CHAPITRE VII
elle se manifestait, dans l'art, le plaisir, la lutte, le gouvernement et même la coquinerie. On ne comprenait pas alors que le crime ne peut jamais être beau, et que rien de moralement illicite ne peut être louable. Les atrocités de Ferdinand de Naples, les perfidies de César Borgia sont représentées par Machiavel comme des chefs-d'œuvre ; un bellissimo inganno, dit monsignor Paul Jove » . — Oui, le voilà bien, continue M. de Vogué, ce double regard qu'ils ont jeté sur la vie. Le but atteint à tout prix par des moyens élégants, au sens que les mathématiciens attachent à ce dernier mot dans leurs démonstrations ; la satisfaction de l'égoïsme dans ses appétits et de l'esprit dans ses besoins d'eurythmie : c'est toute la renaissance italienne » (p. 76).
Le danger de Tart mis si bien en lumière par Schiller est-il le seul? Il nous semble qu'on peut aisément en apercevoir un autre. Origine et condition de toute activité humaine, l'émotion peut, par le seul fait de sa prééminence, tarir la source même qu'elle avait fait surgir. N'est-ce pas ce qui est parfois arrivé chez les mystiques, en qui l'amour de Dieu a si bien absorbé tous les éléments supérieurs des diverses facultés que la volonté s'est détournée de tous les objets terrestres? Délivrés du joug de la volonté rationnelle, les appétits inférieurs se sont donné libre carrière. Si l'amour de Dieu lui-même peut aboutir à de si tristes résultats, doit-on s'étonner que l'amour du beau, dérivation voilée du premier, expose aussi à des dangers de même ordre? L'émotion esthétique engendre naturellement l'activité esthétique^ celle de l'artiste, créateur ou interprète. Nous n'avons pas à nous arrêter au danger que court l'artiste de s'absorber dans son art et de négliger les autres formes d'activité qui s'imposent à tout homme : ce n'est qu'une des formes de ce qu'on pourrait appeler le danger de l'absorption professionnelle. Ce que nous voulons signaler, c'est Tetfet produit sur le simple amateur.
iArt et la morale
Pour lui, l'art doit être un repos, dont il sorte meilleur et plus fort. Mais il peut arriver, non seulement que l'œuvre d'art soit malsaine, mais que l'œuvre la plus élevée produise un effet bien différent de celui auquel elle est providentiellement destinée. La contemplation des belles choses peut inspirer le dégoût des réalités, et l'âme, s'absorbant en elle, peut renoncer à toute activité n'ayant pas pour but de renouveler son ivresse, heureux si, comme le mystique auquel nous faisions allusion, elle ne laisse pas ses fonctions inférieures libres de chercher des satisfactions inavouables.
En somme, au terme de cette étude, nous revenons aux conclusions de M. Brunetière, après l'avoir beaucoup contredit, et avec lui nous disons : Tart est une force dont l'emploi ne saurait être réglé par elle-même et par elle seule ; comme M. Brunetière encore^ nous ne le mettons point en cela à part des autres grandes forces qui dirigent l'humanité, et, pour marquer à la fois les caractères communs de ces forces et la direction qu'elles doivent suivre, il suffît de reproduire les paroles de Pasteur, inscrites sur son tombeau : « Heureux celui qui porte en soi un Dieu, un idéal de beauté, et qui lui obéit : idéal de l'art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Evangile ! Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s^éclairent des reflets de Finfîni ».