Voir René Dcmmic, Portraits, loc. cit
don-quichotisme, ratés de l'Académie, ratés des affaires ou môme de la bureaucratie ; Daudet est le pourtrayeur des ratés, des Delobelle, des Moronval, des Amaury d'Argenton et de toute la lignée des Tartarin de Paris.
On entre tout de go dans ses idées, comme on reconnaît tout de suite ses physionomies ; on n'a pas à se hausser pour voir. Je voudrais ajouter qu'on n'a pas à se baisser. Et il nous serait agréable de porter sur l'auteur du Nabab, des Rois en exil, de Sapho,... le jugement tout bénin que la Revue du Clergé déclare «jugement mesuré et exact » et que voici : « Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est de n'avoir pas fait tout le bien qu'il aurait pu ('). » Il n'est peut-être pas un saint canonisé dont on ne puisse tenir le même langage ; et saint Vincent de Paul, dans ses humbles examens de conscience, s'adressait à lui-même ce reproche-là. Mais on oublie qu'Alphonse Daudet s'est moqué du clergé, des vérités que le clergé défend, des vertus qu'il prêche et pratique.
Non que le sceptique Daudet soit un impie fieffé, un sectaire farouche comme la puritaine folle de son Évangéliste. C'est, dit M. Jules Lemaître, « un catholique païen » : définition peu précise, mais qui, pour le moins, signifie qu'Alphonse Daudet n'est pas un catholique fervent, ni très respectueux. Et ici, distinguons. Que le Petit Chose ait ri des mollets du suisse ; que l'auteur des Lettres de mon Moulin ait fait pirouetter et cabrioler en un chœur de moines, le P. Gaucher, inventeur d'un élixir capiteux, ce sont des impertinences ; ce n'est pas grave. Mais toutes les silhouettes de prêtres, introduites dans son œuvre, ne sont pas
i. Revue du Clergé, Ier janvier 1898.
même aussi naïvement présentables que celle de son Curé de Cucugnanx lequel s'avisa d'un moyen assez drôle, mais efficace, pour amener ses paroissiens à son confessionnal où les araignées filaient en paix des toiles volumineuses.
Il y a bien l'abbé Cérès de la Petite Paroisse, vicaire très actif, mais au zèle un peu aventureux, porteur d'une soutane râpée jusqu'à la corde, et dont les mains ne fréquentent jamais le savon. En regard de ce bon vicaire sale, on aperçoit un évêque ridicule ; et puis un curé « petit, grassouillet, à qui ses joues roses, son double menton ras, sa pèlerine noire, donnaient l'aspect d'une de ces grosses veuves rassérénées, prospères, comme on en rencontre souvent. » Après quoi, le romancier insinue que ce curé grassouillet, coureur de bons dîners dans les châteaux, n'est pas précisément un parangon de vertu.
Ailleurs, dans Y Immortel, voilà un nonce du Pape, gourmand, solennel, qui, à l'Institut catholique, bénit le mariage et célèbre les vertus antiques d'un couple sans vergogne. Ecoutez quelles sont les préoccupations de ce prince de l'Eglise :
Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux noirs dans un teint de bile, songe en regardant ses ongles luisants comme des coquillages : « J'ai mangé ce matin, à la Nonciature, un délicieux misto-frito qui m'est resté sur l'estomac ; Gioachino a trop serré ma ceinture, etc.... »
Ici ou là, on se moque un peu des dogmes. Ainsi, dans les Ames du Paradis, un damné d'enfer qui s'ennuie s'en va frapper à la porte du ciel ; et là, il verse tant de larmes et de phrases de boulevard sur ses amours, qu'il finit par attendrir saint Pierre. — Dans
Études et Causeries. — I. 15
le roman de Jack, la mère coupable et scandaleuse est comparée à la Sainte Vierge. Idda de Barancy « reste au fond de sa vie lugubre comme une madone au fond d'une chapelle dont on aurait éteint tous les cierges. » — Même dans Tartarin, Daudet n'a pas su respecter la divine agonie de JÉSUS-CHRIST. Après ses aventures polissonnes en Algérie, l'imbécile héros se désole ; et, ajoute le romancier, « il pleure comme le CHRIST au jardin des Oliviers.»
Evidemment, les lectrices pieuses qui dévorent ces jolies pages n'ont pas le temps d'être offensées par ces vétilles. Le récit est si entraînant ; et l'imagination du conteur glisse avec tant de souplesse sur tant de choses ; et puis, il est si délicat ! Délicat, c'est bientôt dit. Rappelons seulement une demi douzaine de lignes, choisies dans X Immortel, dans ce livre où l'on reproche
au pauvre vieil érudit Asthier-Réhu d'être trop
auvergnat. Après les funérailles d'un mari peu regretté, certaine duchesse fait servir aux fermiers de ses domaines un grand festin, dans son parc au bord de la Loire. On mange, on boit, on s'empiffre, on se saoule ; et, le soir, on entendit
Les cris, les chants avinés des bandes paysannes revenant de la prairie, s'empêtrant dans les ronces comme des bestiaux, roulant aux fossés, d'où montaient des deux côtés de la route, des ronflements, des bruits immondes, leur façon de prier pour le repos du très haut et très puissant seigneur et duc.
Qui parle? Rabelais ou Zola? Non pas : Alphonse Daudet, le « réaliste ailé ». Et si, pour Alphonse Daudet, les académiciens ne sont que des auvergnats ; si les paysans de la Touraine sont des sonlards qui roulent et ronflent dans les fossés ; si les bourgeois de
Provence sont des Don Quichotte vantards et niais, qu'est-ce donc que l'humanité de Paris ? Elle est déplorable. Quelquefois, oh ! bien rarement, dans les romans d'Alphonse Daudet, la femme a quelque vertu : de la bonté, comme « mère Jacques », du Petit Chose (qui n'est pas une femme) ; un peu d'énergie, comme l'infortunée princesse d'Illyrie, dans les Rois en exil ; le reste est, ou poitrinaire, ou affolé, ou perverti. Quant à l'homme ! ce n'est pour Daudet qu'un drôle, un lâche, un sot, un être pourri et inutile. Personne, mieux qu'Edouard Drumont, n'a saisi le caractère petit et rapetissant des hommes mis en scène par Daudet :
Daudet a une tendance à diminuer l'homme ; il le représente privé de tout ressort, incapable de toute résolution énergique, jouet docile de toutes les passions. Roumestan a des naïvetés d'enfant corrompu ; d'Argent on est un grotesque malfaisant ; Christian est un neutre vicieux ; Gaussin est un neutre également, qui sert d'escabeau à sa femme qui pose son pied dessus.
Si encore, au milieu de ces personnages, si vrais peut-être mais si avilis, on voyait s'élever et ressortir un fier caractère, jaillir une noble pensée qui console, fortifie, fasse palpiter le cœur et hausse l'âme vers quelque aurore ! Mais rien ; Alphonse Daudet ne sait pas faire grand ; et dans la cohue de ses types tarés ou ratés, on ne sent frémir qu'une seule passion : la sempiternelle luxure. Sans doute, Alphonse Daudet ne fut point un pornographe, ni de ces explorateurs qui font leurs voyages de découvertes uniquement au bord, ou au fond des égouts collecteurs. Ce n'est point un écrivain obscène ; mais enfin, selon le mot d'un journaliste du Gaulois et du Figaro, de Cornély, <i Daudet faisait partie du groupe de littérateurs qui, depuis vingt ans,
force les grandes personnes à mettre, sous clé, leurs poisons. » On ne fréquente point les géants de l'impudicité littéraire, Flaubert, Goncourt, Zola, sans y gagner — ou y perdre — quelque chose : qui se rassemble se ressemble, à la longue.
Je ne sais ce que M. Jules Lemaître a voulu dire, ni s'il a voulu rire, lorsqu'il écrit d'Alphonse Daudet : <L Cet homme... n'a pas laissé une seule page impure ; en ce temps de littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et l'auteur de SapJw est peutêtre le plus chaste de nos romanciers. » — Oui, peut-être ; mais d'abord, avec des peut-être, on enjambe pas mal d'obstacles, on chevauche à travers pas mal de fondrières, et finalement on va loin. Et puis, ce « plus chaste » ne donne pas une fière idée de la délicatesse des romanciers fin de siècle. Et puis, M. Jules Lemaître ne saurait dissimuler que Daudet, en ce temps de littérature luxurieuse, traitait des sujets scabreux, les plus scabreux : par exemple, ce sujet de Sapho que M. Jules Lemaître appelle 1' « éternelle aventure des captifs de la chair ». Or, de quelque façon qu'on traite ces sujets-là, ils sont scabreux. Plus franchement ignobles, les pages qu'on noircit à les traiter sont plus répugnantes ; c'est le cas de Zola ; plus délicatement voilées et gazées, elles sont plus attirantes, et aussi dangereuses ; c'est trop souvent le cas d'Alphonse Daudet.
En lisant une petite phrase, où M. Jules Claretie prononce que toute l'œuvre d'Alphonse Daudet fut une « ascension vers l'idéal », je me suis souvenu d'une phrase plus longue, que l'un de nos bons littéra-
teurs, très digne père de famille, écrivait, il y a cinq ans, dans la Bibliographie catholique, après la publication de la Petite Paroisse :
M. Daudet console ses tristesses de vieillard en continuant à remuer de la vase. Il faut être indulgent pour ces marchands de littérature qui, à force de s'en occuper, finissent par avoir l'obsession de l'adultère... (1895, 30 avril.)
Remuer de la vase, ce n'est point monter vers l'idéal. Alphonse Daudet, dans ses romans, remue de la vase ; sinon avec frénésie, du moins avec une constance digne de ce temps de littérature luxurieuse. Son héroïne Sapho, courtisane qu'il va choisir en pleine pourriture ; cette femme immonde qui, selon la parole de l'Ecriture, ne songe qu'à revenir à son vomissement et qui crie aux gens désireux de briser ses liens de honte : « Sales bêtes ! » voilà le symbole vivant du roman contemporain ; voilà la leçon de morale qui s'échappe, plus ou moins franchement, des livres d'Alphonse Daudet, qui avait écrit comme dédicace à la première page de Sapho : € A mes fils, quand ils auront vingt ans. » Belle leçon d'un père, homme de lettres, et remueur de vase impure.
Quant à l'adultère, il en a semé partout ; jusque dans les dernières pages de son Tartarin, chasseur de casquettes et tueur de lions. Numa Roumestan est une apologie, ou une excuse, de l'adultère ; et dans la Petite Paroisse, le héros de l'adultère est un collégien du lycée catholique de Stanislas.., Il n'avait pas vitigt ans. Que dire des Rois en exil, et de quasi tout le reste ? Voilà les ascensions vers l'idéal de ce conteur brillant et ironique, qui séduit, mais qui trouble ; qui n'a pas
su, ou voulu, sortir des ornières, créer une âme vraiment haute, écrire un livre vraiment beau.
Edouard Drumont, achevant l'oraison funèbre de son malheureux ami, aboutissait à cette note juste :
Ce charmant désillusionneur, ce doux irrévérencieux, ce révolutionnaire couronné de roses, a sa place marquée parmi les écrivains qui, depuis cinquante ans, ont employé à détruire, un admirable talent.
Il a détruit ; il a, dans un style vivant, étincelant $t alerte, tué l'idéal, la vertu, le vrai courage, la foi aux nobles causes, la vie. La seule différence qu'il y ait entre lui et ses confrères, — j'allais dire ses complices, — c'est qu'il tue avec un poignard fleuri, avec un poison sur lequel flottent des fleuilles de rose ; et en s'abritant sous des halliers où chantent les cigales.
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