‹ Etudes esthetiquesChapitre 2 sur 174 · Idem, p · texte numérisé non relu

Idem, p

INTRODUCTION

même temps on nie qu'un concept soit à la base de ces jug^ements * ; de même, on affirme la nécessité de la finalité de Tobjet, et Ton défend que la fin soit représentée à l'esprit. Ces exigences antinomiques ne posent-elles pas^ en même temps^ la négation, trop absolue, d'une intervention de la raison dans le jugement du beau, mais aussi l'affirmation du caractère essentiellement rationnel de la beauté et, par suite, de la perfection de l'objet méritant d'être jugé beau?

Le double caractère de la beauté avait, du reste, été bien aperçu par le premier esthéticien de langue française, de Crousaz : « Tous ceux, dit-il, qui, se piquant de ne pas parler simplement par coutume, voudront descendre dans eux-mêmes et faire attention à ce qui se passe chez eux^ à ce qu'ils sentent et à la manière dont ils pensent, lorsqu'ils disent, cela est heau^ s'apercevront qu'ils expriment par ce terme un certain rapport d'un objet avec des sentiments agréables, ou avec des idées d'approbation, et tomberont d'accord que dire, cela est beau^ c'est dire, j'aperçois quelque chose que j'approuve, ou quelque chose qui me fait plaisir » ^ Continuant, Crousaz fait remarquer qu'on reconnaît parfois comme beau un objet qui ne nous touche pas, ne nous fait pas plaisir, et que de même, certains objets dont l'idée n'offre rien de louable, ne laissent pas d'exciter des sentiments agréables, a ce qui fait dire que ces objets plaisent sans être beaux ))^

1. Kant avait bien vu cette opposition : « Gomment, dit-il, est possible un jugement qui, d'après le seul sentiment particulier de plaisir qu'il attache à un objet et indépendamment des concepts de cet objet, prononce a priori, c'est-à-dire sans avoir besoin d'attendre l'assentiment d'autrui, que ce plaisir doit être lié chez tous les autres à la représentation du même objet » (p. 219). On sait que Kant esquive la difficulté en disant que, dans le jugement de goût, le jugement porté sur un objet précède le sentiment du plaisir que nous procure sa contemplation,

2. Traité du beau, par J.-P. de Crousaz, professeur en philosophie et en mathématique dans l'Université de Lausanne, p. 7. Amsterdam, 1715.

LE BEÀU ET LE LAll)

Enfin qu'on nous permette de reproduire deux formules se rapprocliant de plus en plus de celle que nous préférons : « Puisque le beau, dit Lamennais, n'est, dans son essence, que la manifestation du vrai, et que rien ne saurait être manifesté que par la forme qui détermine et spécifie l'être, il s'ensuit que le beau est Têtre même en temps que doué de forme » \

Plus simplement dira Henri Marion : « Le beau c'est l'intelligible, mais revêtant des formes sensibles, parlant aux sens ou à l'imagination, touchant le cœur » Plus brièvement encore, nous dirons : le beau, c'est l'être affectant agréablement la sensibilité.

Cette formule, qui a besoin, naturellement, d'être développée, présente l'avantage de rentrer dans une vue d'ensemble de la psychologie. Si l'âme humaine présente trois facultés fondamentales, l'intelligence, la volonté et la sensibilité, l'être doit se 'présenter sous trois formes différentes, suivant la faculté avec laquelle il entre en relation. Or nous trouvons précisément, dans le langage vulgaire, trois mots que n'ont point inventés les philosophes et qui paraissent répondre à ces trois relations de l'être avec notre âme, le vrai, le bien et le beau. Qu'est en eflet le vrai, sinon l'être connu par Tintelligence ? le bien, sinon l'être, loi des volontés libres? le beau, sinon l'être affectant agréablement notre sensibilité? Hâtons-nous d'ajouter que, nos diverses facultés n'étant point des entités existant séparément, tout phénomène de conscience comprend un élément intellectuel, un élément volontaire et un élément sensible. En particulier, l'intelligence n'est étrangère ni au bien ni au beau, car, pour s'imposer aux volontés libres, l'être a besoin d'être connu, et, d'autre part, le beau suppose deux éléments, l'un objectif, qui doit être connu, et l'autre subjectif, qui n'est que l'état émotionnel de notre âme. Si l'on ne conservait que ce dernier élément, on

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