite l'approbation des esprits les plus pondérés. Mais M. Brunetière Ta fait précéder d'un réquisitoire ardent qui ne prépare aucunement à la sérénité des dernières pages.

Laissons de côté ce que dit M. Brunetière de l'immoralité de certaines œuvres d'art, bien qu'il ne suffise pas, pour la démontrer^ de constater que Diderot ne les contemplait pas avec des yeux chastes et arrivons de suite à la doctrine qu'il résume lui-même en ces termes: l'art tend nécessairement à l'immoralité.

De cette affirmation, M. Brunetière donne une première raison qui n'est pas sans portée : « Toute forme d'art est obligée, pour atteindre l'esprit, de recourir à l'intermédiaire, non seulement des sens, notez-le bien, mais du plaisir des sens. Pas de peinture qui ne doive être avant tout une joie pour les yeux ! pas de musique qui ne doive être une volupté pour l'oreille ! pas de poésie qui ne doive être une caresse ! » Ici, le puissant orateur semble n'être que l'écho de Sully Prudhomme : après avoir dit qu'un homme n'est pas un artiste si chez

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