CHAPITRE II
qu'elle soit, riche ou non, rompue ou non, compliquée ou réduite, leur principe, leur propriété^ leur résonance et leur justesse, et cela partout et toujours, dans l'ombre, dans la demi-teinte et jusque dans la lumière la plus vive. C'est par là surtout que les écoles et les hommes se distinguent. Prenez une peinture anonyme, examinez quelle est la qualité du ton local, ce qu'il devient dans la lumière, s'il persiste dans la demiteinte, s'il persiste dans l'ombre la plus intense, et vous pourrez dire avec certitude si cette peinture est ou n'est pas l'œuvre d'un coloriste, à quelle époque, à quel pays, à quelle école elle appartient.
« Il existe à ce sujet dans la langue technique une formule usuelle bonne à citer. Chaque fois que la couleur subit toutes les modifications de la lumière et de l'ombre sans rien perdre de ses qualités constitutives, on dit que l'ombre et la lumière sont de même famille ; ce qui veut dire que l'une et Fautre doivent conserver, quoi qu'il arrive, la parenté la plus facile à saisir avec le ton local. Les manières d'entendre la couleur sont très diverses. Il y a^ de Rubens à Giorgione et de Yelasquez à Véronèse, des variétés qui prouvent l'immense élasticité de l'art de peindre et l'étonnante liberté d'allures que le génie peut prendre sans changer de but ; mais une loi leur est commune à tous et n'est observée que par eux, soit à Parme, soit à Madrid, soit à Anvers, soit à Harlem : c'est précisément la parenté de l'ombre et de la lumière et l'identité du ton local à travers tous les incidents de la lumière. »
Fromentin n'a pas de peine à montrer que Rembrandt ne répond point à cette définition du coloriste, et l'on ne peut qu'adhérer à l'antithèse suivante si Ton admet cette définition : « Chez les coloristes, dit-il, la lumière dépend exclusivement du choix des couleurs employées pour la rendre et se lie si étroitement au ton, qu'on peut dire en toute vérité que, chez eux, la lumière et la couleur ne font qu'un. Dans la Ronde de nuit, rien de sem-
l'art et la nature
blable. Le ton disparaît dans la lumière comme il disparait dans l'ombre. L'ombre est noirâtre, la lumière blanchâtre. Tout s'éclaire ou s'assombrit, tout rayonne ou s'obscurcit par un effacement alternatif du principe colorant. »
Eh ! bien, l'observation scientifique montre combien il y a de vrai dans la façon dont Rembrandt traduit les sensations de couleur et de lumière. Pour le montrer, nous allons résumer d'abord les observations faites par les docteurs Charpentier et Parinaud, confirmées ultérieurement par celle des physiciens et physiologistes allemands ^ Le fait fondamental qui en ressort est la distinction, selon les expressions de Charpentier, d'une sensibilité lumineuse proprement dite et d'une sensibilité chromatique. Cette distinction ressort bien de ce résumé donné par Parinaud du résultat de ses expériences :
« 1^ L'accroissement de sensibilité de la rétine^ qui caractérise 1 adaptation à l'obscur, intéresse inégalement les lumières de longueur d'onde différente ; il est d'autant plus grand que la longueur d'onde est plus petite. L'influence de l'adaptation, nulle pour le rouge spectral, devient considérable pour le violet et l'ultra-violet.
(( 2o Cet accroissement de sensibilité ne pjorte que sur la valeur lumineuse de la lumière simple. La couleur parait plus vive et moins saturée. Finalement, après un séjour suffisant dans l'obscurité, les couleurs spectrales les plus pures, sous une faible intensité, sont perçues à l'état de lumière incolore, le rouge excepté.
t. On pourra consulter : de Charpentier, la Lumière et les Couleurs au point de vue physiologique (1888) ; de Parinaud, La Vision, étude physiologique (1898), et, des deux, divers articles de revues. Pour les Allemands, notamment von Kries et Kœnig, on trouvera de bons résumés dans les divers volumes de V Année psychologique, à partir de 1894. Sans confester aucunement les progrès que ces derniers ont fait faire à ces études, nous rappellerons cette appréciation du professeur Nuel, de Gand : « II nous a semblé que les auteurs d'Outre-Rhin négligent par trop les mérites prépondérants que nos confrères français ont eus dans l'élaboration des idées nouvelles » {Archives d' ophthalmologie, 1er octobre 1895).