LA TERRE CANADIENNE
'homme est apparu sur un sol libre d’orties
L/ et de ronces, et vierge des malédictions du ciel. Depuis que les portes de l’Eden se sont closes, il n’y a pas un pré, ni un val, ni un mont, qui ne porte sur ses flancs meurtris, et sur sa face arrosée de sueurs humaines, les stigmates révélateurs du péché.
L’homme demeure, sous la haute autorité de Dieu, le roi légitime de la terre, mais d’une terre reconquise au prix de mille travaux et de mille sacrifices, et qui n’obéit à son souverain que lentement, et non sans des marques fréquentes d’indocilité. Et pourtant dans ces travaux mêmes et ces peines où s’accuse l’originelle défaillance, le roi de la création affirme son pouvoir, son excellence, et sa grandeur.
Tous les poètes ont chanté l’art agricole, et nous avons encore dans l’oreille les strophes élégantes par lesquelles l’auteur des Géorgiques célébrait jadis avec tant de charmes l’utilité et
1. Le Parler français, sept. 1917. — A l’occasion du troisième centenaire de l’arrivée à Québec de Louis Hébert. *
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le bonheur de la vie champêtre. Il y a dans l’agriculture comme un reflet de la souveraineté divine, et l’œuvre des pionniers du sol pourrait se définir l’investiture, la prise de possession de ce domaine durable où se fixe la royauté de l’homme, et auquel s’attachent les titres de la noblesse la plus pure et les droits de la propriété la plus inviolable.
Louis Hébert, il y a trois siècles, accomplit le premier geste d’où sont nés parmi nous ces droits, et frappa les premiers coups d’où ont jailli les richesses de la terre canadienne. Et en commémorant aujourd’hui cet événement, nous ne pouvons ne pas rappeler tout ce qu’il a fallu, chez nos pères, de vertu mâle, d’énergie patiente, et d’infatigable ardeur, pour continuer l’œuvre du premier colon, pour défricher, transformer, embellir ce sol qui est le nôtre, et que la Providence destine à nourrir l’une des plus jeunes et des plus florissantes nations du monde.
Notre terre ne nous a pas encore livré tous ses trésors. Elle ne nous a pas encore ouvert toutes les sources cachées dans l’immensité de son sein. Des taches, sans doute, la déparent. Des rudesses et des brusqueries de climat la font parfois inclémente. Elle n’a pas toutes les grâces de la douce France, toutes les séductions de l’Italie cares-
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santé et ensoleillée. Nous l’aimons cependant, et d’un amour qui n’est pas seulement la passion de l’instinct, mais l’acte d’un patriotisme conscient et éclairé.
Dieu, certes, a fait sa part dans la création de notre patrie, et il s’est même montré prodigue dans l’organisation géographique de ce territoire, large comme un continent. Est-il une portion du globe que sa main ait marquée d’une empreinte plus profonde et plus vigoureuse ? Des montagnes de toute forme, de tout boisement, et de toute dimension, encadrent le tableau. D’immenses nappes d’eau s’étendent ça et là sur toute la surface du pays, rompant la monotonie de ses forêts et de ses plaines, et recueillant l’afflux sans cesse renouvelé de ses très nombreuses rivières. Et de ces lacs eux-mêmes, comme d’inépuisables réservoirs, s’échappe en flots abondants notre grand fleuve, l’un des plus beaux et des plus admirés de l’univers, notre voie centrale de communication, l’artère puissante de plusieurs provinces. Des forces hydrauliques s’offrent partout, très précieuses, très riches de pouvoir. Et si le regard plonge dans les entrailles du sol ou dans l’épaisseur des futaies, il y découvre des matières premières d’une valeur inappréciable et capables d’alimenter toutes les industries.
Voilà ce que Dieu a fait pour la nation canadienne, la terre où il l’a conduite, et sur laquelle
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il a voulu qu’elle plantât sa tente et édifiât sa fortune. Voilà le domaine dont nos aïeux se sont emparés, la zone déployée sous leurs yeux, le sol pétri et façonné de leurs mains, et où l’histoire de leurs travaux, de leurs luttes et de leurs exploits, s’est écrite chaque jour, patiemment, opiniâtrement, en lettres rustiques mais sublimes, par la hache, le soc et la bêche.
La tâche fut longue et rude. Que d’obstacles à vaincre ! Et combien défectueux étaient alors les instruments par lesquels le colon, abandonné à ses propres ressources, et contraint souvent de tout fabriquer lui-même, s’efforçait de dompter les résistances de la terre, de la soumettre à son empire, de la plier à ses volontés, à ses espérances, et à ses besoins ! En parcourant les anciennes paroisses, on pourrait voir encore, dans les recoins des granges ou sous les combles' des vieux hangars, des débris de charrues primitives, des rouelles, des faucilles, des fléaux, obscurs survivants d’une époque héroïque et trop promptement oubliée. Ces témoins d’un autre âge et ces reliques des premiers défrichements racontent, mieux que des mots, le labeur obstiné de plus de deux siècles.
Les choses ont marché ! Depuis cinquante ans surtout, nos compatriotes sont entrés dans une ère de progrès. Malgré les vides causés par le courant migratoire, la culture s’est étendue,
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et les moyens de culture se sont perfectionnés. Par l’action combinée des particuliers, de l’Etat et de l’Eglise, des terres nouvelles ont été ouvertes ; et, grâce aux applications fécondantes de la science, les terres anciennes épuisées par l’ignorance ou l’imprévoyance, et par des méthodes routinières, ont vu peu à peu renaître leur fertilité et leur valeur naturelle. Notre industrie laitière rivalise, sur les marchés, avec les meilleurs produits. Les blés les plus plantureux se balancent, dans les plaines de l’Ouest, sous un souffle de prospérité. Si bien que, actuellement, des nations en détresse se tournent vers nous pour conjurer la famine qui les menace. Par une sélection heureuse, la vigne s’est acclimatée dans certaines régions plus chaudes de notre terroir, et l’on peut désormais, dè crus canadiens, tirer le vin que versent les prêtres dans les coupes du sacrifice, et qui se change au corps béni du Sauveur. Nos vergers plantés avec soin, agrandis et multipliés, étonnent le visiteur. Les arbres, robustes et sains, ploient sous le poids croissant de leurs fruits ; et quantité de . ces fruits, notamment nos pommes aux variétés si belles et si savoureuses, font l’orgueil et F ornement des premières tables de l’Europe.
Le goût s’affine, en même temps que l’aisance se répand. L’esthétique rurale se révèle par des jardins plus soignés, des plantations plus choisies
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et- plus régulières, des constructions mieux aménagées, plus proprettes, plus hygiéniques. Un ton de fraîcheur souriante et une coquetterie de bon aloi régnent dans nos villages même les plus éloignés des centres urbains. Partout la terre canadienne s’est faite plus gaie, plus docile, plus féconde, et a subi l’influence transformatrice de son maître.
Le maître, de son côté, ne doit-il pas à cette terre, où il a mis toutes les ardeurs et tous les soucis de son âme, quelques-unes de ses plus solides qualités ? Et si le peuple canadien, — nous voulons dire les groupes français, les plus enracinés dans le sol, — a gardé presque intactes les vertus de la race et les traditions de la foi, ne peut-on pas, sans fausser la vérité, attribuer une large part de cette conservation au contact bienfaisant et moralisant de nos campagnes ?
Sans adopter la théorie de Taine sur l’influence du milieu, nous croyons que l’esprit et le tempérament d’un peuple empruntent quelque chose aux forces ambiantes, au climat et à ses conditions, à la nature et à ses spectacles. Le sang français, si bouillant à sa source même, paraît s’être, chez nous, graduellement refroidi sous la bise neigeuse. Nos longs hivers glacés, et les aspects tour à tour calmes et majestueux, aus-
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tères et grandioses, du pays que nous habitons, le commerce de races différentes, des tâches plus lourdes, des initiatives onéreuses imposées à nos efforts, ont trempé notre caractère et incliné notre génie dans le sens d’une irtellection moins vive, moins précoce, mais plus réfléchie.
D’autre part, les œuvres rurales si dures à l’origine et presque toujours si pressantes, ont développé chez nos gens une vigueur et une fécondité merveilleuses. Nos foyers des campagnes ressemblent à des ruches bourdonnantes où l’activité, d’année en année, se dépense et se fractionne sans rien perdre de ses énergies. La terre canadienne a été pour nos ancêtres une école de courage, un principe de constance, de virilité et de stabilité. Et c’est dans la culture et l’amour de la terre, grandi et ennobli par le culte et l’amour de Dieu, que le peuple canadien continuera de trouver, avec une honnête aisance, le secret de cette simplicité de mœurs, de cet esprit de famille, et de toutes ces nobles vertus qui ont fait la gloire et le salut de nos pères.
Il y a entre la nature et l’âme, entre l’agriculture et la foi, des harmonies profondes. La parure des prés, la feuillce des arbres, le coloris des fleurs, le chant des oiseaux, le décor des paysages, le charme de la solitude, tout, dans la vie champêtre, contribue à élever l’esprit vers le Créateur. Et le verset inspiré se pose de lui-même sur nos
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lèvres : Que la terre bénisse le Seigneur, qu’elle le loue et qu’elle l’exalte dans tous les siècles1.
Un orateur français a dit : “ La terre ressemble à un encensoir ; elle fume de tous les parfums de la divinité. ” Ces parfums sont les actes de foi, d’hommage, d’espérance, de soumission, de reconnaissance, qui s’échappent de l’âme croyante à la vue de l’œuvre divine dont la campagne, surtout pendant l’été, est le théâtre. Comment ne pas admirer les décrets et les merveilles de l’éternelle sagesse dans le sol qui tressaille sous l’effort des germes, dans la tige de froment qui monte, dans le grain espéré qui se forme, dans l’épi grossissant qui mûrit, meme dans la tempête qui gronde et dont les ravages éprouvent la foi du moissonneur !
Dieu, sans doute, est partout ; et il coopère, par sa providence, aux actions et aux productions de l’homme, non moins qu’aux mouvements des autres êtres et aux effets qui en émanent. Toutefois, derrière la nature dont il a fixé luimême les lois, derrière la croissance des plantes et la rénovation périodique des moissons, il semble que sa main se fasse plus sensible, et que l’œil le saisisse et le contemple de plus près. Et ceci est surtout vrai au Canada, et dans notre région bas-canadienne, où la belle saison est si courte,