‹ Etudes et appreciations. -- (volume 5)Chapitre 136 sur 137 · LA MEDIATION PONTIFICALE ET LE CANADA · texte numérisé non relu

LA MEDIATION PONTIFICALE ET LE CANADA

Benoît XV, quoi qu’en disent certains catholiques aveugles ou passionnés, est à écrire des pages dignes de la grande histoire de l’Eglise.

L’an dernier, dans notre étude sur “ le Pape et la Guerre ”, nous essayâmes de faire ressortir la vraie pensée du Saint-Père dans son action pacificatrice, et les bienfaits que le monde pouvait et devait retirer de cette action. Nous reçûmes des éloges bien au delà de nos mérites. Quelques voix, néanmoins, s’élevèrent pour dire que nous raisonnions dans l’abstrait. Le Pape s’était renfermé dans les limites d’une thèse générale1, et nous ne faisions que commenter avec un religieux respect sa parole si sainte et en même temps si théologique.

Pressé par le sentiment de son “ devoir suprême”, au nom de Jésus-Christ, de l’humanité et de la raison, Benoît XV (dans sa note du 1er août 1917 aux chefs des Etats belligérants) vient d’assumer directement le rôle de médiateur. Sa pensée, si claire en tous ses actes antérieurs, n’a pas dévié d’une ligne. Elle des-

1. Cette thèse, — nous croyons utile de le rappeler, — c’est que l’intérêt universel et absolu prime l’intérêt particulier de tel ou tel peuple. Tant qu’on ne se sera pas élevé jusque-là, et qu’on n’aura point compris que le patriotisme dûment réglé doit se subordonner au bien général de l’humanité et aux vues supérieures du chef de l’Eglise, on se débattra en vain hors de la question suprême posée par les événements et résolue par le Pape. L’Eglise est une école de loyauté, oui mais d'une loyauté éclairée par la foi et gouvernée par la prudence et le souci du bien commun.

APPENDICES

cend, en droite logique, de la théorie dans les faits, par des propositions où sont posées les bases et les premières conditions concrètes d’une paix juste, possible et durable.1

Cette fois, bien des yeux se sont ouverts à l’évidence- Des esprits jusque-là réfractaires se sont inclinés devant la sagesse papale. Certaines insolences, dites par quelques-uns de nos journaux, ou reproduites d’écrivains étrangers, à l’adresse du Pontife romain, ont soulevé des protestations indignées et reçu le correctif nécessaire. On a mis en bonne lumière deux lettres très opportunes de l’éminentissime secrétaire d’Etat, l’une à l’évêque de Valence, l’autre à l’archevêque de Sens, lettres explicatives de la parole du Pape et remplies d’une haute sympathie pour la France. Le Cardinal y condamne le système général de la conscription2 ; et, comme moyen humain de faciliter, dans l’avenir, le maintien de la paix, il demande “ qu’on réserve au peuple par voie de referendum ou au parlement le droit de paix et de guerre ”. Ces vues que per-

1. Cette paix, pour être durable et juste, implique la restauration du droit, moins d’abord dans l’organisation matérielle de la société que dans la conception des esprits et l’orientation des volontés. Il n’y a pas, nous l’avons dit et prouvé, de droit véritable sans morale. N' le culte du sabre, ni l’intérêt, ni l’athéisme, ne peuvent assurer le règne du droit. Les mots de droit international, sur les lèvres des chefs d’Etat qui ignorent Dieu et sa loi, et qui écartent de leurs conseils le Pape, “ cette autorité que Dieu a établie gardienne et champion de la justice, de la morale, de la vérité ” (Cardinal Vannutelli, Adresse au Pape , Noël, 1917), ressemblent singulièrement à une imposture, et ne peuvent, en tout cas, offrir au monde aucune garantie solide de sécurité.

2. “ La conscription a été, depuis plus d’un siècle, la vraie cause d'une multitude de maux qui ont affligé la société ” (Lettre du 7 oct. 1917).

APPENDICES

sonne n’osera taxer de démagogie, confirment ce qu’ont écrit quelques-uns de nos publicistes les plus réputés.

La masse de notre clergé, et tous nos laïques bien pensants et dégagés de la gangue des intérêts politiques, ont accueilli avec une joie sincère l’appel pontifical. “ Nous sommes avec le Pape, ” s’écriait au lendemain de cet appel l’un de nos archevêques1. Et la raison qui nous range sous l’étendard papal n’est pas seulement notre titre de catholiques. L’intérêt de l’humanité en général, et l’intérêt du Canada en particulier, nous dictent également cette ligne de conduite.

Pendant que les chauvins clament leur loyalisme, que les profiteurs encaissent des millions, que l’on exploite, dans les sens les plus divers et souvent les plus sacrilèges, ces choses si nobles qui s’appellent le droit, la liberté, la civilisation, les peuples enrégimentés dans des cadres de fer marchent vers la boucherie. Ce spectacle d’un cataclysme sans exemple dans l’histoire dure depuis trop longtemps2 ; et le Pape se demande quand finira l’universel délire qui mène l’Europe à sa ruine. Et il supplie de nouveau les chefs des belligérants de songer à leur très grave responsabilité devant Dieu et

1. “ Cet état violent dans lequel se débat l’humanité devra avoir bientôt un terme. Le sang n’a-t-il donc pas assez coulé ? Les mères et les enfants n’ont-ils pas versé assez de larmes ? Autrement, ce serait le suicide de l’Europe ” (Mgr Bruchési, Sem' relig. de Montréal, 14 janv. 1918).

2. Nous sommes, certes, de ceux qui croient qu’il faut combattre avec vigueur les idées allemandes dans tout ce qu’elles ont de faux et de pervers. Nous en étions convaincu, plus que beaucoup d’autres, bien avant la guerre actuelle. Mais ce n’est pas là une raison suffisante pour prêcher la guerre à outrance et jusqu’au bout, à l’encontre de la parole du Pape. On ne tue pas les idées avec des obus.

APPENDICES

devant les hommes1, et de rendre le repos et la joie aux familles innombrables ravagées par l’horrible guerre. C’est notre devoir de joindre nos humbles voix à cette voix auguste, et, comme on l’a très bien dit, “de collaborer avec le Pape2”. Le bon sens, comme la religion, le réclame depuis trois ans3.

Il y va des intérêts les plus essentiels de la société ; il y va, spécialement, de l’avenir de notre patrie. Une vague de jingoïsme ardent et ameuté passe sur le

1. “La vérité est que, si on n’écoute pas le Pape maintenant, on devra l’écouter plus tard, mais à la suite de dommages irréparables, comme ceux de ces trois années de guerre qu’on aurait pu éviter, si de part et d’autre peuples et gouvernants s’étaient montrés dociles à la voix du Saint-Père qui était celle de la raison et de la foi ” ( Civillà cattolica, 1 sept. 1917).

2. Le Croisé, nov. 1917. — Voir dans Y Almanach de l’Action sociale catholique (1918) un excellent article du H. P. Rodrigue Villeneuve, o.m.i., sur “ Sa Sainteté Benoît XV, apôtre de la paix ”, — Voir également divers articles relatifs à l’intervention de Benoît XV dans la guerre actuelle publiés par M. Henri Bourrassa dans son journal, et où le directeur du “ Devoir ” commente la parole papale avec autant d’élévation et de talent que de courage. Ces articles viennent d’être réunis, avec des articles connexes, dans une brochure qui a pour titre : Le Pape arbitre de la paix. L’auteur a été félicité par S. E. le card. Bégin.

3. Pourquoi faut-il que cette vérité soit si mal comprise d’un si grand nombre ? D’après certaine théorie, personne, dans les pays belligérants, ne serait tenu de faire écho à la parole du Pape. Cette parole résonnerait dans le désert, et ce serait normal : c’est absurde. — “ Les raisons qui ont inspiré notre Père et Maître souverain le Pape, doivent aussi gouverner ses vrais fds, à quelque nation ou province qu’ils appartiennent ... Il est nécessaire que, dans la société, les esprits cultivés s’éclairent à la lumière des documents pontificaux (sur la guerre), afin de pouvoir euxmêmes éclairer les foules abusées par une presse systématiquement hostile à tout ce qui sort du Vatican ” ( Civiltà cattolica,

6 oct. 1917).

APPENDICES

Canada et le pousse vers l’abîme où s’engouffrent tant de vies humaines, et où se gaspille le fruit de tant de labeurs. Jamais peut-être notre pays n’a été soumis à une si rude épreuve, n’a subi de tels assauts d’endoctrinement captieux et subversif du vrai patriotisme et de la vie nationale1. Jamais peut-être, non plus, la race franco-canadienne n’a vu se coaliser contre elle tant d’appétits et tant de haines. Rien, dans certaines sphères, n’impose plus le respect, ni promesses, ni principes, ni foyers, ni libertés, ni traditions. La guerre a déchaîné sur nous mille maux. Hâter par nos prières et par notre coopération la fin de la guerre, c’est pour nous, Canadiens véritables, conjurer l’un des pires fléaux.

1. Le droit international dont on parle beaucoup, et avec raison, entraîne deux sortes de devoirs : des devoirs de justice appelés devoirs parfaits, et des devoirs de charité dits devoirs imparfaits. Les premiers sont surtout négatifs (Lortie, Elementa philosophiez christianœ, t. m, p. n, 1. n, c. v, a.l). En dehors de tout traité, la solidarité qui porte les nations à se prêter secours ne repose que sur une loi de charité ou de bienveillance mutuelle ; et, dans la hiérarchie des devoirs de cette espèce, ne cessons de le répéter (voir plus haut, pp. 44-52), c’est la charité envers soi qui, de droit, tient la première place. Nous aimons, nous admirons tous la France, celle qui prie avec tant de foi, qui lutte avec tant de courage, qui expie par tant de souffrances. Nous applaudissons de tout cœur au récit de ses œuvres subümes, de ses gestes héroïques, de son réveil religieux, des traits de son génie et des preuves de sa vitalité toujours puissante, et nous avons confiance dans ses destinées glorieuses. L’effort canadien accompli en faveur des Alliés a été considérable : des voix compétentes l'ont reconnu. Nous n’avons pourtant ni le devoir ni le droit de pousser cet effort jusqu'à épuisement. Les chefs d’États sont liés par un devoir de justice vis-à-vis des nations qu’ils gouvernent, et du droit qu’ont ces nations à leur vie, à leurs biens, et à leur développement. C’est là une obligation primordiale, à laquelle le devoir d’intervenir ailleurs, lorsqu’il est dicté par la charité, reste subordonné.

APPENDICES

Nous sommes, nous devons être, nous ne pouvons ne pas être avec le Pape, le conseiller et le sauveur des peuples. “ Il est avec Dieu celui qui est avec le Vicaire de Jésus-Christ. Serrés autour du Père commun, suivons-en les directions L ” De la pensée et de l’action du Pape dépendent, dans une grande mesure, avec le sort et le bonheur de l’humanité, les destinées canadiennes.

1. “Directions” : c’est le mot très significatif employé par le cardinal Vannutelli en offrant au Pape les vœux du Sacré Collège (Noël, 1917). Le sens de ces directions a été odieusement faussé. Le Pape ne demande pas à tel ou tel peuple en particulier (ce qui serait stupide) de désarmer en face de ses rivaux obstinés dans la lutte. Il demande le désarmement général dans une pensée de paix et dans un effort de conciliation qui mette un terme à l’épouvantable drame. Et voilà ce que nous devons demander avec lui.

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