Pensées choisies (5e 6d.), pp. 325 et
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Et c’est ce dont, jeunes amis, vous ne sauriez trop vous persuader.
Si donc vous voulez être des esprits sûrs et des hommes de convictions solides, allez au fond des choses. Evitez les subtilités de l’ergotage, mais n’ayez pas peur des distinctions qui entrent dans le vif des débats, et par lesquelles s’éclaircissent les idées et se rectifient les jugements. Je prendrai, entre beaucoup d’exemples, celui de la justice et de la charité. Voilà deux vertus connexes, mais essentiellement distinctes, qui font à la liberté une part bien dissemblable, et qui entraînent des devoirs bien différents. La justice lie les mains ; la charité incline les cœurs. Confondre, comme il arrive souvent, les devoirs de justice et les devoirs de charité, soit en matière d’éducation, soit dans les questions du travail ouvrier, ou encore dans celles des relations internationales, c’est non seulement commettre une erreur profonde, mais poser des prémisses d’où peuvent surgir les pires conséquences.
L’éducation se fait par la langue, et par la langue maternelle d’abord. Vous ne sauriez, Messieurs, écarter de vos études les questions relatives à notre parler. Ces questions nous intéressent, et comme enfants de l’Eglise, et comme fils du Canada, et petits-fils de la France.
L’Eglise nous a appris ses dogmes et ses préceptes par des syllabes françaises dont l’écho résonne à travers nos pensées les plus intimes et
nos plus chers souvenirs. Notre langue a été l’instrument transmetteur et conservateur de nos traditions et de nos croyances. Le Saint-Siège en reconnaît les titres naturels et l’efficacité religieuse ; et tout récemment S. S. Benoît XV consacrait de sa haute et suprême autorité le droit qu’ont nos compatriotes, dans les provinces en majorité anglaises où ils se sont établis, de parler, de faire enseigner, et, partant, de perpétuer l’idiome ancestral. Sachons comprendre et utiliser toute la signification de cette parole auguste.
La voix du Pape s’accorde avec celle de l’histoire. Le Canada est un pays bilingue. Son avenir repose sur le respect des langues et sur l’union des races qui ont mêlé, dans un commun effort vers la prospérité publique et la grandeur nationale, leurs luttes et leurs gloires. Vous ferez œuvre de bons Canadiens et de véritables patriotes en cultivant soigneusement votre langue, non par vanité littéraire, mais par souci d’une excellence qui honore tout à la fois l’écrivain et sa patrie. “ Quelques jeunes croyants, fait remarquer Louis Veuillot1, regardent comme médiocrement important d’écrire avec plus ou moins de correction, d’agrément et d’adresse. Et moi je dis qu’ après la foi et l’instruction, rien ne nous est plus nécessaire :
1. Albalat, Pages choisies de L. Veuillot (nouv. éd.), pp. 150-151.
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c’est par là que nous serons lus ; c’est par là que nous conquerrons l’attention et l’estime du monde, succès qu’il nous faut absolument obtenir, non pour nous, mais pour les vérités que Dieu nous donne à proclamer et à maintenir ; mais pour le monde qui a besoin d’aimer ces vérités secourables et de se réfugier à leur foyer divin. ”
Descendants de la douce et catholique France, nous avons de plus un héritage très glorieux à garder. Tout a été dit sur la culture française, et sur la beauté, la mesure, la noblesse, les délicatesses du génie latin. De ce génie émanent les rayons que nous voyons reluire sur le front de ceux qui, les premiers, accomplirent dans nos vallées fertiles, et aux cimes de nos promontoires altiers, l’œuvre civilisatrice. Dans l’acte même de naissance de notre nationalité brillent les titres de gloire des plus grands siècles qui aient illustré la pensée humaine et les lettres chrétiennes. Nous devons à la France, comme à l’Eglise et à nous-mêmes, d’honorer, de conserver et d’immortaliser notre langue par un culte assidu et des ouvrages dignes d’elle. Les travaux du Parler français, où éclate cette patriotique ambition, méritent non seulement notre estime, mais aussi notre concours et nos encouragements. Et quant à ceux que vous exécutez vous-mêmes, dans vos cercles, pour le besoin de vos discussions et le progrès de vos études, revêtez-les toujours de
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cette diction nette, correcte et châtiée, qui sera comme un présage de vos succès dans l’avenir.
Pour préparer cet avenir où il vous sera permis de donner votre pleine mesure et de déployer tout votre pouvoir, on veut, dès maintenant, vous initier à l’action.
L’action qu’on attend de vous, Messieurs, ne peut être, évidemment, toute celle que vous exercerez plus tard. Vous êtes des étudiants assis au pied de la chaire, non des adultes lancés sur tous les chemins de la vie. Il serait périlleux de vous distraire, par des préoccupations hâtives, de vos occupations nécessaires. Pourtant, l’étude paisible où s’enferme votre esprit n’est pas inconciliable avec certains travaux et certains apprentissages de la charité et de l’apostolat. Visiter quelques pauvres, organiser quelques secours, prêter la main à quelque œuvre de bienfaisance, éloigner, par quelque geste discret, des lèvres d’amis imprudents, la coupe des plaisirs coupables, voilà des actes qui, sans détourner des tâches habituelles, forment au bien et préparent à une action plus considérable.
J’ajouterai que, parfois, des besoins spéciaux et des circonstances exceptionnelles peuvent dicter à vos directeurs l’idée de faire appel à votre bonne volonté en faveur de quelque grande manifestation populaire ou de quelque grand mouvement natio-
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nal. Vos cercles ont rendu des services très appréciables dans l’organisation du célèbre Congrès de la Langue française à Québec, comme aussi dans l’expression des marques de sympathie adressées par les Canadiens français de la province de Québec à leurs frères ontariens. Ces premiers pas hors de vos salles d’étude, et sur une scène plus vaste, ne sont et 11e doivent être que des actes passagers, et des signes annonciateurs d’une vocation sociale impatiente d’œuvres et de zèle, mais non encore sortie de la période formatrice.
C’est vous dire, Messieurs, qu’il ne me paraît guère conforme aux règles et à l’esprit de votre société que ses membres, laissant là leurs études, s’échappent par moments de la ruche universitaire pour aller butiner dans le champ des luttes politiques. Quelles que soient, vis-à-vis des partis, vos pensées et vos vues actuelles, elles ne sont, vous en conviendrez, qu’à l’état d’opinions que ni le temps, ni la réflexion, ni l’expérience, n’ont pu suffisamment mûrir. Raisonnez bien ces opinions avant de les traduire par des actes qui vous engagent. Pesez-les dans la balance des principes avant d’en publier la valeur. Beaucoup de professionnels, encore ruisselants des grâces de la jeunesse, se hâtent de descendre dans l’arène politique. J’estime que, dans la plupart des cas, c’est un malheur : un malheur pour de beaux talents étouffés dans leur fleur par l’agi-
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tation fiévreuse des disputes humaines, et incapables d’inspirer la confiance que l’âge seul, uni à la science, peut donner ; un malheur pour le pays qui a besoin qu’on le serve, non par l’éclat de succès éphémères, mais par la puissance virile de l’esprit et par la compréhension de ses destinées et de ses besoins. Il est plus facile de monter sur le piédestal de la renommée que de s’y maintenir. Etudiez, observez, développez dans le calme vos forces latentes ; et les portes, un jour, s’ouV*riront d’elles-mêmes devant votre compétence universellement reconnue.
Surtout, Messieurs, faites-vous dès maintenant une conviction, une mentalité, une trempe de caractère qui vous soustraient au joug des factions. “ Grande est la différence entre être homme de parti et savoir prendre parti” (Ollé-Laprune). Les partis politiques peuvent être, sous certain régime, une nécessité. Ce qui ne l’est pas, c’est que l’on se plie, mollement, et aveuglément, à toutes leurs exigences, et qu’on subordonne la loi morale à la loi politique. Soyez ministériels,, oppositionnistes, centristes, c’est votre droit, pourvu que dans toute question débattue devant l’opinion, ou introduite devant les Chambres, vous vous montriez chrétiens d’abord et catholiques avant tout.
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C’est là un des points sur lesquels appuient davantage, dans leurs lettres si bienveillantes, les prélats vénérables qui ont entouré des meilleurs vœux et des plus chaudes sympathies le berceau de votre association.
Leurs paroles, jointes aux bénédictions du Pape, vous assurent que votre Œuvre ajoute un rouage utile à l’organisation catholique, et qu’elle entre tout à fait dans la pensée de l’Eglise. C’est un motif de confiance pour les braves qui en font partie, en même temps qu’une invitation pour les hésitants qui devisent sur le seuil.
L’espoir s’inspire encore à des sources plus hautes. Vous êtes sous la direction immédiate du clergé, et sous le patronage du Cœur de Jésus auquel notre pays a rendu gloire dès son origine. Notre-Seigneur ne peut que combler de grâces une société où l’on apprend à propager sa doctrine et à soutenir ses causes les plus chères, et à faire régner son Cœur adorable sur les hommes et sur les peuples.
Vous serez fidèles, Messieurs, à votre programme1 et à votre mission. Je vois sourdre des profondeurs de vos âmes un flot de pensées nobles et de vouloirs généreux. Votre travail, votre
1. Ce programme a été excellemment exposé par le R. P. Bellavance, S. J., dans son ouvrage : Four préparer l’avenir (Montréal, 1914).
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piété, votre constance, feront de vous autant de canaux par où s’écouleront, sur notre province d’abord, puis sur tout le Canada, les trésors que les siècles chrétiens nous ont légués, et qui forment l’inestimable patrimoine des nations baignées et régénérées dans le sang du Christ.