CHAPITRE VII
sance législative, selon Vintérèt de V imagination, et ne donne plus d'ordres à la volonté qu'avec l'agrément des instincts sensibles. L'obligation morale de la volonté, qui pourtant est une loi absolue et inconditionnelle, prend insensiblement le caractère d'un simple contrat, qui n'oblige l'une des deux parties qu'autant que l'autre en exécute les clauses. L'accord, purement accidentel, du devoir avec le penchant tînit par être considéré comme une condition nécessaire; et ainsi est empoisonné dans sa source le principe de toute moralité ».
Comment le caractère en vient-il peu à peu à se dépraver de la sorte ? Voici comment l'explique Schiller.
« Tant que l'homme n'est qu'un simple sauvage, la sensibilité ne peut être un danger pour sa moralité que par sa force aveugle. Mais, lorsque le goût a ennobli ses instincts, lorsque la culture modère les brutales explosions des instincts, il peut se faire que ces mêmes instincts qui n'étaient dangereux autrefois que par leur puissance aveugle, venant à prendre un air de dignité, deviennent bien plus dangereux pour la moralité du caractère.
(( L'homme de goût se soustrait volontiers au joug grossier des appétits. Il soumet à la raison l'instinct qui le porte au plaisir, et pour le choix des objets qu'il doit désirer il consent à prendre conseil de sa nature spirituelle et pensante. Eh bien, plus il arrive fréquemment que le jugement moral et le jugement esthétique^ le sens du bien et le sens du beau se rencontrent sur le même objet et dans une même décision, plus la raison incline à prendre un instinct si spiritualisé pour un de ses propres instincts, et finalement à lui abandonner avec un plein pouvoir le gouvernail de la volonté.
(( Tant qu'il demeure possible que l'inclination et le devoir se rencontrent sur le même objet et dans un commun désir, cette représentation du sens moral parle sens esthétique peut ne pas entraîner de conséquences positivement fâcheuses, quoiqu'à prendre les choses
l'art et la morale
rigoureusement, la moralité des actes particuliers ne gagne rien à cet accord. Mais les conséquences seront tout autres lorsque la sensibilité et la raison auront chacune un intérêt différent...
« Ici, en effet, se présente tout à coup la nécessité de distinguer entre les exigences du sens moral et celles du sens esthétique, qu'un si long accord avait presque confondues au point qu'elles ne se peuvent plus démêler ; de déterminer leurs droits réciproques, et d'éprouver quel est en réalité dans notre âme le vrai maître. Mais ce maître, une représentation si prolongée du sens moral par le sens du beau l'a fait oublier : quand on a si longtemps pratiqué cette règle d'obéir immédiatement aux suggestions du goût et qu'on s'en est toujours bien trouvé^ le goût a dû mettre insensiblement de son côté une apparence de droit. Comme il s'est montré irréprochable dans la surveillance qu'il exerçait sur la volonté, il a dû nécessairement finir par accorder à ses décisions une certaine estime^ et c'est précisément cette estime que l'inclination, avec sa dialectique captieuse, fait valoir désormais contre les devoirs de la conscience » \
Si nous désirons une application et comme une illustration de cet exposé abstrait, il nous suffit d'ouvrir le volume Histoire et Poésie de M. Melchior de Vogiié. Parlant de Catherine Sforza, il s'exprime ainsi : « On admirait ses stratagèmes subtils^ alors qu'ils impliquaient quelques meurtres et quelques traîtrises. C'était la morale du temps. M. Pasolini la résume fort bien dans les lignes où il excuse Catherine : a Quant à la forme ingénieuse et pour ainsi dire élégante de la trahison, n'oublions pas que la règle et la fin des actions humaines était la jouissance par le moyen de la beauté. Le sentiment de la beauté était devenu l'unique mobile, l'unique critérium de la conscience italienne partout où