AU CHATEAU FRONTENAC
Vous avez donné à votre course trop rapide vers Québec le nom de « pèlerinage >. C'est donc un acte de piété que vous croyez faire, en venant vers nous, vers notre province, vers Québec, vénérable comme un sanctuaire, vers le vieux rocher où repose depuis plus de trois siècles le berceau toujours vivant et toujours plein de notre race.
J’ai lu, dans vos journaux de l’Ouest, votre littérature de propagande, l’expression de votre joie fraternelle au moment du départ.
De vos plaines, de vos marches de l’Ouest, Québec vous apparaissait non seulement comme le berceau d’une race, de la vôtre, mais comme « la patrie des vieux souvenirs français », comme un champ de batailles sacrées où s’est fixée pour nous la victoire.
1 Allocution prononcée au Château Frontenac, à la fin du banquet offert aux mêmes Pèlerins de la Survivance ftancocanadienne, le Z2 décembre 1926.
ÉTUDES
Là-bas, l’un de vos prêtres de Gravelbourg ^ appelait Québec « la Ville Éternelle » des Canadiens français. Et l’un de vos poètes adressait aux pèlerins de la Survivance des vers gracieux où il chante notre Québec :
Je te revois sous le soleil Qui dore tes lys et tes roses;
Êcrin, où, d’un passé vermeil Toutes les perles sont encloses . .
De tout cela, messieurs, nous vous remercions : de cette fidélité à nous revenir, et de ce culte que vous gardez pour notre vieille province, pour la terre ancienne qui a porté les berceaux de vos pères, et qui porte toujours, qui fait sans cesse refleurir toutes les espérances de son peuple.
C’est un pieux sentiment qui vous a ramenés vers Québec, vers vos parents et vers vos amis. Les sentiments parfois sont fragiles; mais le vôtre fait partie de votre vie; il n’est pas une
' Le Rév. Père Georges Boileau, du Collège Mathieu, dans Le Patriote de l’Ouest, 15 déc. 1926.
* Miguel Lerène, dans Le Patriote de l’Ouest, 15 déc. 1926.
émotion accidentelle qui passe et se dissipe avec un enthousiasme d’un jour.
Le sentiment de la race, dans les âmes bien nées, s’identifie avec elles et règle leurs devoirs.
Or, il est un devoir de notre race sur ce continent, un devoir providentiel dont vous êtes, vous, les apôtres.
Ce devoir de notre race, c'est celui de répandre sur notre pays, d’un océan à l’autre, l’influence de sa pensée, de sa foi, de ses ambitions, de son idéal catholique et français. Ce devoir, c’est de communiquer par tout le Canada la flamme de vie française qui brûle au foyer de Québec; ce devoir, c’est de créer, dans l’immense pays que nous habitons, dans toutes les provinces de ce pays, où d’ailleurs nous fûmes les découvreurs et les précurseurs, des centres de vie française, qui soient des centres de distribution de notre esprit, de notre mentalité, de nos traditions, de nos influences religieuses et nationales.
Etre dans la masse lourde et encore informe de toutes les races qui se rencontrent chez nous, le levain actif qui la pénètre et la transforme, et qui lui donne une âme meilleure, voilà notre
ÉTUDES
devoir, parce que voilà notre mission, et la vocation de la race française en Amérique.
Ce devoir, vous le remplissez, vous, nos frères de l’Ouest ,avec un courage qui nous donne de la fierté. Nos savons vos luttes pour la conservation de votre langue, pour l’éducation et l’instruction française de vos enfants, pour l’école que vous voulez être le prolongement et comme l’image de vos foyers. Nous savons tout cela, et c’est de tout cela que nous vous remercions ce soir.
Il importe que la vie française dont vous êtes les fidèles missionnaires, ne change pas dans l’Ouest sa nature, ne modifie pas ce qui lui est essentiel, à savoir sa foi, sa langue, ses traditions.
L’expansion d’une race l’expose à une déperdition de ses énergies et de sa vie.
Nous voulons, nous, au foyer de Québec, conserver intactes ces énergies séculaires; vous voulez, vous, dans l’Ouest, les grouper en faisceaux infrangibles. Rencontrons-nous donc souvent: rapprochons les distances qui nous séparent. Mêlons nos âmes et nos pensées; multiplions les pèlerinages de survi-
vance, vous vers l’Est, nous vers l’Ouest; échangeons souvent avec des poignées de mains fraternelles, nos communes ambitions; aidonsnous par de communs et généreux sacrifices; et nous aurons fait plus que des gestes qui passent, nous aurons contribué à faire une œuvre qui demeure.