CHAPITRE PREMIER
Schiller : (( La foule, dit-il, subit pour ainsi dire en aveugle l'impression que le poète a eu en vue de produire sur le cœur, sans entrevoir par quelle magie l'art a exercé ce pouvoir sur elle. Mais il y a une certaine classe de connaisseurs auprès de qui Tartiste, tout au contraire, manque l'etTet qu'il se proposait de faire sur le cœur, mais dont il peut se concilier le goût par la convenance des moyens employés à le produire : contradiction étrange où dégénère souvent une culture trop raffinée du goût, surtout lorsque le progrès moral reste en arrière du progrès intellectuel. Cette classe de connaisseurs ne cherche dans le touchant et dans le sublime que le côté intellectuel : voilà ce qu'ils sentent, ce qu'ils apprécient avec le sens le plus juste ; mais qu'on se garde de faire appel à leur cœur!,.. L'âge, le trop de culture nous mènent à cet écueil, et rien n'honore plus le caractère d'un homme cultivé que d'échapper par une heureuse victoire à cette double et pernicieuse influence » K
Le danger que signale si bien Schiller est grand, et c'est lui qui explique, sans les justifier^ les exagérations de Tolstoï dans le sens que nous avons vu. Contre lui, nous soutenons que l'art a pour objet de produire la beauté ; mais nous refusons de rétrécir à ce point la nature de celle-ci qu'elle corresponde exclusivement à des rapports d'ordre purement formel : les sentiments et les pensées de l'âme humaine sont une réalité très haute, et l'on ne saurait en interdire l'expression à l'art sans le priver d'une des sources les plus riches de beauté.
Et maintenant, pour clore ce chapitre, nous transcrirons deux très beaux sonnets qu'on peut prendre comme spécimens de la poésie impassible et de la poésie qu'inspirent la pensée et l'émotion.
{. De la cause du plaisir que nous prenons aux objets tragiques, traduction Ad. Régnier.
qu'est-ce que l'art ?
Le quadrige, au galop de ses étalons blancs, Monte au faîte du ciel, et les chaudes haleines Ont fait onduler Tor bariolé des plaines. La Terre sent la flamme immense ardre ses flancs.
La forêt masse en vain ses feuillages plus lents ; Le Soleil, à travers les cimes incertaines Et l'ombre où rit le timbre argentin des fontaines, Se glisse, darde et luit en jeux étincelants.
C'est l'heure flamboyante où, par la ronce et l'herbe. Bondissant au milieu des molosses, superbe, Dans les clameurs de mort, le sang et les abois,
Faisant voler les traits de la corde tendue, Les cheveux dénoués^, haletante, éperdue. Invincible, Artémis épouvante les bois ^
La blanche vérité dort au fond d'un grand puits. Plus d'un fuit cet abîme ou n'y prend jamais garde ; Moi, par un sombre amour tout seul je m'y hasarde, J'y descends à travers la plus noire des nuits.
Et j'entraîne le câble aussi loin que je puis. Or, je l'ai déroulé jusqu'au bout : je regarde. Et, les bras étendus, la prunelle hagarde, J'oscille sans rien voir ni rencontrer d'appuis.
Elle est là cependant, je l'entends qui respire; Mais, pendule éternel que sa puissance attire, Je passe et je repasse et tàte l'ombre en vain ;
Ne pourrai-je allonger cette corde flottante. Ni remonter au jour dont la gaîté me tente ? Et dois-je dans l'horreur me balancer sans fin ~ ?