‹ Études et croquis. --Chapitre 27 sur 27 · PRO DOMO · texte numérisé non relu

PRO DOMO

Ma première parole doit être un merci respectueux à la France qui a bien voulu m’associer à sa Légion d’Honneur.

La France, Monsieur le Consul général, nous est toujours le motif d’un pieux souvenir : elle reste pour chacun de nous la terre des anciens, le lieu natal de ceux-là, nos pères, qui ont ici fondé son action politique et religieuse, le foyer très cher d’où s’est transmise comme une flamme la vie qui est nôtre.

Et la France se plaît elle-même à revenir vers un peuple qui est le prolongement de sa

Allocution prononcée au Château Frontenac, le mardi toir, 28 avril 1925, an banquet où fut remise à l'auteur et à deux de ses collègues de l'Université Laval, M. le docteur Arthur Rousseau, doyen de la Faculté de Médecine, et M. le docteur Arthur Vallée, secrétaire de la même Faculté, la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur.

maternité, et à multiplier chez nous les témoignages de son affection. Ce soir, elle veut bien se montrer une fois de plus attentive, extrêmement bienveillante, en ouvrant pour Québec sa Légion d’Honneur : noble Légion, plus que séculaire, créée en 1802, et qui depuis, subsistant à travers toutes les vicissitudes, toutes les contingences de la vie publique, placée au-dessus de tant de choses qui divisent, reste chez vous comme un centre d’unité infrangible où se peuvent toujours rencontrer, dans un sentiment supérieur, les âmes fraternelles.

Je sais comme l’ordre national de la Légion d’Honneur représente là-bas, dans notre ancienne mère-patrie, les forces les plus hautes, les dévouements les plus sacrés, les gloires les plus pures; comment il a été encore anobli par tous les héroïsmes de la grande guerre; je le sais et j’en suis confus à la pensée que l’on a bien voulu placer sur ma poitrine une croix, dont la signification surpasse trop évidemment mon mérite.

Je remercie très particulièrement Monsieur le Consul général qui représente ici avec tant

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de distinction son bien-aimé pays. Je vous remercie. Monsieur le Consul, d'avoir bien voulu venir jusqu’à Québec remettre à mes collègues et à moi, les insignes de la Légion.

Vous avez voulu voir dans ma personne, en même temps que le Recteur de l’Université Laval, un modeste auteur qui a quelquefois, par son travail, essayé de servir ici la pensée française.

Je me souviens que vers 1850, l’un des pionniers de nos lettres canadiennes — et qui a laissé quelque chose de son âme et de sa vie dans l’un de ceux que vous décorez avec moi ce soir — vers 1850, Chauveau avait recueilli à Québec des lèvres de l’un de ses pratiques contemporains, cette parole qui est pleine de sens américain; « ce jeune ne fait rien, il écrit. »

Je pense que la formule ne se pourrait plus entendre aujourd’hui dans cette Athènes que croit être devenu Québec, et que maintenant, à notre tour, nous habitons. Mais sur notre acropole encore mal dégagée des brumes d’une

laborieuse aurore, sur ce rocher où ne brille pas encore en plein ciel le soleil attique, peutêtre que plus d’un qui se croit sage pourrait au moins dire avec raison : « cet écrivain ne fait rien, il critique ! »

Vous avez pensé. Monsieur le Consul, que ce sage n’aurait pas tout-à-fait raison : et j’apprécie comme il convient votre jugement et votre bienveillance.

Si écrire n’est pas une occupation toujours vaine, quand celui qui écrit ajoute quelque chose, si peu que ce soit, à la vie intellectuelle de son pays, critiquer n’est pas toujours non plus une médisance inutile, ni une louange infructueuse, quand la critique se propose de corriger des inexpériences, d’encourager des efforts, de signaler des œuvres, et de stimuler, en faveur des écrivains, la sympathie du public.

La littérature sera toujours, même en Amérique, une forme essentielle de la vie nationale. Et ceux-là qui chez nous s’y appliquent, en quelque genre que ce soit, et qui ne font encore qu’ébaucher de cet art des formes trop imparfaites, croient facilement à leur

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Utilité, surtout quand on veut bien les assurer qu’ils ne sont pas uniquement des frelons dans la ruche canadienne.

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Mais la littérature est, au surplus, chez nous, une expression de la survivance de la race française en Amérique, et un moyen certain de la perpétuer. Et c’est sans doute pour cela que la France s’est montrée toujours si accueillante à tous les efforts, à toutes les manifestations de notre vie littéraire, et qu’elle veut bien quelquefois attacher le ruban rouge à la plume de nos écrivains.

Dans un pays comme le nôtre où tant d’influences, d’ordre inférieur, peuvent compromettre ou fausser notre vocation historique, la littérature peut avoir pour mission, et pour conséquence, de nous rappeler toujours, par le fait seul de la langue dont elle est écrite, que nos origines se confondent avec celles de vos compatriotes. Monsieur le Consul; elle doit pouvoir montrer toujours par ses œuvres, et par le souci de leur perfection, que notre

langue, travaillée par Tâme commune de nos deux peuples, contient vraiment la flamme qui fait briller la vôtre; elle doit nous avertir aussi que pour rester fidèles au génie qu’elle exprime, il nous faut, à nous Canadiens français, rejoindre sans cesse par notre culture vos traditions classiques. C’est par ces traditions intelleclectuelles conservées que nous développerons toujours, selon leur sens originel, les qualités foncières que nous tenons de notre âme française.

Et cette fidélité à vos traditions spirituelles ne peut empêcher la littérature canadienne d’être elle-même, d’être nôtre, de s’exprimer par les mots pittoresques ou savoureux qui ont fleuri sur notre terroir, de se faire l’image de notre vie propre et de notre pays, de porter en ses œuvres la substance la meilleure de nos mœurs et de notre histoire; cela ne peut l’empêcher, enfin, de refléter en ses pages les lumières de notre ciel et les lumières de notre esprit : lumières douces ou ardentes dont le faisceau splendide se projette sur tous les chemins de notre apostolat.

Je puis vous assurer — et c'est le seul mérite

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que je me connaisse — que si j’ai osé, il y a vingt-cinq ans, commencer à griffonner en marge des devoirs de mes élèves de Rhétorique, et à écrire sur notre histoire littéraire et sur ceux qui la font, si j’ai à cette époque entrepris de travailler avec bien d’autres dans un champ où les sillons tracés étaient encore trop rares, c'est qu’il nous a semblé qu’il y avait là, dans notre jeune littérature, une force latente, trop inexprimée, une force qu’il fallait accroître, une force qui pouvait développer notre personnalité ethnique, consolider ici, pour sa part, nos destinées françaises; c’est qu’il nous a semblé que dans ce champ encore trop délaissé, où la rosée ne demandait qu’à féconder des labeurs, il y avait à semer, comme un froment précieux, avec les pensées de notre âme, toutes les espérances de notre race.

Vous ne serez pas étonnés qu’un prêtre ait vu dans tout ce travail une forme de l’apostolat sacerdotal. Le prêtre, qui est fait pour les fonctions sacrées, est toujours chez lui au sanctuaire où s’élaborent les progrès de la vie nationale. Et le prêtre qui vous parle ce soir, le modeste critique à qui l'on a pu reprocher

parfois bien des complaisances trop faciles, ose se justifier et expliquer qu’il a toujours voulu plutôt raviver qu’éteindre les flammes qui s’allument; il se flatte aussi, d’avoir toujours exprimé une pensée sincère où assurément circulait un double amour, l’amour de sa patrie et celui-là, nécessaire aussi, de la France.

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Mais je ne puis oublier que dans ma personne, c’est aussi le recteur de l’Université Laval que l’on a voulu faire chevalier.

Si peu habitué qu’il soit à porter l’épée, et n’ayant jamais manié — avec quelle charité — que des glaives spirituels, il a conscience pourtant de l’honneur qui lui est fait de conduire dans le champ universitaire une grande et importante bataille: la bataille pour la conquête du savoir, la bataille pour l'avenir de notre chère jeunesse étudiante, la bataille plus grande pour l'avenir intellectuel de notre race.

Voilà plus de soixante-dix ans que l'Université Laval est le champ clos de cette lutte ardente et pacifique. Cette lutte n'est elle-

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mftne, en somme, qu’un épisode des luttes séculaires de l’âme française et de la pensée française en Amérique; elle n’est qu’un fragment de la grande épopée spirituelle de notre race. Et je comprends encore que la France elle-même, dont l’influence extérieure, dont l’ambition légitime, dont la vie profonde est l’enjeu de ce combat, s’incline ce soir vers l’Université Laval et place sur la poitrine du recteur et de deux distingués professeurs la croix de scs légionnaires.

L’Université Laval, d'ailleurs, n’a qu’a rester fidèle à la pensée et aux desseins de scs fondateurs, les prêtres du Séminaire de Québec, pour se souvenir toujours qu’elle est une université à la fois catholique et française, que son action doit s’exercer à la fois dans le sens du passé et dans le sens de l’avenir, qu’elle est ici tout ensemble une gardienne de traditions religieuses et intellectuelles et une ouvrière de progrès, qu’elle doit ici illustrer, défendre, faire rayonner et notre vieille foi et notre verbe incomparable. Et voilà pourquoi l’Université Laval, appliquée à sa mission supérieure, veut pour les âmes de ses jeunes gens

une science nouvelle, mais aussi des vertus anciennes, et avec des espérances largement ouvertes, une fidélité inviolable aux aspirations séculaires de notre race.

Si c’est pour tout cela. Monsieur le Consul, que vous offrez à l’Université Laval vos croix d’honneur, l’Université a conscience qu’elle s'est au moins efforcée de les mériter, de servir dans notre pays, sur ce continent, des intérêts supérieurs qui sont à la fois les nôtres et ceux de votre chère patrie.

Je remercie très respectueusement Monsieur le Gouverneur ‘ qui nous fait le grand honneur d’être avec nous ce soir. Dès votre arrivée à Québec, Monsieur le Gouverneur, vous avez bien voulu témoigner à l’Université et à son recteur une haute et précieuse sympathie. Nous vous en sommes profondément reconnaissants.

Je remercie l’honorable Premier Ministre,'®

* L’honorable Narcisse Pérodeau, lieutenant-gouverneur de Québec.

~ L’honorable Alexandre Taschereau.

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qui se souvient toujours de Laval comme d'une Alma Mater qui lui fut sans doute très douce, qu’il se plaît à encourager aujourd’hui de sa haute influence, et qu’il honore par sa brillante et si fructueuse carrière.

Je remercie Monsieur le Maire dont la présence nous rappelle que l’Université Laval et l’Hôtel-de-Ville sont bien deux maisons toutes près l’une de l’autre, voisines, et que rapprochent davantage des intérêts communs et d’étroites sympathies.

Je remercie nos chers professeurs de Laval, mes confrères du vieux Séminaire, qui ont bien voulu s’asseoir fraternellement à cette table, et donner aux légionnaires cette nouvelle marque de précieuse collaboration.

Je remercie très particulièrement ceux-là de nos collègues qui ont préparé avec tant de soin, et tant de délicatesse et tant de succès, ces agapes familiales.

Je remercie enfin tant de convives, venus si nombreux de tous les horizons de l’amitié. Tous ensemble, messieurs, vous donnez à cette fête un éclat que nous n’aurions pas osé souhaiter, et une signification que nous apprécions hautement.

C'est l’Université Laval qui est décorée ce soir dans la personne de trois de ses humbles ouvriers, et c’est l’Université Laval que vous êtes venus applaudir, entourer, envelopper d’une si chaude et si réconfortante sympathie.

Personnellement, je suis extrêmement touché de ce témoignage d’estime. Vous nous persuadez que l’Université, qui travaille, qui fait une tâche si difficile, qui s’efforce avec tant de dévouement de former notre jeunesse étudiante et de lui assurer les meilleures conditions possibles d’études scientifiques, accomplit une œuvre qui est comprise chez nous. Vous nous persuadez que l’Université qui, il y a quelques années, a reçu de la générosité publique et du gouvernement des moyens nouveaux d’agrandir ou de perfectionner son action, a reçu en même temps l’appoint d’une sympathie qui nous est infiniment précieuse. À côté du capital monétaire qui est indispensable, il y a, pour une institution comme la nôtre, un capital d’amitié publique qui lui est nécessaire.

Ce capital, je sens que vous nous l’apportez ce soir; vous ouvrez très larges vos cœurs

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pour nous dire que vous êtes avec nous, que vous comprenez l'œuvre supérieure de l'enseignement universitaire, que vous tous, bienfaiteurs, anciens élèves, amis, vous ne voulez pas être étrangers à nos efforts, que vous êtes disposés à les seconder toujours, que vous voulez comme nous, sur ce rocher de Québec, poste avancé du Canada et de l'Amérique française, une Université qui soit vraiment la force, la lumière, l’orgueil de notre race.

Permettez au recteur, au modeste chef de la grande famille de Laval, de vous dire merci, de vous assurer, au nom de tous ceux qu'il représente, qu’il gardera du spectacle de si douce et si franche sympathie que vous lui offrez ce soir, une profonde et inaltérable

reconnaissance.

L’Ame canadienne^

Nos amis les Canadiens. Le titre est sympathique; le livre l’est aussi.

Rarement l’on a écrit sur le Canada avec une pensée plus abondamment informée, et avec une âme plus bienveillante. M. Louis Arnould, qui fut pendant deux années titulaire de la chaire de littérature française à l’Université de Montréal, n’a pas fait que parler à ses élèves, il les a observés; il n’a pas fait que préparer en sa chambre studieuse des leçons substantielles, il est sorti de chez lui, il a circulé à travers la ville, visité quelques régions de notre province, et scrupuleusement noté tout ce qu’il a vu et tout ce qu’il a entendu. De cette enquête

1 Etude faite à l'occasion d'un livre de M. Louis Arnould, ancien professeur à l'Université de Montréal, intitulé : Not Amit les Canadiens, publié en 1912.

patiente, et d’ordinaire bien conduite, est sorti le livre qu’il a écrit, et dont le titre résume ses impressions.

Ce livre a été vivement discuté; on a reproché à son auteur de n’avoir pas toujours été suffisamment exact. Et, certes, il était fatal qu’à travers tant de faits observés, il y en eût auxquels M. Arnould attache une importance qu’ils n’ont pas, et qu’il y en eût d’autres que l’on puisse autrement que lui interpréter. Mais il nous semble qu’il convient de louer d’abord la grande exactitude d’ensemble de l’ouvrage, la loyale pensée de l’auteur, l’apport considérable, et l’un des plus précieux, que fournit son livre à cette littérature exotique qui aujourd’hui, en France, s’occupe de nous.

Mais, que nous sommes difficiles à contenter! Quand il y a dix ou quinze ans encore, la France paraissait nous ignorer, ou ne pas s’inquiéter assez de notre existence, nous accusions avec âpreté la mère oublieuse de son enfant resté fidèle; aujourd’hui que la France nous étudie et nous découvre presque tous les jours, nous nous emportons avec une quoti-

dienne susceptibilité contre ses écrivains qui osent parler de nous sans nous connaître aussi bien que nous nous connaissons nous-mêmes, et qui commettent à notre endroit ces erreurs d’observation qu’il est impossible de tout à fait éviter quand on parle d’un pays ou d’un peuple étranger. Ne décourageons pas nos meilleurs amis; tenons plutôt un large compte du soin avec lequel ils cherchent à démêler les éléments fort complexes — avouons-le — de notre spéciale civilisation.

M. Arnould a divisé son livre en trois parties. La première traite d’histoire, de psychologie et de littérature. L’histoire que raconte M. Arnould, c’est 1’ « année terrible » du Canada, celle de 1759, celle qui vit mourir Montcalm et s’abattre le drapeau blanc; la psychologie qu’il fait, c’est celle de l’âme canadienne, la littérature qu’il juge, c’est la nôtre. La deuxième partie traite de colonisation; on y discute la politique canadienne d’émigration française, et l’on y étudie les chances d’établis-

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sement des colons français au Canada; à cette deuxième partie est rattachée une page très vivante où l’auteur décrit notre forêt, les procédés de fabrication du sucre d’érable, et nous fait assister, « à la cabane », à quelques scènes pittoresques de vie canadienne. La troisième partie du livre est consacrée à la question irlandaise, à ce que l’auteur appelle « le péril irlandais >. M. Arnould y donne l’hospitalité à un long article qu’il n’a pas fait, qui fut écrit au lendemain du Congrès eucharistique de Montréal, par un Français qui habitait depuis huit ans notre pays, qui résume, d’ailleurs, la pensée de M. Arnould lui-même, et qui présente, sous son aspect véritable et douloureux, le problème de la langue française dans l’Église du Canada.

On le voit donc, les préoccupations de M. Arnould se sont dispersées et posées sur tous les principaux sujets qui intéressent notre vie canadienne-française. Son livre révèle à ceux qui nous ignorent, il résume pour ceux qui nous connaissent, les manifestations essentielles de l’âme canadienne.

Mais c'est à l’étude même de cette âme, de ses qualités et de ses défauts, de ses tendances et de ses habitudes, que M. Arnould s’est surtout appliqué. C’est là que pouvait triompher son talent d’observation, c’est là aussi qu’il pouvait s’égarer: c’est là, assurément, qu’il devait mettre en émoi toutes nos jalouses susceptibilités.

Analyser l’âme d’une race! faire la psychologie de l’âme canadienne ! Songez donc à la difficulté très grande d’une telle entreprise. L’âme d’une race est toujours assez composite; elle se manifeste inévitablement de bien des façons variables et souvent contradictoires; elle enferme souvent tant d’éléments disparates ! L’atavisme et l’esprit de nouveauté s’y mêlent, s’y heurtent en tant de rencontres imprévues ! Et combien ces divers mouvements de l’âme humaine se décomposent ou se multiplient ou s’enchevêtrent quand il s’agit d’une âme comme la nôtre, héritière de la plus vive et de la plus mobile qui soit au monde, l’âme de France, soumise par sa vie historique, en terre du Canada, à toutes les épreuves qui

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pouvaient le mieux la fortifier, mais sollicitée par tant d’influences opposées qui pouvaient le plus sûrement la déformer ou l’agrandir.

Il était sans doute assez facile à M. Arnould de constater que trois influences maîtresses ont pesé sur notre vie canadienne: l’influence française, l’influence anglaise, et l’influence américaine. Mais définir l’apport de chacune, et lui attribuer avec justesse tout ce qui lui revient, voilà qui est plus malaisé, et où nous-mêmes qui sommes pourtant du pays, nous pourrions facilement différer, voire nous contredire. Nous varions tant de Gaspé à Hull, de l’Anseaux-Gascons à la Baie-du-Fèvre, du Cap au Diable à la montagne de Chambly I Nous ne sommes pas exactement les mêmes selon que l’on nous observe à Québec ou à Montréal! et, dans Québec, sur le Cap Diamant ou à Saint-Sauveur!

La remarque m’en était faite il y a quelques semaines, avec force preuves concluantes à l’appui, par quelqu’un qui n’est pas canadien, mais qui vit depuis de longues années au Canada, et que les hasards de sa vie ont pour

le moment fixé à Québec. Un étranger saisit parfois mieux que nous-mêmes, je ne dis pas toutes, mais certaines différences d’âme qui nous caractérisent en telle ou telle région, en telle ou telle ville de notre province. Il y a tels détails de notre vie domestique, telle habitude de nos réunions publiques, telle façon de se comporter dans la rue, telle insistance à exprimer tel sentiment, que nous ne remarquons pas assez, parce que nous les constatons depuis toujours, et parce que nous ne songeons pas que l’on puisse faire autrement, mais qu’un visiteur notera avec soin dans son carnet, et où il apercevra une nuance significative de nos mœurs ou de notre tempérament.

Certes, M. Arnould eût été le plus fortuné des psychologues s’il avait pu surprendre, classer, mettre en place définitive toutes les nuances de l’âme canadienne. Mais un séjour de deux ans parmi nous ne pouvait suffire pour une pareille tâche; et de plus le séjour habituel, et à peu près continu, en ville, et dans une ville comme Montréal, exposait M. Arnould à ne pas se rendre suffisamment compte de certains

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aspects de notre vie. C’est l’âme de la ville plutôt que l’âme des campagnes qu’il a observée; et à la ville, c’est l’âme d’une société particulière, celle que l’on appelle ici société cultivée, et qui est plutôt une société légèrement mondaine, qu'il a connue, que ses fonctions mêmes l’ont fait plus souvent rencontrer. D’où il suit que c’est l’âme urbaine, et plus spécialement l’âme montréalaise qu’il a analysée, et que ce sont nos qualités et nos défauts de ville qu’il a plus particulièrement décrits. Il eût été bon que M. Arnould en avertît davantage le lecteur.

Mais si différente que soit à la ville ou à la campagne l’âme d’une race, elle reste pourtant et partout la même en son fond substantiel; elle se montre partout avec des traits généraux que l’on peut assez sûrement définir. Il y a dans l’âme canadienne un ensemble de dispositions originales, qui la caractérisent où qu’on l’observe, et en quelque milieu, rural ou urbain qu’elle se soit développée. Et ce sont ces traits généraux, ces dispositions permanentes, ces vertus natives que M. Arnould a

assez justement aperçus, attribuant, d’ailleurs, et assez justement encore, à telle ou telle influence, française, anglaise ou américaine, telles ou telles habitudes qui se juxtaposent sur le fond variable de notre vie nationale.

Il lui était sans doute facile de retrouver en nous ce que nous avons gardé de la France. La cordialité, l'enthousiasme prompt, la générosité, la gaieté, l'esprit de famille, la foi chrétienne, le goût des choses de l’art: voilà bien par quoi nous nous apparentons avec l'âme française. Ce qui était plus malaisé, c’était de bien saisir les inévitables modifications, qui, au cours de notre existence coloniale, se sont glissées dans toutes ces vertus de la race.

Le Français est essentiellement sociable, déclare M. Arnould, tandis que le Canadien est surtout cordial. Nous mettons donc plus de spontanéité là où le Français met plus d’art et plus de science de vivre. Et ceci paraît assez véritable. Notre cœur est large ouvert, nos bras se tendent volontiers pour l’accueil. M.

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Arnould a même remarqué que parfois nous aurions pu mettre plus de discrétion, et plus de prudence dans notre affabilité, surtout quand celle-ci s’offrait à l'étranger qui débarquait de France. Nous avons eu, c’est sûr, la superstition du cousin, et en particulier, de l’intellectuel de France; encore aujourd’hui, dans certains milieux, l’on prise par-dessus tout la pensée et la phrase et la manière de Paris. Nous sommes devenus, cependant, paraît-il, et M. Arnould le constate, plus circonspects dans ces démonstrations de sympathie française. Le colonial, qui vit en chacun de nous, perd chaque jour de sa naïveté première. Seulement, si quelqu’un qui vient de France nous arrive avec une pensée, une foi, une âme sœur de la nôtre, et s’il est donc digne de notre affection, nous la lui donnons encore sans compter, avec une plénitude qui surprend d’abord celui qui en est l’objet. Le Français croit volontiers qu’il faut passer ici, comme chez lui, par tous les stages de la confiance et de l’amitié. Nous n’imposons ces stages qu’aux gens de chez nous. Nous en dispensons le

bon Français en qui nous reconnaissons un véritable frère, un membre de la famille.

Non moins que la cordialité, notre gaieté est assurément un don de la race. C'est l’oiseau venu de France. Les Anglais ne connaissent pas nos légères et rieuses jovialités. Mais il se peut que notre gaieté soit assez provinciale. « Le Canadien rit d'un rien, raffole d’un mot, se pâme au seul soupçon d'une malice. »

Le Canadien dont parle ainsi M. Arnould, c’est l’auditeur des conférences de Montréal... et d’ailleurs. Cet auditeur, étant d’ordinaire un esprit de moyenne culture, aussi avide de se distraire que de s’instruire, fait de la conférence une occasion de se récréer plus encore qu’une occasion de réfléchir; il soulignera donc avec empressement, au milieu même d’un développement qui exige toute l’attention de l’esprit, un mot qui lui paraîtra drôle, une expression qui éveillera dans sa mémoire quelque joyeux souvenir. Qui ne l’a remarqué un soir de conférence ? Jamais vous ne serez témoin d’une semblable, et quelquefois d’une telle inconvenante hilarité dans un auditoire de

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Sorbonne; peut-être la pourriez-vous rencontrer dans certaines salles du Nord ou du Midi. La gaieté de nos villes, celle de nos gens instruits, est volontiers provinciale. Je ne reprocherai pas à M. Arnould de l'avoir constaté. Je ne nous reprocherai pas sévèrement une telle légèreté de l’âme: cette façon d’être gai, est l’une des plus faciles et des plus saines qu’il y ait d’être heureux . . .

Notre « manière générale d’envisager la mort » a surpris M. Arnould, et a quelque peu dérouté sa psychologie. Il lui a semblé que nous ne pleurions pas assez nos morts; ou du moins il a constaté que nous n’avions pas pour nos morts le culte du souvenir, et le respect qu’on leur accorde là-bas. Je comprends que M. Arnould ait été un peu étonné des formes plutôt rapides du respect extérieur que l’on donne au mort qui passe dans la rue. Quel est celui d’entre nous qui, ayant vécu à Paris, n’a pas été, au contraire, profondément ému de la façon tout autre dont on salue, au passage, le plus modeste chariot qui emporte au cimetière la plus modeste ou la plus petite tombe?

Nous sommes tout d’abord tentés de croire que les morts sont mieux traités en France qu’au Canada. Mais en pareille matière il faut tenir compte, plus qu’en toute autre manifestation de la vie, des sentiments qui ne se montrent pas, et des douleurs que l’on garde pour soimême. Certes, en France, l’on a plus qu’ici le culte extérieur des morts; et dans la famille, et surtout dans la famille peu nombreuse, et dans les foyers presque stériles, l’on ressent très vivement la perte des chers disparus. Mais chez nous aussi, cependant, l’on tient au défunt par les mille liens de l’affection et du souvenir, et l’on pourrait écrire des Canadiens, ce que M. Arnould affirme des Français: « Qui de nous ne connaît, dans la bourgeoisie ou dans le peuple, des pères (je ne parle pas des mères) qui ne peuvent pas nommer un enfant perdu, même après des années écoulées, sans avoir des

larmes dans les yeux ?

Ce que M. Arnould a écrit de l’esprit canadien, de l’esprit de nos gens instruits, nous a

1 Cl. P. 48.

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paru plus particulièrement juste. Cet esprit est fort bien doué de qualités exceptionnelles; il est très curieux d’idées générales et de sentiments: en quoi il est excellemment français. Mais il manque de trois choses, dont l'absence est souvent préjudiciable à ses dons: il lui manque le discernement des nuances, l’esprit critique et le travail.

Le discernement des nuances, et partant le goût de la précision, ne sont pas ici assez cultivés. Nos jugements sont pour cela trop souvent sommaires et simplistes. Nous approuvons en bloc, ou nous condamnons de même sans songer assez que la réalité est souvent complexe, et exige plus de subtilité et plus de distinctions. Et ce manque de subtilité provient, semble-t-il, de ce que l’esprit critique n’est pas encore chez nous assez développé. Mais, entendons-nous, je parle de l’esprit critique qui juge des choses après les avoir consciencieusement étudiées, et qui n’en parle qu’après une suffisante information. Trop volontiers en matière d’art, de littérature, de science sociale ou politique nous nous en

tenons à des généralités assez vagues, ou à des affirmations non contrôlées; nous ne nous soucions pas assez d’aller voir par nousmêmes.

Cette fâcheuse habitude d'esprit entraîne un autre défaut, qui est la paresse intellectuelle. Celle-ci, d'ailleurs, pourrait tout aussi bien être cause de celle-là. Avouons-le, nous sommes encore intellectuellement paresseux. Ils sont assez rares chez nous ceux qui, vraiment, travaillent, et qui savent utiliser leurs loisirs. Pour cette raison, beaucoup, selon la juste expression de M. Arnould, laissent peu à peu tomber leurs dons naturels sans les pousser jusqu'au talent.

Où se trouvent les causes d’une telle disposition d’esprit ? M. Arnould semble bien près de croire que nos examens du baccalauréat, et nos examens de Faculté ne sont pas assez difficiles, et qu’ils favorisent la nonchalence des jeunes gens. Il signale ce fait que les épreuves collégiales du baccalauréat assurent aux élèves une trop facile sécurité. Et tout cela pourrait, assurément, être discuté. Mais ce n’est pas tant

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la forme des examens qui importe, que le programme proposé, et les méthodes de travail. Il faudrait donc pousser plus loin l’enquête, et chercher si vraiment dans nos collèges l’on apprend suffisamment aux élèves à se rendre compte et à penser par eux-mêmes, ce procédé étant le plus propre à donner le goût de l’étude et à développer ou provoquer l’initiative intellectuelle; il faudrait voir si ces jeunes gens sont assez mis en contact avec les textes, et si on ne leur montre pas trop uniquement les choses — qu’il s’agisse de lettres, de sciences ou de philosophie — à travers la leçon verbale du maître ou la réponse toute faite des manuels. Nos écoliers ne sont-ils pas, dans les hautes classes de lettres, de sciences ou de philosophie, des étudiants trop passifs qui ont surtout pour devoir d’assimiler des leçons? Mais nous ne pouvons ici résoudre tant de graves problèmes que soulève, sans pourtant les poser directement, le texte de M. Arnould.

D’ailleurs, il ne faudra jamais oublier, chaque fois que l’on cherchera les causes de la paresse intellectuelle des Canadiens, le fait que

les succès sont encore ici trop faciles dans les carrières professionnelles, que la concurrence n’y stimule pas encore assez toutes les énergies de l’esprit, qu’on sacre beaucoup trop vite ici les grands hommes, qu’on proclame trop volontiers savants en notre pays ceux qui ne le sont pas, qu’on les dispense par ce fait des efforts nécessaires pour le devenir, et qu’ enfin il n’y a pas en notre pays encore peu peuplé, agité presque uniquement par les soucis de la vie économique, et flanqué d’une mercantile voisine, cette atmosphère de vie intellectuelle, cette ambiance d’idées qui, en Europe, en France surtout, fait si intense le travail du cerveau.

Ajoutons aussi que nous sommes en train de changer, que nous allons bientôt penser davantage. M. Arnould en convient, nos jeunes gens d’aujourd’hui, ceux qui sont sortis hier des collèges, sont plus curieux de s’instruire. Espérons que le spectacle des médiocrités applaudies ou triomphantes n’arrctera pas demain leur effort vers l'étude et vers la

science.

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Mais notre âme canadienne, restée bien française par ses élans les plus généreux, autant que par ses défauts les plus certains, n’a pas pu ne pas emprunter à l’âme anglaise et à l’âme américaine qui l’entourent et la veulent pénétrer de toutes parts, d’autres défauts et d’autres qualités.

À l’Angleterre nous devons le sens de la liberté politique. Inutile d’ajouter, ce que n’a pas dit M. Arnould, que ce sens de la liberté politique nous le tenons de l’esprit anglais d’outre-océan plutôt que de l’esprit anglais colonial: celui-ci étant particulièrement étroit et exclusif. De l’Angleterre encore, nous tenons, paraît-il, et cette fois on peut l’affirmer sans restriction, le respect de l’autorité et l’esprit d’association: l’esprit anglais étant hiérarchique et moins individualiste que l’esprit français.

Quant à l’esprit de tolérance religieuse, nous ne voyons pas bien comment, selon M.

Arnould, l’Angleterre nous l’aurait communiqué. Ce n’est sûrement pas sa première attitude vis-à-vis les Canadiens français qui le leur aurait inspiré. Sans doute, depuis, l’Angleterre

a autrement compris son devoir ou ses interets, et nos libertés religieuses n’ont rien à redouter de ses interventions. Mais ici encore, il faut bien ajouter que l'esprit de tolérance ne nous fut pas assez inspiré par nos compatriotes anglais du Canada, par ceux-là surtout qui dans les provinces autres que celle de Québec, ont trop souvent cherché à restreindre nos activités religieuses, scolaires ou sociales. L'esprit de tolérance nous vient plus de notre âme française, naturellement charitable, que de l'âme anglaise, trop facilement égoïste.

L’influence américaine nous a surtout valu des défauts: une conscience très large en affaires, et en politique, c’est-à-dire pas toujours honnête, la passion de l’argent, le luxe, la prodigalité dans les dépenses, le goût du sport violent et des spectacles grossiers, le journalisme jaune, un esprit démocratique trop souvent sans-gêne et sans déférence pour les supérieurs, une sensible déformation de la politesse française.

Sur tous ces points l’on sera bien près de penser comme M. Arnould. Evidemment, il

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ne faut pas toujours prendre rigoureusement et au pied de la lettre ces attributions d’influence. Nos défauts ont des causes multiples, et tous les défauts sont en germe et fleurissent même chez toutes les races ! Mais il y a des races qui cultivent de préférence certains vices d’esprit ou de tempérament, il y a certaines civilisations qui les portent plus vite à maturité, et la race américaine, et la civilisation américaine ont bien été le milieu de culture le plus favorable à l’éclosion, au développement de toutes ces tares que signale M. Arnould, et que nous sommes en train de nous incorporer.

Le matérialisme règne incontestablement aux États-Unis. Le peuple américain est un brasseur d’affaires. L’idéalisme n’est pas tout à fait exclu de sa politique, sans doute: l’idéalisme reste toujours comme une flamme mobile, à demi-éteinte ou brillante, au fond de toute âme, individuelle ou collective; mais ce peuple est surtout préoccupé de s’enrichir: et il semble bien que la passion de l’argent et la fièvre de la spéculation ont passé les lignes, ont franchi le quarante-cinquième, et que

l’idéal de notre âme française et la dignité de nos mœurs publiques en ont été affectés.

Il faut déplorer aussi ce goût excessif du sport, cette passion de la lutte qui lui est conséquente, et que vraisemblablement nous tenons des habitudes américaines. Rien ne va mieux aux esprits peu curieux d’étude et soucieux de réalités brutales que les joutes violentes de hockey et les spectacles de la lutte ou du pugilat. Et malheureusement, et bien que l’on semble récuser à Montréal le témoignage trop véritable de M. Arnould, nous allons vite vers ces plaisirs inférieurs et parfois grossiers. Montréal s’y complaît; Québec, cette année surtout, s’y abandonne. Notre Auditorium se remplit tour à tour pour les chefsd’œuvre de Massenet et pour les prises de tête, de bras ou de jambes, et les torsions de pieds de Vincent le Cubain et de Constant le Marin. Et l’on voit des spectateurs de toutes les classes de la société se rendre en foule à ces exhibitions de foire.

Sur un point, cependant, et à propos encore de nos voisins, nous ne pouvons partager

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l’opinion de M. Arnould. Celui-ci croit apercevoir l'influence prédominante de l’esprit américain sur notre conception pratique et démocratique de l’égalité sociale. J'y verrais tout autant, et plus, l’influence décisive des conditions de notre vie historique. Nous n’avons pas ici, et surtout depuis 1760, d’aristocratie proprement dite. Nos classes dirigeantes ne sont pas des castes fermées ou privilégiées: c’est le mérite personnel, d’ordinaire, et non pas la naissance, qui assure chez nous la supériorité sociale. Notre bourgeoisie régnante est donc d’origine populaire; elle sort du peuple, et comme elle s’est haussée par sa seule vertu, elle retourne aussitôt à la foule, à l’obscurité, et même à l’insignifiance dès que les fils sont trouvés incapables de soutenir le rôle de leurs pères. Il y a dans notre société un continuel va et vient de bas en haut et de haut en bas qui brise les inégalités, qui mêle les classes, et qui favorise singulièrement le développement du sens démocratique.

Au surplus, notre esprit démocratique, héritier du vieil esprit français, reste encore large-

ment ouvert à l'esprit de caste, et diffère encore beaucoup de l’esprit américain. Nos professionnels ne se mêlent pas, comme ceux des États-Unis, aux gens du peuple. Ils répugnent, du moins dans les centres, à la parfaite égalité sociale. Demandez plutôt à nos gens de la Haute-Ville.

C’est tout de même à ces mouvements, à ces flux et reflux de la vie sociale, qu’il faut attribuer ces moeurs plutôt simplistes, très cordiales, mais pas assez polies que M. Arnould a cru remarquer dans notre bourgeoisie, et chez les jeunes qui montent vers les professions libérales. Je ne contesterai pas à M. Arnould que notre étiquette, qui vise pourtant la correction des manières, et qui est par-dessus tout pleine d’affabilité, est en général moins compliquée, moins raffinée et moins souple en ses mouvements que celle qui règne aux salons aristocratiques ou bourgeois des vieux pays. Les vieilles traditions des classes supérieures, d’une part, et d’autre part une vie sociale très intense influent beaucoup là-bas sur le développement de toutes les élégances. Et puis, il

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est certain qu’il y a quelque correspondance entre la culture d’un peuple et sa politesse. Et les vieilles sociétés européennes sont incontestablement beaucoup plus cultivées que la nôtre: ceci soit dit sans trop de reproches pour la nôtre, qui étant jeune et américaine, ne peut l’être autant que les vieilles et les européennes. Donc, l’exquise et superfine politesse — que l’on rencontre pourtant chez nous en maintes compagnies — est ici moins répandue ou moins pratiquée que là-bas. Il y a souvent quelque survivance des mœurs anciennes et rudes dans les familles ou dans les individus qui chez nous brûlent l’étape, et qui emportent au sommet la rusticité latente de leurs origines. Que cet aveu plaise ou ne plaise point, il faut en être capable. L’expérience successive de la vie européenne et de la vie canadienne le justifie. Mais il coûte moins à notre amour propre, quand l’on peut ajouter que notre affabilité canadienne est souvent plus sincère et plus bienfaisante que la politesse française.

Dans le chapitre que M. Arnould a consacré à notre vie catholique, il y a une chose que

nous approuvons volontiers, et une autre qui nous a semblé plutôt malheureuse.

La foi de nos gens instruits, déclare-t-il, ne s’alimente pas assez de lectures apologétiques et religieuses. Et M. Arnould a touché là un point sensible et fort important de nos habitudes de piété trop routinière, d’une foi qui n’est pas assez curieuse de s’éclairer, qui ne plonge pas de racines assez profondes dans la théologie, la philosophie et l’histoire. En général, nos gens instruits ne lisent pas assez pour avancer leur culture personnelle, et quand ils lisent, ils ne se soucient pas assez de connaître la très solide et très artistique littérature religieuse française du dix-neuvième et du vingtième siècle. Leurs convictions manquent souvent de cette fermeté qui les ferait inexpugnables, plus fortes que les sophismes ou les insidieuses théories de certains livres ou de certaines revues. Seulement, M. Arnould se fait illusion quand il croit avoir introduit ici, le premier, certaine littérature apologétique, les ouvrages de Lacordaire, du Père Gratry, de Montalembert, de Didon, de Fouard, de Mon-

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sabré, d’Hulst, etc. En faisant le tour de nos collèges et de nos bibliothèques classiques il aurait pu y voir, en place d’honneur, ces livres précieux, dont nous lui savons gré, d’ailleurs, d’avoir recommandé la lecture à nos jeunes gens/

Mais ce qui ne pouvait manquer d’étonner M. Arnould, ce qui étonne tout Français qui vient d’outre-mer et déconcerte surtout son humaine sagesse, c’est l’action partout multipliée et si profonde du clergé sur nos populations canadiennes. Cette influence ne s’explique que par nos traditions et par notre histoire, et il faut être de chez nous pour comprendre une telle emprise de la religion sur la vie et sur les mœurs. Le rôle de l’évêque canadien a donc paru à M. Arnould singulièrement hardi. M. Arnould affirme qu’en France ce rôle ne pourrait être ainsi conduit: il est bien près de penser qu’il manque de discrétion; et il rappelle, pour justifier son avis, certaines récriminations qui sont arrivées jusqu’à ses oreilles. Certes, nous nous doutions

^ Voir le Semexir, mar» et avril 1907.

bien que l’intervention épiscopale dans nos désordres moraux ou intellectuels pouvait provoquer des oppositions plus ou moins dissimulées, et que cette intervention se fait ici en des occasions où elle ne pourrait se produire en France. Mais outre que les restrictions imposées à l’action des évêques de France ne sont pas désirables en pays vraiment catholiques, il reste que l’autorité religieuse, avec ses rappels toujours humainement importuns à l’ordre, à la discipline, à la décence chrétienne, paraîtra toujours envahissante, « intolérable », aux fidèles qui ne vivent pas suffisamment leur foi, et qui ne mettent en leurs mœurs, avec le plus de paganisme possible, qu’un minimum de christianisme. L’évêque sera toujours, comme le Christ, un signe de contradiction. Et quand nos évêques, se souvenant de la mission apostolique et historique de l’épiscopat canadien, s’emploient à garder toujours active, toujours vigilante, toujours prévenante, leur autorité spirituelle et morale, nous ne pouvons que les louer d’un zèle qui s’identifie avec un devoir.

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Le tact et la discrétion ne sont jamais de trop sans doute dans les actions humaines, mais il serait dangereux de laisser juges de l’opportunité des démarches de l’évêque, ceuxlà même que leurs faiblesses exposent aux paternels reproches de l’autorité religieuse. Renverser ainsi les rôles serait le plus sûr moyen de compromettre les situations acquises; ce serait, avec une déviation du sens de la discipline catholique, l’abandon des plus sages et des plus fructueuses pratiques de l’épiscopat canadien.

M. Arnould, professeur de littérature, ne pouvait pas ne pas s’occuper de la nôtre. Il l’a fait en un chapitre tout rempli de fines critiques, et très remarquable par ses nombreuses omissions.

Nous nous demandons pourquoi M.

Arnould commence son étude par l’éloquence canadienne. S’il y a chez nous un genre qui n’a pas produit beaucoup d’œuvres durables, c’est bien celui-là. Notre éloquence politique est très peu soignée, pauvre d’idées, pleine de

lieux communs, et de bavardage; notre éloquence religieuse, d’ordinaire plus correcte, souvent plus haute, ne s’est pas encore, ou presque pas, laissée imprimer. En matière d’éloquence sacrée, M. Arnould est bien forcé de ne connaître que ce qu’il a entendu. Sa documentation paraît singulièrement indigente et incomplète. À propos d’éloquence politique, il signale l’œuvre de Sir Wilfrid Laurier, notre argyrostome parlementaire, comme traduit M. Arnould, et il définit ensuite la manière de M. Henri Bourassa. « C’est un professeur de droit qui s’animerait par instant. » Vraiment je ne puis admettre que cela définisse le dialecticien sans doute, mais aussi Tardent tribun qui se rencontrent en ce dernier orateur.

La poésie canadienne a inspiré à M. Arnould des pages qu’il faut lire. L’école épique de Québec, l’école lyrique de Montréal, sont tour à tour étudiées avec soin. Mais je me demande pourquoi il n’y est fait aucune mention de M. Pamphile LeMay. Est-ce parce que M.

LeMay, qui est de Québec, n’est pas épique?

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L’auteur des Gouttelettes est un poète lyrique, c’est sûr, et, d'une veine très abondante et jaillissante: on ne peut lui refuser une large place dans l’histoire de notre littérature.

C’est d’ailleurs par ces sortes d’inexplicables omissions que le chapitre de M. Arnould étonne le lecteur canadien. Le genre de l’histoire, qui fut jusqu’ici le plus florissant peutêtre, est exécuté en une page trop rapide et insuffisante. M. Arnould ne connaît que Carneau, Casgrain et M. Ernest Gagnon. Les œuvres de Gérin-Lajoie, de l’abbé Ferland, de MM. DeCelles, Chapais, Edmond Roy, Auguste et Amédée Gosselin, lui ont échappé. Si, ailleurs, il signale un publiciste comme Edmond de Nevers, il ignore qu’en ce genre de littérature sociale et philosophique pratiqué par l’auteur de V Ame américaine, Mgr L.-A. Paquet occupe assurément la première place.

Je ne parle pas d'erreurs de détails qu’il serait facile de relever. M. Arnould assure que Fréchette a fréquenté l’arrière boutique de Crémazie, où il n’est jamais allé, et que c’est

à soixante et dix-neuf ans que de Gaspé a publié les Anciens Canadiens, alors qu’il aurait suffi d’écrire soixante et dix-sept pour que la chose parût encore extraordinaire.

Et pourtant M. Arnould soigne beaucoup le détail, il attache une importance considérable à tous les détails; il lui arrive même de fonder sur un détail d’imprudentes généralisations. Il y était exposé; aucun de ceux qui voyagent ne peut échapper à ce jeu d’imagination et d’esprit.

Seulement, il y a certains faits que l’on n’aime pas du tout rencontrer dans son livre, et y prendre une signification trop large. Je ne parle pas de ce brave curé de campagne — évidemment enrhumé — qu’il a vu plusieurs fois cracher par terre pendant son sermon: c’est là un potin comme en peuvent raconter tous les reporters de tous les pays; mais il y a telle parole entendue, tels incidents relevés que M. Arnould assure, sans plus de raison, être bien représentatifs de nos habitudes ou de nos

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mœurs canadiennes. On a prononcé devant lui bébé au lieu de bébé, et voilà démontré qu’ici l’on prononce ce mot à l’anglaise. Or, jamais de la vie je n’ai entendu bébé ni à Québec, ni à Berthier, ni dans aucune de nos campagnes. La vraie prononciation canadienne est tout simplement bébé, comme en France; chez le peuple on dit plutôt, sans fermer la première syllabe, bébé.

Nous ouvrons beaucoup la diphtongue ai, dans le mot Français, mais, à coup sûr, les femmes du peuple ne prononcent pas Franfâs, comme l’écrit M. Arnould.

M. Arnould a vu quelqu’un s’adresser à quelqu’autre, même à une dame, avec une pipe entre les dents. Et il nous avertit à ce propos « qu’un Français éduqué, saluant même un homme passant dans la rue, prendra immédiatement sa cigarette à la main . . . >. M. Arnould aurait pu voir la même chose tous les jours à Québec. — Les commerçants canadiens, ajoute-t-il, ne reconduisent jamais à la porte de leur magasin. Jamais est imprudent. A Québec encore. Ton reconduit souvent, le

plus souvent, le client jusqu’à la porte du magasin . . .

Un jour M. Arnould a aperçu sur un bateau ou dans une gare une mère — une syrienne sans doute — entourée de mioches et allaitant son petit dernier, et il déclare qu’ainsi fait la mère canadienne en voyage. Or, l’on sait que chez nous la femme est d'une extrême réserve, d’une plus grande réserve même que la Française . . .

En vérité, M. Arnould a quelquefois trop facilement attribué à tous les mœurs de quelques-uns; ne rapportant rien qu’il n’ait vu, il oublie que ce qu’il a vu quelque part pourrait bien ne pouvoir être ailleurs observé.

L’âme canadienne, telle qu’il l’a aperçue et définie en ses principales habitudes, est bien la nôtre. Dans l’ensemble sa psychologie est fort judicieuse. Il lui a manqué, pour achever son analyse et la faire minutieusement exacte, une expérience plus profonde de notre vie, une connaissance moins exclusive de Montréal, une

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pratique plus assidue de la campagne, et quelque fois une réserve plus grande dans les conclusions.

Il reste que le livre, tel qu'il s’offre à nous, peut nous être extrêmement utile. C’est un miroir où nous pourrions bien nous regarder avec profit, qui nous renvoie fidèlement nos plus attachantes beautés, mais où nous verrons, dans leur réalisme un peu brutal, beaucoup de nos graves défauts. La littérature de ce livre est quelquefois un peu diffuse; elle donne surtout l’impression d’une causerie familière; mais elle se relève souvent en des paragraphes où s’envole une fine pensée, une éloquente émotion. On ne se lasse pas de suivre en ses formes variées et faciles l’esprit de l’auteur. La préface si drue, si ferme, d’une philosophie si pénétrante, que M. Étienne Lamy a mise en tête de l’ouvrage nous avertit déjà qu’il s’impose à nos méditations. Seul un clairvoyant, un impitoyable, un sincère ami pouvait écrire Nos Amis les Canadiens.

(Avril 1913).

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