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L’Action française, janv

MELANGES CANADIENS

Il n’y a pas encore bien longtemps qu’un de nos évêques, rendant compte au Pape de l’état de son diocèse, pouvait lui dire : “ Tous mes diocésains, cette année, ont rempli leur devoir pascal. ” Pie X, dans un document précieux1, nous a laissé ce témoignage “ que nous ne le cédons à aucune autre nation quand il s’agit de sauvegarder la religion des aïeux Ces paroles ne sont pas un simple éloge d’occasion, une vaine formule de parchemin. Elles s’appuient sur des relations précises faites au Saint-Siège, sur des manifestations habituelles et spontanées de notre foi, sur des œuvres innombrables de piété et de charité où se révèle, dans toute sa bonté loyale et dans toute sa ferveur religieuse, l’âme canadienne.

Nous ne voulons, certes, pas offrir ici au lecteur abusé un tableau sans ombres. La peinture serait trop belle pour être vraie, et nous prétendons bien faire, en ces pages, œuvre de sincérité. Ça et là, surtout dans les centres urbains, le père du mensonge a jeté sa semence d’erreur et de mort, et la graine maudite a levé. Elle a étouffé, dans quelques esprits, le froment divin. Elle a fait de plusieurs autres des cultures bâtardes, mêlées de bon grain et d’ivraie, et où le naturalisme, avec trop de succès hélas ! dispute à l’esprit catholique

1. Lettre à S. G. Mgr L.-N. Bégin, arch. de Québec, 31 mars 1908.

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le double terrain de la croyance et de la conscience. Bref, notre vie religieuse n’est pas partout intacte. Dans l’ensemble, pourtant, nous osons croire et nous nous permettons d’affirmer que notre christianisme a gardé, en très grande partie, sa vigueur et sa pureté primitives.

A quelles causes faut-il attribuer ce résultat qui nous honore devant l’Eglise et devant l’humanité ?

Dieu, sans doute, est l’auteur de tout bien. De lui découlent, comme de leur source première, tous les dons créés. Il semble néanmoins que sa droite se soit montrée pour nous particulièrement prodigue. Elle s’est étendue avec amour sur notre berceau, et sur toutes les phases de notre vie nationale. Notre histoire est traversée par un courant surnaturel très intense, qui la pénètre en tous ses domaines, et où éclatent singulièrement la présence et la providence divines.

C’est déjà un effet remarquable de cette providence que l’institution domestique et l’organisation ecclésiastique aient résisté, chez nous, à tous les assauts, et survécu à tous les changements.

Nous n’exalterons jamais assez l’importance religieuse de la famille. Et avec combien de raison les reconstructeurs de la France catholique mettent à la base de leur travail la réfection de la

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famille française ! Si la foi, en fondant la moralité et en cimentant l’union des cœurs, consolide le foyer, d’autre part l’ordre moral qui règne au foyer assure dans les générations nouvelles le respect de Dieu et de sa loi. Il y a, entre la religion et la famille, des rapports de causalité réciproque. Nos familles canadiennes, par la force de leurs traditions, ont gardé comme un trésor le dépôt de leurs croyances. Et le cœur de nos mères a été l’écrin très sûr où ce dépôt s’est conservé et transmis fidèlement jusqu’à nous.

Cette influence intime et sacrée tient elle-même à une influence plus large de laquelle elle relève. •Ce que la mère est dans la famille, le prêtre l’est dans la paroisse, l’évêque dans le diocèse. Grâce au zèle et au courage de notre clergé, rien n’a manqué, dans l’organisation ecclésiastique canadienne, de ce qui attache les fidèles à l’Eglise du Christ, •et de ce qui fixe leur esprit dans l’unité et la stabilité du symbole. Il y aurait de belles pages à écrire sur le curé canadien, semeur de vérités, directeur d’âmes, fondateur de paroisses, collaborateurs d’œuvres sociales et agricoles. Nos paroisses ont joué, dans les vicissitudes par lesquelles nous sommes passés, un rôle prépondérant. Elles ont rivé le colon au sol, le croyant à la foi ancestrale, l’homme du présent aux institutions du passé. Elles ont été le centre d’action ■d’où l’instruction profane et les doctrines reli-

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gieuses ont rayonné sur nos enfants et sur notre jeunesse. Nos écoles sont nées, comme nos églises, du dévouement et de l’initiative de nos évêques et de nos prêtres, et la plupart de nos collèges n’ont été eux-mêmes, à l’origine, que des écoles paroissiales transformées.

Entre les causes qui ont contribué au maintien de la foi dans notre pays, nos maisons enseignantes d’hommes et de femmes occupent un rang d’honneur. L’éducation donnée par ces maisons, en s’inspirant de la pensée chrétienne, a formé des esprits et des cœurs chrétiens. C’est au pied de la croix suspendue à l’humble muraille que maîtres et maîtresses ont dressé leur tribune, et c’est en invoquant chaque jour la Sagesse incréée qu’ils ont livré le secret de leur propre savoir. La foi ne se nourrit pas seulement de la substance des dogmes. Elle s’alimente à tous les foyers d’où émane quelque rayon divin. Un enseignement religieux de matières non religieuses fortifie, plus qu’on ne saurait croire, l’enseignement direct de la religion. Nos éducateurs de toutes les époques l’ont compris, et c’est, dans une forte mesure, à leur sens éclairé et à leurs méthodes fécondes que nous devons l’intégrité de nos croyances.

J’ajouterai ce que j’ai écrit ailleurs : que la langue française, dans l’Amérique du Nord, s’est vue investie d’une très haute mission, celle d’annoncer et de propager l’Evangile, et qu’elle a été

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pour nous, sous le régime anglais, et dans les conditions nouvelles créées par l’immigration anglaise et les infiltrations protestantes, un moyen efficace de préservation et de résistance.

Cet aperçu de notre foi, et des causes qui l’ont conservée, pourrait paraître trompeur, si nous ne mettions en regard un autre exposé, celui des dangers dont nos croyances et nos pratiques religieuses sont environnées.

Nous ne parlons pas des dangers que chacun porte en soi, et qui escortent la nature humaine sur tous les chemins de la vie. La paresse de l’esprit, l’ignorance crasse, la passion gênée par le joug des dogmes et par l’entrave de la morale, constituent partout des écueils où la religion d’une âme molle et vacillante peut sombrer. Les rivages de l’histoire sont couverts des débris de pareils naufrages.

Il y a d’autres périls plus propres à un pays ou à une époque, et contre lesquels il importe souverainement de se tenir en garde.

Les progrès de l’imprimerie et l’instinct frondeur et libertaire de l’esprit moderne ont ouvert sur le monde toutes les écluses de l’erreur. Des milliers de livres français nous apportent, avec l’or pur de l’orthodoxie catholique, l’alliage, les scories, et la fange de la libre pensée. D’un autre

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côté, la presse anglaise charrie dans ses flots et dépose quotidiennement à nos portes tout ce que l’utilitarisme anglo-saxon et le matérialisme américain peuvent offrir de plus contraire aux saines doctrines morales et religieuses. Le regard de nos hommes publics, de nos professionnels et de nos lettrés, subit presque partout l’obsession du faux et la fascination du mal. L’athéisme compte quelques adeptes dans nos classes sociales les plus cultivées.

L’école neutre, si florissante dans nos provinces de langue anglaise, guette l’esprit de l’enfant au sortir même du berceau. Et, malgré les soins et l’active vigilance de l’Eglise, il arrive en certains milieux que de jeunes franco-canadiens reçoivent des leçons de la bouche d’instituteurs hérétiques ou incroyants. Qui ne voit que c’est un malheur ? De ces milieux mixtes souffle un vent d’hostilité véritable, ou du moins de religiosité captieuse, et de froideur sectaire. Et ce souffle empoisonné sème et développe dans quelques âmes croyantes des germes de doute, de désaffection, et d’indifférence.

Les groupements politiques, les relations d’affaires, les rapports de société et d’urbanité, mettent, • chez nous, en contact des hommes que la question religieuse divise. Division souvent éphémère. Peu à peu, sous l’influence de l’intérêt, les principes se relâchent, les convictions s’ébran-

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lent. Le libéralisme fait son œuvre. Et l’on en vient à se persuader que, si les esprits peuvent s’entendre sur le terrain économique et social, la même entente pourrait fort bien s’opérer sur le terrain de la religion. On abaisse, lorsqu’on ne les supprime pas, les barrières de la foi ; et, par une sorte de libre échange dogmatique, on s’efforce de faire passer en axiome que toutes les religions sont bonnes, que toutes les morales nous offrent des règles de vie suffisantes. Dès lors, l’intelligence n’a plus à se mettre en peine de ce que dicte l’Eglise. La loi humaine n’a plus à s’embarrasser de ce que la loi divine prescrit. Et rien, non plus, ne s’oppose à ce que des personnes de confessions différentes unissent conjugalement leurs destinées, ou se donnent la main dans des cercles de bienfaisance et de protection mutuelle. De là les unions ouvrières neutres, si pleines de risques pour la vraie foi et les intérêts catholiques, et vues d’un si mauvais œil par l’autorité religieuse. Ce sont les serres chaudes du socialisme canadien.

L’esprit du mal va plus loin. Il organise des sociétés basées sur un secret qui couvre les pires desseins, et où se trament dans l’ombre le suicide des âmes et la ruine des croyances. Ces convents fonctionnent à l’aise dans l’Europe déchristianisée. Nous ne sommes pas à l’abri de leur audace et de leurs entreprises. Des faits notoires ont prouvé que l’impiété la plus militante avait osé, parmi

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nous, creuser sa tranchée et installer ses batteries. Trop de gloires morales et d’œuvres salutaires ont marqué la vie historique du Canada français pour que notre situation n’excite pas les haines et la jalousie de l’enfer.

Nous avons donc bien des raisons de craindre.

Nous avons aussi de très justes et de très nombreux motifs d’espérer.

Le premier de ces motifs, c’est notre foi ellemême par laquelle nous sommes établis au centre de la vérité comme dans une forteresse, et qui nous assure, avec la force de Dieu, toutes les ressources de la grâce et toute la fécondité de l’organisation catholique. Notre catholicisme, nous l’avons reconnu plus haut, n’est pas parfait, ni partout en pleine sûreté. Mais il se développe sur plus d’un point, et il élève et solidifie ses remparts.

Nos manuels et nos programmes de philosophie s’améliorent.

Nos cours théologiques se font plus amples, plus sérieux, et arment plus vigoureusement l’esprit de nos lévites. Dans nos collèges et nos universités, les études apologétiques prennent une plus large place. Elles fouillent plus soigneusement la pensée humaine, celle qui doute, celle qui erre, celle qui s’éloigne de Dieu et celle qui tend vers Dieu, et elles s’adaptent davantage

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aux besoins du temps. Des sociétés littéraires surgissent, où les curiosités du talent s’éveillent, et où l’attention se porte sur les plus graves problèmes, pour en chercher et en découvrir la solution la plus conforme aux enseignements chrétiens et à la droite raison.

Ce travail, au surplus, s’accomplit sous l’influence d’une piété plus vive ; et la piété n’estelle pas l’une des meilleures sauvegardes et l’une des plus puissantes inspiratrices de la foi ? Nous n’apprendrons rien à nos lecteurs en constatant avec quel élan notre jeunesse court à la table sainte, quel édifiant spectacle donnent plusieurs groupes paroissiaux d’ouvriers, quel regain de sens moral et même d’activité religieuse l’on observe chez quelques-uns de nos hommes publics, quels progrès ont été faits par la vertu de tempérance, avec quelle touchante unanimité des paroisses, des professions, des associations, se consacrent au Sacré-Cœur et se rangent sous son étendard. Ce sont là des faits connus, et qui se passent sous nos yeux. Et il semble que l’on puisse y trouver de quoi tempérer nos craintes, et de quoi affermir notre confiance.

Cette confiance s’augmente encore de l’essor que prend parmi nous la presse catholique, de l’influence croissante de l’action sociale chrétienne, du courage avec lequel plus de Canadiens savent se dégager ;de l’étreinte des partis, et aussi,

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nous sommes fiers de le dire, du réveil patriotique remarquable dont l’on est témoin en divers milieux. Il existe, entre la religion et nos questions de langues et de races, des rapports si étroits que notre foi religieuse, on ne peut trop le répéter, tire une grande force de notre foi nationale. Ce que la langue française a fait pour notre survivance chrétienne dans le passé, elle le fera, si nous le voulons, dans l’avenir.

Notre peuple est bon et fidèle, fidèle à Dieu, fidèle à l’Eglise, fidèle à ses traditions. Et, si du sein de' la foule montent parfois des murmures, ces voix sont bientôt couvertes par des paroles de respect et par des accents de loyauté. Dans toutes les périodes de crise, les Canadiens français se sont ralliés autour de leurs pasteurs, et ils ont pris conseil de leur sagesse et de leur dévouement. L’accès de phobie maligne et de haine fanatique dont beaucoup de nos frères sont victimes, va joindre par des liens plus forts notre nationalité et notre religion. Prêtres et laïques s’unissent. Nous tournons respectueusement vers le Pape des regards avides de justice, et Dieu ne peut que bénir cette confiance toute filiale.

Puissions-nous, par la grâce du ciel, guérir tout à fait de la maladie du snobisme ! On appelle de ce mot une admiration sotte et aveugle pour les idées et les mœurs du jour. Les esprits super-

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ficiels croient s’honorer en suivant le courant. L’Europe est remplie de docteurs et de scribes qui se font une gloire d’évoquer à leur tribunal l’Eglise et ses ministres. La mode anticléricale jouit là-bas d’une grande vogue. Ce serait une honte et une ingratitude de l’implanter parmi nous. Respectons tous les membres de la hiérarchie. Respectons et vénérons le chef suprême de cette grande société à laquelle nous appartenons par le baptême, et qui tient en ses mains le salut du monde.

Défions-nous des sapeurs de dogmes, et des prêcheurs de nouveautés. Fermons nos portes aux marchands d’orviétan. Il faut savoir choisir les ouvrages que l’on lit, et les hommes que l’on écoute. Le bruit n’est pas le bien. La réclame n’est pas la renommée. Il y a des noms qui brillent et s’évanouissent comme des météores. Il y a des théories, des philosophies, des formes intellectuelles, qui font irruption dans le domaine des lettres, et dont s’engoue la crédulité publique. Allez au fond de ces œuvres nées d’une science douteuse, ou d’une ambitieuse témérité. Vous y trouverez de la hardiesse, de la subtilité, de l’ingéniosité. Des pages vivantes et pleines d’intérêt passeront sous vos yeux. Vous chercherez en vain, dans ces créations, les preuves lumineuses qui sont la marque du vrai, et la forte substance qui seule peut nourrir les esprits. Nous avons nos

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maîtres reconnus par la foi des siècles : restons à leur école. C’est ce que font tant de jeunes gens penchés avec amour sur les livres d’histoire, de littérature, de sociologie, que leur désigne la clairvoyance de leurs directeurs ; et ce commun effort de la jeunesse catholique canadienne fait augurer partout de très grands fruits.

L’on espère également beaucoup de l'organisation catholique ouvrière inaugurée en quelques endroits, et dont les cadres, élargis et fortifiés, pourront sauver du péril toute une classe d’hommes menacés chez nous, comme ailleurs, par les pires desseins et par les idées les plus subversives.

J’arrête ici cet examen de notre bilan religieux.

Nous devons au ciel de justes actions de grâces. Nous sommes un peuple privilégié. En face de tant de ruines amoncelées dans tous les pays, notre catholicisme demeure. Il a ses ennemis qui lui ont porté des coups, qui lui ont même fait des brèches, et qui lui préparent vraisemblablement de plus rudes assauts. Il a aussi ses défenseurs. Le Christ et nos saints patrons, le Pape et nos chefs religieux, voilà ceux de qui nous devons attendre la lumière et le secours.

Mettons en eux tout notre espoir. Ils nous apprendront, et à bien penser, et à bien vivre. Et

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les pratiques d’une vie honnête établie au dedans de nous et dans le régime de nos familles, les traditions chrétiennes maintenues ou restaurées, les vertus privées et la prière publique, rempareront .notre foi des plus solides garanties.

La cité où Dieu veille, et où il aposté ses anges, est bien gardée.

APPENDICES

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