LA REVANCHE DE L’HISTOIRE
e n’est pas sans un serrement de cœur que
le voyageur de race française traverse la plaine fertile où se déroula, en 1755, le grand drame de l’histoire acadienne, et qui porte aujourd’hui encore le nom de Grand Pré.
Cette terre, naturellement très riche, et ouverte à la culture par des hommes de notre sang, est aux mains de possesseurs anglais. Des intrus y ont remplacé les légitimes détenteurs du sol, et jouissent du fruit de leurs travaux. Un voile de mélancolie enveloppe ces lieux déshonorés par la perfidie, illustrés par le malheur, immortalisé plus encore par la poésie tragique des choses que par celle des vers. A l’intérêt historique très poignant qui s’y rattache, s’ajoutera bientôt un fait heureux et d’une signification symbolique. Les Acadiens vont remettre le pied sur un coin de cette terre qui but les sueurs et les larmes de leurs aïeux, et ils s’apprêtent à y ériger un monument commémoratif de leurs travaux, de leurs luttes et de leurs douleurs.
Cet événement, modeste en lui-même, mais où se révèle la main mystérieuse qui tient le fil des
PATRIOTISME ET NATIONALITE
destinées humaines, évoque tout un passé d’humiliations et de souffrances, suivi d’un retour inespéré de la fortune. Il y a là un phénomène hautement instructif, et un contraste bien propre à solliciter et à retenir l’attention de ceux qui croient en la Providence, et qui attendent de son action, parfois lente, mais sûre, la réhabilitation des peuples opprimés.
Les plus anciens établissements français, en Acadie, datent de l’aurore du six-septième siècle. Premiers occupants du sol, les Acadiens, par leur courage et leur vie industrieuse, se créèrent un nouveau titre à la possession de ce territoire où leurs foyers, quoique pauvres, et livrés aux hasards de guerres incessantes, allaient se multipliant. Cédée à l’Angleterre par le traité d’Utrecht en 1710, l’Acadie dont Port-Royal (aujourd’hui Annapolis) était le centre, subit de fâcheux retards dans l’essor de ses foyers et le progrès de son œuvre agricole. Et pourtant, lorsque fondit sur elle l’orage qui dispersa des milliers de ses enfants, elle voyait ses familles françaises croître en nombre, et s’enraciner chaque jour davantage dans ce pays où les Anglais ne formaient encore qu’une infime minorité.
Aussi, l’acte par lequel les Acadiens furent
MELANGES CANADIENS
traqués et saisis, et arrachés de leurs demeures, et déportés brutalement, mérite-t-il toutes les rigueurs de l’histoire. L’évêque de Québec, Mgr de Pontbriand, l’année même qui suivit cette expulsion injuste, appréciait comme suit le sinistre événement1 :
Les Acadiens, sur le sort desquels nous ne pouvons assez nous attrister, ont été tout à coup désarmés et appelés sur des prétextes spécieux dans différents forts ; ils viennent avec confiance, et à peine y sont-ils arrivés qu’à l’instant ils y sont arrêtés, emprisonnés, et de là transportés dans des pays éloignés et étrangers. Les femmes éplorées se retirent avec leurs enfants dans les bois, exposées à l’injure des temps, et aux suites funestes d’une disette presque générale, sans secours et sans soutien, maux qu’elles préfèrent au danger de perdre leur foi. Cependant, l’ennemi en enlève un certain nombre ; pour intimider les autres, il menace de mettre les maris en une espèce d’esclavage ; quelquesunes effrayées de cette menace se rendent au lieu de l’embarquement ; le plus grand nombre dépourvu de tout se réfugie sur nos terres ; les villages sont brûlés, les églises ont le même sort, on n’épargne que celles qui doivent servir de prison à ceux qu’on n’a pu embarquer ; les pasteurs sont saisis avec violence et renvoyés pour toujours. Telle est la triste situation de l’Acadie, quoique les traités les plus solennels, et les conventions faites tout récemment, lors de l’évacuation du fort de Beauséjour, semblassent lui en promettre une plus heureuse ; tant il est vrai qu’il ne faut pas compter sur toutes les promesses, quelque sincères ■qu’elles puissent paraître.
On sent dans ces paroles, tout à la fois, la dou-