CHAPITRE IV
générale des tissus périphériques et cérébraux, qui entraine la pâleur des traits, la flaccidité et la maigreur des muscles, la lenteur et la difficulté des mouvements, etc. Ce qu'on appelle la tristesse n'est que la perception mal localisée de ces nouveaux phénomènes ; supprimez-les, rendez le sang à la peau et au cerveau, la dureté aux muscles, la légèreté aux membres^ que restera-t-il de la tristesse ? Absolument rien que le souvenir de la cause qui l'a produite.
« Dans la joie de même, c'est un phénomène vasomoteur, la dilatation des artérioles périphériques et cérébrales, qui sera la cause de Thyperactivité générale ; si l'homme joyeux se sent léger, s'il gesticule, si les enfants sautent et frappent des mains^ c'est que la circulation s'opère plus facilement dans les centres nerveux et dans les muscles. Ce que nous appelons joie, c'est la conscience de tous ces phénomènes et, si nous les supprimons, nous supprimons la joie » \
Le D^' Dumas a montré que cette théorie est trop simpliste, et que la joie, comme la tristesse, peut être accompagnée de deux formes ditTérentes de la circulation : ces deux émotions peuvent également correspondre à une hypotension ou à une hypertension artérielle. Nous ne saurions d'ailleurs, sans sortir du cadre de cet ouvrage, entrer dans une analyse détaillée de ses trav aux ^ ; mais nous devons insister sur la question d'antériorité du phénomène physiologique par rapport au phénomène émotionnel. Dans le cas des paralytiques généraux, incapables d'associer deux idées, il apparaît comme évident
1. Lange salue en Malebranche un précurseur de génie pour avoir, dans la Recherche de la vérité (livre V), reconnu dans les troubles circulatoires le côté physique des émotions Le Dr Dumas signale avec raison un passage où Malebranche donne la priorité temporelle aux phénomènes circulatoires : «J'appelle passion toutes les émotions que 1 ame ressent naturellement à l'occasion des mouvements extraordinaires des esprits animaux et du sang » (livre V, chap. I). Voir, dans la traduction du livre de Lange, les pages 16 et 158.
2. Nous avons donné cette analyse dans un article de la Revue des questions scientifiques d'octobre 1897,
LA SUGGESTION DANS l'arT
que leur joie ne peut être la cause de la paralysie vasomotrice et de la vaso-dilatation qui en résulte, mais ne peut en être que l'effet. L'observation vérifie d'ailleurs pleinement cette conjecture si vraisemblable, car cliez les malades circulaires, présentant des alternatives de joie et de tristesse, on peut prévoir le passage d'un état à l'autre par l'observation des phénomènes vaso-moteurs, avant que les malades aient aucun soupçon de l'approche du changement. Il est d'ailleurs d'observation courante que des faits d'ordre physique, comme la privation de nourriture ou la satisfaction de la faim, influent grandement sur notre état émotionnel.
Avant de discuter les conséquences tirées de ses observations par le D"" Dumas, nous devons dire que celles-ci ont été assez vivement critiquées par MM. Binet et Courtier dans la troisième Année psychologique (1897) ^ Us constatent que, dans toutes leurs expériences sur le plaisir, la douleur et les émotions, ils ont enregistré des phénomènes d'excitation, agissant sur le système nerveux, provoquant des vaso-constrictions et accélérant la respiration et les battements du cœur, la qualité de l'émotion apparaissant dès lors comme de minime importance.
Cette critique semble avoir amené le D"" Dumas à préciser dans sa thèse sur La tristesse et la joie une distinction existant déjà, mais de façon peu précise dans ses premiers
1. h' Année précédente contenait déjà une critique de la théorie de Lange, La septième ^?î/iee (4901) résume un article de Slierrington paru dans les Proceedings of the Royal Society (vol. LXVI) ; Sherrington a pratiqué sur cinq jeunes chiens la section de la moelle cervicale à la partie inférieure, supprimant ainsi toute communication entre le cerveau et le système sympathique, séparant aussi les vaisseaux sanguins de leur centre bulbaire vaso-moteur et rendant la peau et les organes moteurs, depuis l'épaule, indépendants du cerveau. Or il ne constata aucune réduction des émotions à la suite de cette opération. Des sections encore plus graves ne sufTirent ])as à supprimer les émotions. Mais comme le remarque M. Binet, les émotions étaient constatées au moyen de leurs signes expressifs : ceux-ci n'étaient donc pas empêchés et alors que peut-on conclure ?