CHAPITRE II
jectifs de contraste. Mais ces phénomènes subjectifs dépendent de bien des éléments, sans parler de la sensibilité individuelle ; il résulte de celle-ci que la reproduction ne saurait avoir qu'une valeur pour ainsi dire personnelle. Il faut remarquer que le contraste dépend notamment de la durée de fixation d'une même couleur, l'auréole verte qui entoure une masse rouge, par exemple, augmentant d'intensité si l'œil s'est arrêté un peu longuement sur celle-ci. Dès lors qu'il veut rendre ces sensations fugitives, le peintre ne peut plus prétendre reproduire ce que tous doivent voir, mais ce qu'il a vu et, notez-le bien, ce qu'il a vu à un moment donné et dans des conditions données non seulement objectives, mais subjectives au suprême degré puisque sa sensation a dépendu et de ses qualités visuelles et de la façon dont il a regardé le modèle, du regard plus ou moins posé qu'il a dirigé sur lui. Nous arrivons ainsi logiquement à l'impressionnisme.
A certains égards, l'école impressionniste est tenue d'observer des lois scientifiques particulièrement rigoureuses, comme l'a très bien fait ressortir M. Paul Signac, dans sa brochure ayant pour titre : D'Eugène Delacroix au néo impressionnisme. C'est, en effet, dans les termes suivants qu'il reproche aux peintres de cette école de méconnaître souvent ces lois : « Voici, dit-il, l'impressionniste en train de peindre sur nature un paysage ; il a devant soi de l'herbe ou des feuilles vertes dont telles parties sont dans le soleil, telles autres dans l'ombre. Dans le vert des régions d'ombre les plus voisines des espaces de lumière, l'œil scrutateur du peintre éprouve une fugitive sensation de rouge. Satisfait d'avoir perçu cette coloration, l'impressionniste s'empresse de poser une touche rouge sur sa toile. Mais, dans la hâte de fixer sa sensation, il n'a guère le temps de contrôler l'exactitude de ce rouge, qui, un peu au hasard du coup de brosse, sera exprimé en un orangé^ un vermillon, une laque..., un violet même.
l'art et la nature
Cependant, c'était un rouge très précis, strictement subordonné à la couleur du vert, et non n'importe quel rouge » (p. 52).
Cette remarque fort juste montre que, sous la subjectivité de l'art impressionniste, subsiste une subordination rigoureuse aux lois de la vision: à cet égard, on pourrait dire qu'il est le plus objectif de tous les arts. Mais, par une pente inévitable^ celui qui s'est attaché à la reproduction de ces sensations fugaces arrive à leur accorder une place beaucoup plus grande qu'elles n'en occupent dans la vision normale, et ainsi la peinture impressionniste deviendra aussi artificielle qu'une peinture franchement objective qui, dans la nécessité d'être systématique, puisque la reproduction pure et simple de ce qu'on voit est impossible, s'attache à reproduire aussi fidèlement que possible la nuance propre des objets : ce sont les deux pôles entre lesquels s'échelonnent forcément toutes les cotes mal taillées par lesquelles les divers artistes cherchent à résoudre le problème insoluble de la représentation adéquate de la nature.
Le problème est d'ailleurs encore plus complexe que nous ne l'avons indiqué, et cette reproduction de la nuance propre des objets dont nous venons de parler se heurte à une autre difficulté que celle des contrastes et des couleurs subjectives. Fromentin, qui a traité ex 'profes^o de la couleur dans ses Maîtres cV autrefois ^, nous parait l'avoir fait à un point de vue trop exclusif, et il nous semble intéressant de partir de cette doctrine un peu étroite pour arriver à une conception plus compréhensive de la question.
Cherchant à définir ce qu'est un coloriste, Fromentin conclut par la page suivante : « Enfin — et c'est là le trait à bien retenir dans cette définition plus que sommaire — • un. coloriste proprement dit est un peintre qui sait conserver aux couleurs de sa gamme, quelle