L. Veuillot, Le Parfum de Rome, 1. V
Par la plume et par la parole, dans la chaire sacrée, du haut des tribunes de nos universités, de nos séminaires et de nos collèges, il importe donc que nos prêtres fassent une œuvre féconde, supérieure, d'enseignement. Sans lecture, sans étude, sans application sérieuse, les hommes les mieux doués ne traceront dans l'esprit de leurs compatriotes, et dans l'histoire de leur pays, qu'un pâle sillon. Quel que soit le sujet que l'on traite, quelle que soit la science que l'on enseigne, il faut s'habituer à fouiller du regard tout l'horizon. Et s'il s'agit de sciences philosophiques et religieuses, le souci de l'exactitude, de l'excellence, de la supériorité, doit croître en proportion même de l'importance des vérités que l'on expose.
L'apostolat doctrinal tient la tête des grands devoirs du sacerdoce.
Et ce serait, sûrement, mal comprendre ce rôle, mal s'acquitter de cette fonction, que de sacrifier à l'éclat de la forme ce qui prime toute préoccupation littéraire et constitue l'essence et la force de la pensée. La culture, dans notre ère moderne et modernisante, est un flot, très mêlé qui charrie toutes sortes de théories, et se gonfle de toutes sortes de passions. Nos. prêtres se montreront à la hauteur de leur tâche en s'efforçant toujours d'exprimer dans une langue digne, formée d'après les modèles classiques et
les meilleurs auteurs français, des notions justes, des thèses bien établies, des considérations utiles basées sur la foi, la raison et l'expérience.
Sentinelles vigilantes, c'est leur mission la plus haute de monter la garde, avec courage et avec prudence, autour de la vérité, vérité dogmatique, vérité morale, vérité historique, vérité nationale.
Nous avons d'excellentes traditions religieuses, un système d'enseignement philosophique et théologique qui, sans être brillant, reflète les doctrines et les méthodes de Rome, et nous fournit des principes sûrs touchant les dogmes, l'Eglise, et la société. C'est notre droit et notre devoir d'apprécier, à la lumière de ces principes, tout ce que nous entendons et tout ce que nous lisons, avec l'indépendance de chrétiens qui ne relèvent que ■de la vérité et de leurs chefs ecclésiastiques.
La remarque n'est pas oiseuse.
M. Eugène Tavernier, dont on connaît la forte intelligence et le sens pondéré, écrivait récemment, sous ce titre pittoresque Haut enseignement et basse morale, un article courageux, montrant jusqu'à quel degré de scepticisme et de perversion la Sorbonne, depuis quarante ans surtout, €st tombée. Un autre écrivain français, M. Vallery-Radot, vient de jeter ce cri désolé : '^ Le péril de l'intelligence domine toute la crise où nous étouffons. "
Ce péril est général. Une propagande active, servie par la passion du lucre, lui ouvre toutes les frontières. Nous sommes inondés de livres, de revues, de brochures, de journaux, où les opinions les plus pernicieuses se donnent libre carrière. Que d'efforts n'a-t-on pas faits, et ne fait-on pas de façons diverses, pour introduire dans l'âme franco-canadienne le poison du doute religieux et de la neutralité scolaire ! Et avec quelle aveugle complaisance n'a-t-on pas naguère applaudi, sous prétexte d'union sacrée, des preneurs de faux systèmes qui eussent dû être sifïlés ! Ne vous livrez pas inconsidérément à tout I esprit. ^ Parmi les œuvres et les idées que la i librairie et la rhétorique nous présentent, nous ' devons faire un choix. Or, choisir ainsi, c'est ! juger ; c'est faire acte d'une autonomie doctrinale ' nécessaire, laquelle doit s'exercer jusque dans la t culture que nous importons, et dont, du reste, nous avons un si évident besoin.
Admirons donc tout ce qui mérite de l'être ; tenons-nous en défiance contre tout ce qui est suspect ; et sachons flétrir sans faiblesse, quoique avec charité pour les personnes, tout ce qui est mauvais. Voilà, croyons-nous, les nuances fondamentales d'un discernement qui n'a jamais été plus opportun que de nos jours où le snobisme in-