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NOTICE

C'est une belle figure de magistrat que celle d'Arthur Desjardins. Pendant quarante-deux ans, il a exercé les fonctions délicates du ministère public, d'abord dans les parquets de province, puis, à partir de 1875, comme avocat général à la Cour de cassation ; il a ainsi passé sa vie entière à défendre à l'audience la loi, l'ordre public, la société, tout ce patrimoine dont la magistrature debout est chez nous la gardienne traditionnelle; et il l'a fait avec une science, une application et une indépendance qui ont pu être égalées, mais non surpassées. Les devoirs professionnels, si lourds qu'ils fussent, n'ont jamais suffi, d'ailleurs, à son activité. D'une rare ouverture d'esprit, d'une puissance de travail extraordinaire, il prolongeait en quelque sorte sa magistrature hors de l'audience, en répandant par la plume, dans de nombreux écrits, les mêmes principes de droit et d'équité qu'il était chargé de défendre sur son siège. Jurisconsulte de premier ordre, il a continué la tradition de Valin et d'Emerigon. Écrivain élégant, il a touché à tout, à la philosophie morale, à l'histoire, à l'économie sociale, et il n'y a pas, à vrai dire, une seule grande question de droit public ou de droit international sur laquelle il n'ait jeté les lumières d'une raison pénétrante et d'une

(1) Lue à l'Association des secrétaires et anciens secrétaires de La Conférence des avocats à la Cour d'appel de Paris.

érudition infatigable. Les événements et les grandes charges lui ont seuls manqué pour le mettre au premier plan sur la scène du monde. Sous tous ces rapports et sous bien d'autres, il nous représente assez exactement un disciple de Daguesseau à la fin du xixe siècle, et, à ce titre, il mériterait de prendre place dans une galerie de portraits de la magistrature française, à côté de ces parlementaires de la monarchie que Saint-Simon a couverts de ses invectives, qui avaient la faiblesse de << ne tenir à rien qu'à l'honneur et à la justice >> et qui ont, en effet, sauvé la justice de l'ancien régime et l'honneur du Parlement devant l'histoire.

Je n'ai pas l'intention, et ce n'est pas non plus le lieu, d'essayer ce portrait. Je voudrais seulement résumer quelques impressions et quelques souvenirs sur un homme que je n'ai pas connu intimement, mais dont j'ai suivi pendant de longues années la carrière, comme un témoin de chaque jour et que j'ai appris chaque jour à estimer et à admirer davantage. D'autres hommages plus solennels et plus complets ont été ou seront rendus à sa mémoire ; il me suffira de déposer sur sa tombe la modeste couronne de notre Association.

C'est en 1859, au milieu des acclamations qui accueillaient la fin de la guerre d'Italie, qu'Arthur Desjardins entra dans la magistrature comme substitut à Toulon. Il avait vingt-quatre ans. Il s'y était préparé par de fortes études classiques et juridiques. Au lycée de Beauvais, puis à Paris, au lycée Louis-le- Grand et à Sainte-Barbe, il avait eu des succès éclatants et précoces. A l'école de droit, il en fut de même. Docteur en droit, docteur es lettres, lauréat de la Faculté de droit, secrétaire de la Conférence sous le bâtonnat de Liouville, il avait tous les titres qui

ouvrent, en général, à deux battants, la porte de la carrière judiciaire. Le poste de Toulon était une médiocre récompense de tant de parchemins et de triomphes. Mais ce jeune stagiaire, qui partait ainsi allègrement pour les côtes lointaines de la Provence, savait par l'histoire que Toulon est quelquefois sur le chemin de Paris. A peine arrivé, il dressa ses batteries et se mit résolument à l'œuvre obscure et nécessaire qui consiste à apprendre, après la science, le métier. Je me figure, peut-être à tort, que le Tribunal de Toulon n'était pas accoutumé à recevoir des recrues de cette importance et qu'il dut dévisager, avec une certaine inquiétude, ce Parisien, ardent comme un Méridional, intrépide comme un officier de fortune, qui fouillait les dossiers et les greffes, entassait les rapports sur les réquisitoires, concluait en toute occasion à l'audience et portait, jusque dans les plus petits détails de la profession, la même avidité de tout savoir et de tout entreprendre. En quelques mois, son éducation était faite ; au bout de deux ans, ses services étaient reconnus par une nomination comme substitut à Marseille. Il commençait à se rapprocher de Paris. L'immense mouvement d'affaires et d'échanges de la vieille cité phocéenne, alors dans tout l'éclat de sa prospérité, allait fournir à son esprit observateur un nouvel aliment d'études et de recherches dont nous trouverons plus tard la trace dans son grand traité de droit commercial maritime. Mais son séjour à Marseille ne fut pas rempli tout entier par les préoccupations de la jurisprudence. D'abord, il s'y maria : une alliance très flatteuse avec une des familles les plus estimées du haut commerce marseillais vint mettre le comble à ses vœux ; il y trouva, avec la considération et la fortune, et bien au-dessus d'elles, un bonheur

domestique inaltérable, celui qui naît de la communauté parfaite des joies de l'esprit et des élans du cœur. Marseille devint, dès lors, pour lui, un pays d'adoption, où il aimait à passer tous les ans une partie des vacances judiciaires, au milieu d'une nombreuse famille qui l'entourait de l'affection la plus douce.

De Marseille, en outre, date son premier ouvrage : un Essai sur la morale de Cicéron. Il avait pris pour sujet de sa thèse latine de doctorat es lettres la science juridique de Cicéron. Du jurisconsulte au moraliste, il n'y avait qu'un pas. L'Académie des sciences morales et politiques ayant mis au concours, en 1863, un examen critique du Traité des devoirs, il remporta le prix avec un petit livre exquis, d'une gravité charmante, plein de substance et d'agrément, écrit d'un style expressif, commentaire ingénieux de l'un des plus beaux monuments de l'antiquité classique. Si vous voulez connaître à fond ce Traité des ; devoirs, que l'on a appelé le manuel des honnêtel gens, vous ne trouverez pas, parmi les ouvrages modernes, dé meilleur guide. Ce que fut la morale stoïcienne dans ses origines grecques; ce qu'elle devint sous l'empreinte du génie de Rome ; quelle place le Traité des devoirs occupe entre les théories de Zenon et les pensées de Marc-Aurèle ; comment, sous la plume d'un homme d'État et d'un grand orateur, la morale stoïcienne apparaît surtout comme une morale sociale, à peu près muette sur les devoirs envers Dieu, à peine étendue sur les devoirs envers nous-mêmes, un peu plus développée sur les devoirs généraux envers F h amanite, abondante, enfin, sur les devoirs envers la patrie, faite, en un mot, pour le citoyen plus que pour l'homme; quels sont les rapports de cette morale avec celle qui la révélation chrétienne apporta quelques années plus

tard, au inonde ; dans quelle mesure, enfin, les enseignements d'un grand esprit comme Cieéron sont-ils de nature à satisfaire la délicatesse progressive de la conscience humaine ; tout cela est analysé, exposé, développé avec la méthode et la précision d'un jurisconsulte, et, ce qui donne au livre une saveur particulière, avec une admiration sans bornes pour l'œuvre et pour l'auteur. << Cette morale, dit-il à la dernière page, est celle d'un honnête homme dont j'aime passionnément la personne et les écrits. Je voudrais lui donner dans toutes les âmes la place qu'il occupe dans la mienne. >> N'est-ce point ainsi que doit sentir et s'exprimer sur Cieéron un vrai disciple de Daguesseau? Les suffrages de l'Académie des sciences morales et politiques suivirent de quelques mois sa nomination comme substitut du procureur général à Aix : il continuait à remonter vers le Nord.

Les neuf années qu'il a passées à la Cour d'Aix comme substitut du procureur général, puis comme avocat général, ont été les plus tranquilles et probablement les plus heureuses de sa vie. A côté et au sortir de Marseille, Aix offre au voyageur la paix d'une cité déserte ; mais cette paix est pleine de charme pour l'homme d'études, dont l'esprit peut s'y recueillir et s'y tremper à l'aise. Quelques années auparavant, Prévost-Paradol en avait beaucoup joui : << De la soli- << tude et de la tristesse d'Aix, écrivait-il à l'un de ses « amis, tu ne t'en feras jamais une idée, à moins de « venir dans mon château et dans mon parc plein << d'oliviers, de mûriers, de figuiers, de cyprès.... Au <« fond, tout cela est admirable et je crois avoir mis la « main sur le Paradis. >> — Arthur Desjardins n'aurait pas désavoué cette hyperbole. C'est à Aix qu'il éprouva dans sa plénitude la joie du travail sans trouble e1

sans trêve. Il avait eu la bonne fortune de rencontrer à la tête du Parquet général un magistrat distingué, bon jurisconsulte, administrateur scrupuleux, le plus bienveillant des hommes sous les dehors d'une urbanité un peu froide, M. Merville, qui a terminé sa carrière comme Président de Chambre à la Cour de cassation. La direction et les conseils affectueux d'un tel chef lui furent largement profitables. A l'audience, il prenait naturellement sa part — et une part de plus en plus vive et prépondérante — dans tous les débats. Son intelligence éminemment pratique se mûrissait et s'élargissait au contact de ces grandes affaires commerciales et maritimes qui ouvrent au jurisconsulte des horizons autrement étendus et variés que les discussions si souvent étroites et monotones du droit civil. Puis, quand l'audience était finie, c'était le tour des études favorites : il continuait à approfondir le droit maritime, à amasser jour par jour les innombrables matériaux qu'il devait utiliser plus tard ; il faisait appel à la philosophie ou à l'histoire ; après avoir consacré ses premiers loisirs à la morale de Cicéron, il écrivait, je n'ose pas dire à ses moments perdus, une savante monographie sur les États généraux de 1355 à 1614, qui fut encore couronnée par l'Académie des sciences morales et politiques. Entre temps, il assistait régulièrement aux séances de l'Académie d'Aix, dont il avait été nommé bien vite membre ; il se plaisait à entretenir ces relations du monde qu'il a toujours beaucoup aimées ; il savait jouir, comme un oisif, de toutes les distractions, de la musique, du théâtre, de la promenade ; on le voyait partout et il suffisait à tout, grâce à la vie la plus rigoureusement ordonnée et à l'économie la plus féroce de son temps, qu'il savait canaliser et distribuer avec un art infini,

comme une de ces sources précieuses dont on ne veut rien perdre. C'est ainsi que nous l'avons connu quelques années plus tard et jusqu'au dernier jour, toujours aussi économe et même un peu avare, mettant, pour ainsi dire, toute sa vie en valeur, comme un paysan tout son champ, ayant l'horreur des heures stériles comme des jachères, mais ne jugeant pas stériles celles qu'il pouvait employer à faire pousser quelques rieurs, comme à écouter Corneille ou Beethoven.

Parmi tant de souvenirs de son séjour à Aix, je ne veux retenir que son discours de rentrée de 1869, sur Siéyès et le jury en matière civile, où il aborda pour la première fois la question de l'organisation judiciaire, sur laquelle il devait revenir à plusieurs reprises. On n'a peut-être pas oublié que, dans les dernières années de l'Empire, de brillants publicistes, dans leur zèle pour la réformation d'une magistrature qu'ils ne connaissaient que par ses fautes, avaient proposé de substituer aux juges prononçant à la fois sur le fait et sur le droit, des magistrats uniquement chargés de la règle juridique et assistés pour l'appréciation du fait d'une demi-douzaine de citoyens constitués en jury civil, au moyen d'une procédure analogue à celle du jury criminel. Prévost-Paradol, notamment, dans sa France nouvelle, si pleine de grandes pensées et de chimères, s'était fait le champion le plus séduisant de cette doctrine qui pouvait, d'ailleurs, se réclamer de Blackstone, de Siéyès, de Duport et de Kobespierre. La réfutation d'Arthur Desjardins est encore aujourd'hui intéressante à relire. Elle est sérieuse, comme il convenait à de tels parrains, dont le dernier surtout ne plaisantait guère et, de plus, elle est complète.

Il y établit longuement cette proposition, qui avait alors l'air d'un paradoxe, que les meilleurs juges sont

ceux qui ont appris à juger. Qu'on n'invoque pas en faveur du jury civil, le principe de la souveraineté nationale : de ce que chaque citoyen a le droit de participer à la gestion des affaires publiques qui sont pour partie les siennes, il ne s'ensuit pas qu'il ait le droit de juger les affaires des autres. Qu'on ne s'imagine pas non plus qu'une institution pareille soit une garantie de la liberté politique ; le jury criminel suffit à la protéger. Qu'on n'essaie pas enfin de distinguer entre le droit et le fait ; cette distinction est impossible ; autant vaudrait exiger du maçon qu'il sépare la pierre du ciment. Du reste, si la compétence et l'expérience sont reconnues nécessaires pour juger le droit, pourquoi livrerait-on le jugement du fait à l'ignorance et à l'impéritie? La nécessité d'un corps de légistes professionnels pour rendre la justice civile — et toute la justice civile — est aussi évidente que celle d'un corps d'ingénieurs pour construire les routes et les ponts. Au surplus, que veut-on? ajoute-t-il, et c'est ici que le discours nous intéresse plus particulièrement. Diminuer le nombre des tribunaux et des juges? On peut faire cette réforme sans instituer le jury civil. Réduire la puissance de la magistrature? — Quelle erreur grossière ! — C'est surtout dans les pays démo! cratiques qu'il est nécessaire de constituer une magistrature grande et forte, un corps judiciaire puissant et stable. Plus les droits sont étendus, plus ils ont besoin de protection. Les démocraties veulent, avant tout, êtreobéies, même quand elles se trompent: i! est bon qu'elles ne soient pas obéies par la justice et, pour cela, il faut que la justice soit organisée pour la résistance au pouvoir. Voyez les États-Unis ; ils ont cl leurs juges non seulement de défendre les loi- contri le pouvoir administratif, mais encore la constitution,

c'est-à-dire les droits primordiaux des citoyens contre les lois. On croit avoir tout fait pour la liberté en France quand on a organisé le gouvernement du pays par le pays, le droit de la nation ; il reste encore à assurer les droits des citoyens. Ne cherchons pas à mutiler une magistrature sans laquelle les droits ne pourraient vivre ; au lieu de restreindre les pouvoirs des juges, il faudrait plutôt les accroître progressivement, suivant ce principe posé par Tocqueville, que << l'extension du pouvoir judiciaire dans le monde << politique doit être corrélative à l'extension du pou- « voir électif >>. Ces idées, qui étaient familières à Arthur Desjardins, sonnaient mal sur les lèvres d'un magistrat de l'Empire : entre le mirage de la France nouvelle et la harangue d'un avocat général, la partie n'était pas égale ; reconnaissons aujourd'hui, après trente ans d'épreuves et de crises,que c'était le magistrat de l'Empire qui avait raison contre les libéraux de 1869. << Nous avons, disait-il, en terminant son discours, « nous avons cette étrange manie d'abattre au hasard << les institutions à l'abri desquelles a vécu la France, << sans oser ni vouloir corriger nos mœurs adminis- << tratives et politiques. A chaque pas, nous heurtons << une ruine et nous nous plaisons aux ruines nou- << velles. C'est pourquoi, si la magistrature française « était menacée, je crois qu'il faudrait la défendre ; « entamée, la défendre ; terrassée, la défendre encore. >> Menacée, la magistrature l'était, hélas ! plus profondément que ne pouvaient le faire soupçonner ces querelles inofîensives. Quelques mois s'étaient à peine écoulés que les événements de 1870 venaient brutalement mettre à nu des périls autrement redoutables et imposer de graves devoirs aux magistrats chargés de l'ordre public.

La défaite de Sedan et la chute de l'Empire avaient provoqué dans toute la Provence l'explosion d' véritable mouvement révolutionnaire, préparé, du reste, de longue date. Les agitateurs marseillais qu s'étaient emparés des pouvoirs publics ou les domi naient, exercèrent leurs premières représailles conti la magistrature. Est-il besoin de rappeler les scène lamentables qui suivirent : un préfet nommé par 1« peuple, destituant sur l'heure le procureur impérial M. Crépon, et le remplaçant par un commis-greffie du tribunal de commerce ; le président du tribuna civil mis en demeure, par une lettre publique de ce même administrateur, de donner sa démission ; le audiences suspendues à Marseille et à Tarascon ; h juges du tribunal correctionnel menacés sur leur sièges, à propos de je ne sais quelle poursuite, par le gardes civiques, puis, le jugement rendu, arraché violemment du prétoire, traînés, en robe, avec le sub stitut et l'avocat plaidant, jusqu'à la préfecture, où 1 commissaire extraordinaire de la République lei adresse les plus injurieuses récriminations ; le barreat marseillais venant en corps réclamer ses juges et le reprendre à la foule frémissante ; image violente, mai. exacte, du sort réservé aux magistrats intègres dai les démocraties à gouvernements faibles, où la toute puissance des opinions' factices se joue de la justic comme de l'ordre public !

De tels attentats attristèrent profondément Art In Desjardins. Bien qu'il n'eût avec l'Empire aucun enga gement particulier et qu'il se fût borné à le servir.? loyalement et avec indépendance, il crut devoir offrir sa démission. Elle fut refusée par son nouveau chel M. Thourel, qui, avocat à Marseille, avait appris à 1( connaître et qui fit un pressant appel à son dévoue

meut. Il consentit, sur ces instances, à rester à son poste pendant les quelques mois sombres de l'invasion et de l'anarchie. Lorsque le Gouvernement de M. Thiers et l'Assemblée nationale firent enfin triompher, après une paix douloureuse, la politique de conservation sociale, elle n'eut pas d'auxiliaire plus actif et plus convaincu. On le vit même, au mois d'avril 1871, au moment où la Commune déploya le drapeau rouge à Marseille et y fit régner une terreur véritable, répandre en personne, malgré les dangers qui l'entouraient, les proclamations de M. Thiers au milieu de la ville insurgée ; et de même qu'il concourait avec courage au rétablissement de l'ordre public, de même il s'associait dans la mesure de son influence à tous les efforts du Gouvernement et de l'Assemblée pour opérer les réformes nécessaires, avant de songer à l'organisation du régime définitif.

La réforme de la magistrature vint naturellement en première ligne. Les incidents de Marseille et d'autres analogues, les décrets du Gouvernement de la Défense Nationale portant révocation de quinze magistrats inamovibles avaient imposé le problème à l'attention publique. Il ne s'agissait plus de cette fantaisie du jury civil qui s'était évaporée au contact des événements et qui n'a, pour ainsi dire, plus reparu dans la polémique contemporaine. Ce qui apparaissait à tous les yeux, c'est que l'opinion, avant l'émeute, s'était tournée contre la magistrature impériale. Certes, cette magistrature dans son ensemble avait montré de grandes vertus ; elle avait rendu une justice éclairée et libre : sa force et sa grandeur morales étaient restées généralement intactes. Toutefois, comme l'a dit très noblement un de ses membres les plus distingués, Oscar de Vallée, «il y avait autour d'elle trop de

<< puissance, même alors qu'elle accomplissait son « œuvre ordinaire >>. De plus, l'Empire l'avait jetée dans la mêlée des partis, en l'appelant imprudemment à défendre, en même temps que les intérêts généraux dont tout gouvernement a la charge, ses intérêts particuliers : << Engagée seule dans la lutte, sans l'inter- << vention du jury, elle eut l'air, a dit le même magis- << trat, d'une fraction du Gouvernement plutôt que « d'un juge entre ses agresseurs et lui. >> La diminution sensible du crédit de la magistrature dans la dernière période de l'Empire avait été la conséquence de cette erreur gouvernementale.

Il s'agissait maintenant de mettre à profit cette expérience et de rendre à la magistrature la plénitude de son autorité, en lui restituant l'intégrité de son indépendance. Grande tâche assurément et bien digne de l'Assemblée nationale de 1871, l'une des plus sincèrement libérales et l'une des plus malheureuses que nous avons vues en France ! Arthur Desjardins n'hésita pas à apporter à l'œuvre entreprise la contribution de ses réflexions personnelles. Prenant pour base le projet de la commission, il écrivit au mois d'Octobre et de Novembre 1871, dans un journal politique, une série de lettres où il passait en revue toutes les questions alors controversées : l'élection des juges, la nomination par le pouvoir exécutif, l'obligation du concours à l'entrée de la carrière, le droit de présentation des compagnies judiciaires, l'avancement, la mise à la retraite, le conseil supérieur de la magistrature. Il y adhérait, avec quelques réserves de détail, à toutes les dispositions qui avaient pour but de limiter l'action du pouvoir ministériel, dans le recrutement et clans le gouvernement du personnel judiciaire.

Oe sont, en définitive, les mêmes conceptions qu'il a

exposées plus tard soit dans l'un de ses articles de la Revue des Deux-Mondes, sur la Magistrature élue, soit dans le chapitre de son livre de la Liberté politique dans les États modernes qui traite de l'indépendance des juges. Il n'a jamais varié sur le principe de toutes ces réformes. << Un pays civilisé ne peut pas se passer de « juges.... Il peut encore moins se passer déjuges qui « rendent la justice.... Les partis politiques... arrivent << à classer tous les citoyens en deux camps : qui n'est « pas pour eux est contre eux.... Le point essentiel est << que le juge ne soit pour ou contre personne.... Il n'y « a pas de magistrature si le juge n'est impartial.... << La liberté civile et la liberté politique sont égale- << ment bannies d'un pays où les lois ne sont pas appli- << quées par un corps judiciaire indépendant. >> Mais, à dire la vérité, quel réformateur timide ! que de tempéraments, que de palliatifs, que de transactions ingénieuses pour sauver la plus grande partie du pouvoir ministériel, quand il aurait fallu tout tenter, sinon pour l'abattre, du moins pour le réduire au point où il ne pourrait rendre que des services ! Et les esprits les plus novateurs en 1871 en sont tous là. C'est à regret et avec peine qu'ils préparent des liens pour les ministres « intelligents, fermes, intègres, laborieux >>, dans la crainte, peut-être chimérique, qu'il puisse un jour y en avoir d'autres ! Ils n'osent pas refaire des corps judiciaires : ils ont peur de voir s'élever, à la faveur du droit de présentation des compagnies, un véritable pouvoir, rival' du pouvoir ministériel, qui serait exposé à céder aux influences régionales, à l'esprit de coterie, au népotisme, toutes choses inconnues, comme on sait, place Vendôme ! On sent que, si on les pressait un peu, ils se contenteraient du principe constitutionnel de l'inamovibilité et de la fermeté morale,

qu'ils savent héréditaire dans la magistrature. Tant il est vrai que l'organisation judiciaire rêvée par le chancelier Maupeou, pour faire échec à l'intolérable ingérence des Parlements dans l'administration générale du pays, a été profondément enracinée par la main puissante de Napoléon dans le sol de la société nouvelle, puisque, au bout d'un siècle et quand il n'y a plus même l'ombre des Parlements, nous éprouvons tant de difficultés à l'approprier aux besoins de libre justice d'une démocratie maîtresse d'elle-même !

Le projet d'Arthur Desjardins atténuait celui de la commission, lequel atténuait celui de M. Bérenger. Si circonspectes qu'elles fussent, ces réformes furent jugées encore trop audacieuses ; elles furent emportées dans le trouble d'une Assemblée qui connut tous les avortements : en fait de réformes judiciaires, nous n'avons vu aboutir que la loi de 1883 et nous n'entendons plus parler aujourd'hui, sous un régime de liberté, que de serrer de plus près les fers qui attachent la magistrature au pouvoir ministériel.

L'intervention d'Arthur Desjardins dans ces importants débats n'en fut pas moins remarquée. Elle attira sur ses services l'attention de M. Dufaure, qui le nomma, en 1873, procureur général à Douai. Il quitta bientôt ce poste pour celui de Rouen, où il resta à peine quelques mois. M. Dufaure, revenu au pouvoir, vint l'y chercher en 1875 pour le nommer avocat général à la Cour de cassation. Il arrivait ainsi à quarante ans, dans la plénitude de son talent et de ses forces, précédé d'une flatteuse renommée, à ces fonctions qui avaient été l'ambition de sa vie et qui sont assurément parmi les plus belles de la magistrature française.

Des deux fonctions principales du ministère public qui consistent, l'une à mettre en mouvement l'action

publique, l'autre à requérir et à conclure devant les tribunaux, le ministère public près la Cour de cassation n'exerce que la seconde, mais avec une ampleur que les autres juridictions ne connaissent pas. Entendu dans toutes les affaires, grandes ou petites, il prépare toutes les décisions à la suite du rapporteur qu'il contrôle et des avocats qu'il départage. C'est lui qui est le pivot de l'institution. Organe de la loi, il ne l'est nulle part autant que devant les juges chargés exclusivement de l'interprétation de la loi. Ailleurs, il la défend contre les délits qui la bravent ; là, contre les erreurs ou les sophismes qui la déforment. Placé au point central où aboutissent les doctrines de l'École et la jurisprudence des Tribunaux, tantôt il surveille et redresse les déviations qu'elles impriment à l'idée juridique, tantôt il seconde les progrès qu'elles font faire à l'équité générale. Il représente la doctrine vivante, en contact avec les faits, au moment où elle va s'incorporer dans une jurisprudence qui aura demain l'autorité de la loi elle-même. Si vous voulez vous rendre compte de cette magistrature et de l'éloquence qui lui est propre, ouvrez les quatorze volumes qu'a publiés le procureur général Dupin. Vous y verrez le rôle que peuvent jouer la raison, la logique, l'esprit, la verve, la bonne humeur même, dans cette œuvre originale d'une jurisprudence entièrement dégagée de la préoccupation des faits particuliers; — ou encore, remontez jusqu'au lendemain du Code civil, au confluent du droit ancien et du droit moderne, et parcourez dans les questions de droit du procureur général Merlin ces conclusions d'une substance si forte, si achevée, d'une rigueur de raisonnement si impeccable, j'allais dire si implacable, qu'il écrivait de la même plume tranquille avec laquelle il avait rédigé la loi

des suspects et le décret sur les tribunaux révolutionnaires.

En 1875, le successeur du procureur général Merlin était M. Renouard. Libéral sous la Restauration, conservateur sous le Gouvernement de Juillet, philosophe autant que jurisconsulte, procureur général de l'éphémère Haute-Cour de justice de 1851 que la force avait dispersée à peine réunie, M. Renouard avait été arraché malgré lui à la retraite et nommé par M. Thiers au poste vacant par la mort prématurée de Paul Fabre, comme le représentant toujours actif dans sa verte vieillesse de cette politique modérée qui aurait dû, sous les républiques ou sous les monarchies, servir de transaction entre tous les partis depuis le commencement du siècle, et aussi comme un de ces compagnons d'armes dont l'entourage lui donnait l'illusion de la perpétuité de leur jeunesse commune. Autour de ce chef respecté, que de collaborateurs dont les noms sont intimement liés à l'histoire de la Cour de cassation ! M. Bédarrides. alors premier avocat général, plus tard président de la Chambre des requêtes, dont nul n'a pu oublier le grand air de dignité, la haute raison, l'équité supérieure qu'enveloppait comme à flots l'esprit charmant de l'homme du monde ; M. Charrins, la grande parole de ce Parquet, aussi éloquent dans les discussions purement juridiques qu'il l'avait été dans les procès criminels, jaloux par-dessus tout de son indépendance qu'il abritait d'une manière un peu farouche dans une vie très retirée, avec l'amour des lettres et toutes les délicatesses d'une âme douce autant que fière ; M. Reverdi on, ancien maître des requêtes au Conseil d'État de l'Empire, victime de la plus inique des révocations pour avoir été suspect de vouloir conclure, comme commissaire du gouvernement, à la compétence judi-

ciaire dans l'affaire des biens de la famille d'Orléans, également versé dans le droit administratif et dans le droit civil qu'il se plaisait à éclairer l'un par l'autre ; M. Babinet, esprit original, érudit, passionné pour toutes les curiosités du droit, mais plus encore pour les problèmes de la science pénale qui captivaient, qui captivent encore son âme ardente et religieuse ; M. Thiriot, enfin, un magistrat modeste, appliqué à ses devoirs, qui trouvait le moyen de se distinguer par son bon sens laborieux, autant que d'autres par leur science et leur éloquence.

Je me souviens encore du sentiment de curiosité, d'ailleurs très sympathique, qui accueillit la jeune renommée d'Arthur Desjardins quand il prit place au milieu de cette brillante phalange. Comment allait-il affronter une épreuve aussi redoutable que de se mesurer avec de tels collègues? Nous fûmes vite rassurés, il ne fut inférieur à aucun. Sur ce terrain nouveau et particulier de la discussion juridique pure, il entra pour ainsi dire de plain-pied et comme porté par le courant de ses études et de ses tendances. Il débuta, selon l'usage, devant la Chambre criminelle. Mais bientôt, par suite de changements dans le personnel du Parquet, il fut attaché à la Chambre civile où, pendant de longues années, son service a alterné tous les quinze jours avec celui du premier avocat général Charrins.

Il s'y montra, tout d'abord et avant tout, d'une conscience poussée jusqu'au scrupule dans la préparation de ses conclusions. Rien ne lui échappait dans l'étude d'une question ou d'un dossier, aucun texte, aucun argument, aucune théorie, aucun précédent de jurisprudence. Il avait tout fouillé, tout exploré, même ce qui ne l'avait pas été avant lui, et on pouvait être

sûr qu'après lui il n'y avait plus rien à découvrir. Comme tous les jurisconsultes de race, il aimait à remonter aux sources, aux origines lointaines des textes, à ces monuments primitifs que le temps a recouverts d'une poussière sacrée. On peut assurément juger et même conclure sans cette immense recherche. Nous avons vu des exemples du système inverse, et il faut reconnaître qu'un esprit droit et sain, se mettant directement en présence des faits et des princip* dégageant de tous les accessoires qui l'embarrassent, a quelques chances d'arriver aux solutions justes qui sont, en général, les solutions simples. Mais la conscience d'Arthur Desjardins était plus exigeante : elle n'aurait pas été en repos s'il n'avait pas, à l'aide de ce pénible travail préparatoire, mis en balance et toutes les raisons contraires, à moins que, par un inconvénient de son système, elle ne restât quelquefois troublée jusqu'à la décision finale. Avec quelle sincérité il confessait alors publiquement ses hésitations, ses anxiétés, son chagrin d'avoir poursuivi avec tant d'efforts la certitude sans l'atteindre ; sa crainte d'avoir participé à une œuvre de justice, sans être sûr d'avoir fait triompher la justice !

Sa méthode d'exposition et de discussion montrait, du moins, que, lorsqu'il se croyait en possession de la vérité, il savait la tenir fortement et la faire pénétrer dans les esprits. Ses conclusions, dont beaucoup ont été reproduites dans les recueils de jurisprudence, n'avaient rien de l'allure classique. Quand il se levait à l'audience, par une sorte de mouvement prompt et décidé, ses notes à la main, on sentait, dès les premiers mots, que c'était un jurisconsulte pratique qui allait parler d'affaires et qui n'avait pas de temps à perdre. Aucun exorde, aucun récit des faits : un court exposé

des données du problème juridique à résoudre, et il entrait aussitôt en matière ; il allait droit à la raison qu'il jugeait décisive, à l'objection qui l'embarrassait, au précédent qu'on lui opposait ou qu'il invoquait à son tour ; il découpait le plus souvent ses développements, à la façon des sermonnaires, et dans ce cadre, souvent ingénieux, il accumulait toutes les ressources de son érudition et de sa dialectique ; on croyait à chaque instant la question épuisée, elle ne l'était pas encore : des points de vue nouveaux se succédaient et s'enchaînaient les uns aux autres ; la discussion se répandait, comme par une série de déversements inattendus, sur des espaces encore inexplorés ; elle se terminait, enfin, par une brève conclusion, quand la démonstration lui paraissait complète. Les auditeurs de hasard qui visitaient notre Grand'Chambre cherchaient peut-être quelle était cette éloquence sans solennité et sans métaphores : c'était l'art de dire d'une façon juste et appropriée à ses auditeurs nécessaires les raisons qui tendaient à les convaincre. Arthur Desjardins n'avait, à l'audience, aucune préoccupation de la forme littéraire : « J'ai désappris, disait-il un jour, la langue des lettres à force de parler la langue des jurisconsultes. >> C'était trop de modestie et pour lui et pour les jurisconsultes. La vérité est qu'il parlait aussi bien l'une que l'autre et qu'il savait, à l'occasion, relever et colorer sa démonstration scientifique par quelque citation d'un grand écrivain français ou latin, ou par quelques-unes de ces images qui donnent à l'argument tout son relief et, pour ainsi dire, toute sa pointe. Il savait aussi, quand il le fallait, porter le débat sur ces hauteurs où la raison pure, en pleine lumière, semble parée des grâces de l'imagination. Mais, avant tout, c'était un homme d'action qui mar-

chait à un but précis et qui visait à conquérir non les applaudissements, mais les votes.

Jamais avocat général n'a été moins désintéressé de son opinion. Il ne connaissait pas la douceur philosophique de la résignation aux opinions d'autrui. Une fois la sienne fixée, il la défendait contre tout le monde, contre les avocats, contre le rapporteur, contre la Cour elle-même, et, à plus forte raison, contre les influences extérieures. << On assure, disait-il un jour à la << chambre civile, qu'il s'est formé dans l'opinion « publique, à propos de cette affaire, un courant « irrésistible. Suivant l'exemple que vous m'avez << constamment donné, je ne chercherai pas à plier << le droit aux exigences passagères de l'opinion : je << vous proposerai de l'appliquer dans toute sa pureté, « dans toute sa sincérité. C'est, d'ailleurs, mon rôle << naturel, et je n'y faillirai pas. >> S'il était battu, ce qui lui arrivait comme à un autre, moins, il est vrai, qu'à un autre, il tenait à ce qu'il fût constaté que l'arrêt avait été rendu contrairement à ses conclusions, et, généralement, il en faisait le lendemain confidence à la Gazette des Tribunaux. Xon certes par amourpropre et parce qu'il regrettait un effort stérile, mais par amour de la justice et parce qu'elle ne lui paraissait pas satisfaite ; et c'est là encore un des traits saillants de son caractère. Il n'aimait pas la justice à moitié. Ce n'est pas à lui qu'il aurait été besoin de rappeler cette grande parole de Bossuet, que « c'est << trahir la justice que de travailler faiblement pour << elle >>. Il ne mérita jamais ce reproche, pas plus que celui de l'aimer faiblement.

Il avait, de plus, en toute matière, en droit civil, en droit public, en droit commercial ou maritime, des doctrines personnelles très arrêtées, qu'il cherchait à

introduire dans la jurisprudence, et dont le succès ou l'échec lui était également sensible, ainsi qu'il convient à un bon jurisconsulte. On dit souvent que le magistrat est le serviteur de la loi et qu'il ne doit pas avoir d'autres principes que ceux de la loi qu'il applique. Serviteur, soit : mais, de même qu'il y a des serviteurs qui corrompent leurs maîtres, il y en a aussi qui les améliorent. Le préteur romain qui faisait pénétrer la morale stoïcienne dans le formalisme étroit de la loi des xn tables n'était qu'un serviteur éclairé de la loi. Il ne faut pas croire que le rôle du préteur soit fini dans nos législations modernes si minutieuses et si complexes. A chaque instant, il intervient de nouveau, et on pourrait citer nombre de matières où les créations prétoriennes de la jurisprudence ont suppléé ou devancé les progrès de la loi positive. L'œuvre judiciaire ainsi entendue constitue une œuvre éminemment personnelle, sur laquelle la valeur de l'homme, ses principes permanents, l'orientation générale de son esprit ont une influence considérable. C'est ainsi que la comprenait Arthur Desjardins. La jurisprudence lui apparaissait comme le moyen, non seulement de maintenir la loi, mais encore de la rendre meilleure, plus équitable, plus libérale, toutes les fois qu'elle ne formait pas un réseau impénétrable aux idées qui lui étaient chères.

Tant de conscience, tant de travail, tant de services n'ont pas reçu leur récompense. Arthur Desjardins était entré à la Cour de cassation comme avocat général : il l'est demeuré jusqu'à sa mort. Lors de la mise à la retraite de M. Charrins, en 1890, il semblait qu'il dût être nommé premier avocat général : le poste fut supprimé alors sous prétexte d'économie.

C'est qu'il était devenu suspect au gouvernement nouveau. Non qu'on pût critiquer dans une mesure

quelconque son attitude ou son langage, qu'il s'est toujours attaché à rendre conformes à ses devoirs professionnels. Il servait la Eépublique avec la même loyauté qu'il avait servi l'Empire, ou plutôt il servait, avec le même dévouement, la justice, toujours la même sous les régimes qui passent. Il n'avait, d'ailleurs, aucune objection de principe contre la forme républicaine. Loin de faire mystère de ses idées politiques, il les a exposées dans son livre Sur la liberté politique dans V État moderne, qui est un résumé lumineux et substantiel des doctrines de l'école libérale de Benjamin Constant à Tocque ville et à Jules Simon. Était- il << centre droit » ou << centre gauche >> ? Je l'ignore et je me ferais, d'aillenrs, scrupule de me servir d'expressions qui ne sont plus intelligibles. Ce qui est certain, c'est qu'il était de cette espèce, de plus en plus rare, d'esprits arriérés qui demandent d'abord à tout gouvernement la liberté commune, qui ne croient pas être libres par cela seul qu'on est en république, pas plus qu'ils ne se croiraient opprimés par cela seul qu'ils vivraient sous une monarchie, qui jugent de la valeur respective des gouvernements, non pas par leur étiquette, non pas même par les satisfactions qu'ils donnent aux appétits de leurs partisans, mais par la manière dont ils assurent les droits de leurs adversaires. En somme, si on lui avait demandé quel était le gouvernement de son choix, il aurait répondu, en magistrat : celui où il y a le plus de justice ; et si on avait insisté pour savoir quel était, à son sens, le plus juste, il aurait ajouté : le plus libre. Comme beaucoup de Français, lassés de tant de désillusions et d'incertitudes, il aurait préféré une monarchie constitutionnelle, accepté une république libérale.

Mais ce qu'il n'acceptait pas, sous n'importe quel

régime, c'était l'invasion de la politique dans le domaine réservé à la justice. Monarchie ou république, il n'était pas disposé à plier son opinion sur une question contentieuse aux intérêts particuliers d'un gouvernement quelconque. Cela a suffi pour arrêter sa carrière, et je puis dire la date à laquelle elle s'est arrêtée. C'est exactement le 23 Octobre 1880. C'est ce jour-là qu'il a été remplacé purement et simplement comme commissaire du gouvernement auprès du tribunal des Conflits en même temps que le premier avocat général Charrins, à la veille de l'audience où ce haut tribunal était appelé à se prononcer sur les arrêtés qui avaient enlevé leurs juges aux religieux chassés de leurs demeures. Personne n'avait osé demander à l'un ou à l'autre dans quel sens ils allaient conclure, ni ce qu'ils pensaient de ces violences administratives, mélange innommable d'effractions destructives et de scellés conservatoires, qui étaient alors une nouveauté sans exemple, et qui sont aujourd'hui passés à l'état d'habitude dans notre France régénérée par les principes de 1789 ; mais, comme M. Reverchon, ils avaient été soupçonnés de vouloir conclure à la compétence de l'autorité judiciaire. A partir de ce jour, ils n'avaient plus à rien à espérer. Les deux magistrats subirent cette disgrâce sans se plaindre ; i)s reprirent, le lendemain, leur labeur quotidien à peine interrompu, et ils restèrent simplement au service de la justice, sous les chefs successifs qui leur furent donnés, acceptant sans regrets de demeurer au second rang, quand ils avaient tant de titres pour être au premier.

D'autres satisfactions ont compensé, pour Arthur Desjardins, les déceptions de sa carrière. Il fut nommé, en 1882, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, en remplacement de M. le président

Massé; il suffit d'ouvrir le Recueil des séances et travaux de cette Académie pour se rendre compte de la place considérable qu'il y a occupée dès le premier jour. Ses rapports écrits ou verbaux, ses communications sont innombrables. Tout l'intéresse, tout le passionne, l'histoire, la diplomatie, les législations étrangères, le di.oit public, le droit international. Ses lectures portent indifféremment sur l'ambassade de Vergennes à Constantinople, sur la constitution russe, sur le Code de procédure roumain, sur le socialisme de Proud'hon, sur la guerre sino- japonaise. Et, dans tous ces travaux, quel que soit le sujet, c'est la même ampleur de connaissances, la même solidité d'érudition, la même autorité dans la pensée et dans l'expression. Ceux qui admiraient l'extraordinaire application qu'il apportait dans ses fonctions d'avocat général se demandaient, avec une sorte de terreur, par quel prodige il pouvait entreprendre des tâches si variées et si accablantes. C'est au jurisconsulte de droit maritime et international que l'Institut avait ouvert ses portes. Le premier volume de son Traité de droit commercial maritime parut en 1878, et le neuvième et dernier en 1890. L'ouvrage est devenu promptement classique. On y trouve réuni, sous la forme d'un commentaire du Code de 1807, tout ce qui a été écrit depuis deux siècles, en France et à l'étranger, sur le droit maritime. Arthur Desjardins a repris, à l'égard de ce Code, l'œuvre de Valin et d'Emerigon à l'égard de l'ordonnance de 1681, en y ajoutant deux éléments nouveaux : une comparaison très étudiée des législations étrangères et l'exposé complet des améliorations dont la nôtre est susceptible. Personne n'a su tirer un meilleur parti de ce que nous appelons la législation comparée, et il est vrai que, dans aucune matière juridique, elle n'est aussi bien à sa

place que dans le droit maritime, qui est fondé, en grande partie, sur des usages et qui touche constamment aux rapports de toutes les nations entre elles. Quand on voit ce qu'est devenu le commerce du monde, sous l'influence des grandes découvertes de la navigation à vapeur et du télégraphe, ne semble-t-il pas que le premier effort du jurisconsulte et du juge doive être d'établir une sorte d'unité de jurisprudence internationale, toutes les fois qu'elle est compatible avec les textes? Mais cette unité de jurisprudence n'est ellemême que la préface de l'unité de législation, vers laquelle marchent toutes les nations maritimes, vers laquelle nous marchons en France d'un pas plus lent que les autres, s'il est permis de dire que nous marchons, quand nous maintenons dans son ensemble une législation qui date d'un siècle et qui n'est elle-même que la reproduction à peu près textuelle de l'ordonnance de 1681, faite pour les galions de Louis XIV, laquelle à son tour avait résumé les usages maritimes contemporains des caravelles de Christophe Colomb. Le jour où les pouvoirs publics voudront en reprendre la revision, le Traité de droit commercial maritime d'Arthur Desjardins fournira au législateur tous les éléments d'une codification pratique et libérale.

Dans le droit international, il n'a rien écrit de comparable à ce traité ; mais il a publié dans les revues et dans les recueils spéciaux de nombreux articles sur tous les grands conflits contemporains, de droit international privé ou public. Toutes les fois qu'un conflit de ce genre a surgi sur un point quelconque du globe, il l'a étudié en magistrat, avec le même soin et les mêmes procédés qu'il employait pour les affaires de son service. Qu'importe que ce soient des États ou

des individus qui se querellent ! S'il y a des traités internationaux en cause, ce sont les règles de l'interprétation des contrats qui seront applicables ; s'il n'y en a pas, ce sont celles de la morale naturelle. Les principes supérieurs du droit ne varieront pas, à ses yeux, avec l'importance des parties. Voici, par exemple, en 1892, le Gouvernement roumain et le Gouvernement hellénique qui sont en procès sur la compétence du Tribunal consulaire hellénique de Bucarest pour le règlement de l'opulente succession Zappa. Il établit dans le Journal de droit international privé, contre une consultation de jurisconsultes de Berlin, à l'aide des textes de la législation roumaine et des règles du droit public européen, que les tribunaux roumains sont incompétents et que, dans ce conflit, à la fois diplomatique et judiciaire, tous les droits sont du côté de la Grèce. Les États-Unis, en 1896, manifestent-ils l'intention d'aller ouvertement au secours de l'insurrection cubaine, après l'avoir favorisée si longtemps en secret sous le couvert d'une amitié absolue avec l'Espagne : il proteste, dans la Revue de Paris, en invoquant les règles internationales admises par les États-Unis eux-mêmes contre une intervention armée qui est sans honneur et sans excuse. La guerre menacet-elle d'éclater entre la toute-puissante Angleterre et l'héroïque Transvaal, il discute, devant les lecteurs du Correspondant, les termes des conventions de 1881 et 1884 et démontre jusqu'à l'évidence, contre les subtilités des jurisconsultes britanniques, que la République transvaalienne possède, tout au moins dans son régime intérieur, une entière indépendance qui lui permet de régler, à elle seule, les droits des étrangers comme ceux de ses nationaux. C'est ainsi qu'il intervient partout où les traités, les règles internationales,

la bonne foi, l'honneur des peuples sont en péril, moins en apôtre de la paix qu'en défenseur du droit universel, comme pourrait le faire un avocat général au Tribunal du droit des gens. — Simples écrits, assurément, qui n'ont pu arrêter ni la démocratie triomphante de Washington, ni l'impérialisme déchaîné de la libre et sage Angleterre ! Mais c'est à force de protestations stériles des jurisconsultes que s'élève et que s'épure la justice internationale.

Personne ne croyait plus fermement qu'Arthur Desjardins au triomphe définitif de cette justice. Sa foi robuste ne se laissait pas décourager par le spectacle des iniquités ou, pour employer son expression, des crimes internationaux qu'il n'avait pas pu prévenir. En dépit de tous les coups de force, l'histoire des dernières années du siècle était, à ses yeux, un gage d'espérance.

Dans un de ses rapports à l'Académie des sciences morales, il a décrit, avec l'abondance et la précision de détails qui lui étaient habituelles, ce mouvement d'opinions tout récent et déjà d'une puissance singulière qui pousse le monde civilisé vers la solution pacifique des conflits internationaux. Il nous le montre commencé par les philosophes, les publicistes, les rêveurs, et, à leur suite, par les sociétés de toute origine qui s'en vont, à travers les démocraties industrieuses, chantant le cantique du travail et de la paix : non sans beaucoup d'illusions, — car l'esprit de conquête n'est pas près de disparaître du cœur des peuples forts, — et non sans quelque imprudence, si elles risquent de diminuer dans le cœur des peuples vaincus l'idée de la patrie, l'orgueil du sacrifice et le sentiment de la gloire. Puis, les jurisconsultes sont entrés en scène : ils ont prodigué les écrits, les revues, les cou-

grès ; ils ont créé, avec un sens très pratique, des institutions scientifiques pour remettre au point, après trois siècles d'épreuves, au moyen d'une collaboration commune, l'œuvre individuelle de Grotius sur le droit de la guerre et de la paix, et pour essayer de donner au droit international, qui est le droit coutumier par excellence, les avantages d'un droit positif, à savoir des formules précises et des juges. Les gouvernements se sont associés à leur tour aux rêves des philosophes et aux conceptions des jurisconsultes. L'arbitrage volontaire est entré largement dans la pratique diplomatique, tout au moins pour les conflits secondaires : des traités d'arbitrage général ont même été conclus entre des nations que ne divise aucun intérêt essentiel. Et voici, enfin, au moment où se couche ce siècle né dans le cliquetis des armes et qui semblait voué à la guerre universelle, voici que le chef d'un des plus grands empires du monde convoque solennellement, au milieu des eaux dormantes de La Haye, une conférence internationale, destinée à limiter les armements et les budgets militaires, à faire pénétrer un peu plus d'humanité et de courtoisie dans les duels des peuples, et à élever au-dessus de leurs querelles sans cesse renaissantes une juridiction permanente, qui substituerait désormais aux chances aveugles de la force des jugements conformes aux lois. Arthur Desjardins ne se contentait pas de suivre attentivement ces progrès mémorables : il en était, à son rang, l'un des ouvriers les plus actifs et les plus sagaces. Aux sociétés de la paix, il faisait souvent entendre des conseils utiles. Vice-président de l'Institut de droit international, il portait en 1897, au Congrès de Copenhague, les doctrines généreuses des jurisconsultes français. Quand l'appel du tzar Nicolas II émut brusquement le monde,

il fut l'un des premiers à en saluer l'initiative hardie. Après la clôture des travaux de la Conférence, il multiplia les articles, les communications à l'Académie, les discussions publiques, pour mettre en relief les résultats obtenus, sans les diminuer, mais sans les surfaire, disant avec sincérité les échecs partiels qui étaient inévitables, montrant aussi avec autorité l'impulsion féconde que les vues échangées, les vœux émis, les conventions signées entre tous les États civilisés allaient imprimer désormais aux idées de paix et aux idées de justice, indissolublement unies les unes aux autres. << La Conférence, disait-il, n'a pas écrit le livre de la << Paix, mais elle en a écrit la préface >>, et l'expression était juste, quoi qu'en aient dit les censeurs sévères qui lui reprochaient de n'en avoir pas même écrit le titre. Il pouvait aussi se rendre ce témoignage que, dans cette préface, il y avait quelques mots qui venaient de lui.

L'éclat de ces publications l'avait placé si haut dans l'estime des gouvernements européens qu'il avait été choisi, en 1898, comme arbitre unique entre la Belgique et l'Angleterre dans une contestation qui, à vrai dire, ne pouvait guère leur mettre les armes à la main. Il s'agissait de l'expulsion par le Gouvernement belge d'un sujet anglais qui était venu fomenter une grève à Anvers. Le droit d'expulsion n'était pas contesté, mais le Gouvernement anglais soutenait que son protégé n'avait pas été traité avec les égards nécessaires, qu'il avait été arrêté avant toute mise en demeure, écroué dans la prison affectée aux prévenus de délits de droit commun, détenu vingt-deux heures dans une cellule humide, malpropre, insuffisamment aérée, et qu'un pareil traitement, contraire au droit international, avait déterminé chez cet intéressant agita-

teur des troubles nerveux pour lesquels le Gouvernement anglais réclamait une somme assez ronde. Les deux gouvernements, ne pouvant terminer ce gros différend à l'amiable, avaient résolu de le remettre à la décision arbitrale d'un jurisconsulte étranger. << Notre choix, écrivirent- ils à Arthur Desjardins, s'est << porté sur vous, Monsieur l'avocat général. Parmi << les savants éminents que distinguent une connais- << sance approfondie du droit international et l'élé- << vation du caractère, aucun autre n'a paru mieux << qualifié pour s'acquitter de ce mandat. >> Arthur Desjardins répondit à cette confiance en traitant cette affaire comme il les traitait toutes. Un autre se serait peut-être borné à' lire et à peser les mémoires produits par les deux parties. Il se transporta à Anvers, entendit des témoins, se fit ouvrir les cellules de la prison, examina les murs, le sol, les lits, les couvertures, compulsa les registres et les règlements, bref, acquit la conviction que le Gouvernement belge avait traité le courtier en grèves comme un honnête homme et débouta le Gouvernement anglais. Je ne sais si Grotius ou Puffendorf ont jamais été investis d'un mandat aussi honorable.

La sentence était signée : Arthur Desjardins, membre de l'Institut de France et de l'Institut de droit international, avocat général à la Cour de cassation. A tous ces titres, il aurait pu en joindre un autre, moins connu, plus modeste, peut-être aussi plus inattendu, celui de président de la Ligue contre l'athéisme ; et cette dernière particularité de son existence va nous permettre de pénétrer plus avant dans les profondeurs de son âme. N'est-ce pas Sainte- Beuve qui a écrit qu'on ne connaît bien l'homme qu'on étudie que si l'on sait quelle a été sa religion? Je dirais

volontiers, en employant la même formule, qu'on ne connaît bien un magistrat que si l'on sait à quelle source il puise la justice. La jurisprudence des Parlements et la vie des parlementaires au xviir3 siècle s'expliquent en grande partie par l'étroitesse des conceptions gallicanes et jansénistes. La religion d'Arthur De s jardins, était infiniment plus large. Catholique fervent, il n'avait pas hésité à s'associer à une Ligue qui n'est ni juive, ni protestante, ni catholique, ni même simplement spiritualiste, qui est tout cela ensemble et qui, au nom de toutes les religions et de toutes les croyances, lutte contre un mal profond et incalculable, l'extinction progressive dans nos sociétés modernes, par négation ou par ignorance, de la notion fondamentale d'un Dieu père des hommes et créateur de toutes choses. Cette Ligue a été fondée, il y a quinze ans environ, par un philosophe, M. Adolphe Franck, qui était un homme de cœur et de foi et que, à l'ardeur de sa parole et à l'éclair de ses yeux, on aurait pu prendre pour un prophète d'Israël. Quand M. Franck mourut, en 1894, ses collaborateurs ne crurent pas pouvoir mieux faire que de confier à un jurisconsulte la direction d'une œuvre qui, bien qu'inaugurée par un philosophe, est encore plus sociale que philosophique. Arthur Desjardins ne s'est jamais engagé dans aucune entreprise avec plus d'entrain, et je dirai presque d'enthousiasme. N'était-ce pas une autre manière de servir la justice et la paix que d'essayer de rouvrir au fond de quelques âmes la source de toute paix et de toute justice? Et si obscure, si incertaine que fût la tentative, y avait-il un devoir social plus élevé et plus pressant que cette propagande, ou, si l'on veut, cette protestation contre un tel élément de décadence et de ruine ?

Dès qu'il eut pris possession de la présidence, il s'employa avec son activité ordinaire à tout renouveler. Il réforma le comité de direction, y fit entrer des membres nouveaux; il réorganisa le Bulletin, il développa les conférences qu'il présidait presque toujours lui-même ; il trouva en outre, chaque année, à travers ses obligations multiples, le temps nécessaire pour traiter un ou deux sujets, de Tordre le plus varié, qu'il ramenait avec un art très subtil à la même conclusion. Si l'athéisme avait pu être vaincu, on lui devrait cette victoire. Mais que peut peser l'action d'une ligue de cette nature sur une société affairée et sceptique, qui est toujours prête à redire ce que répondait le fondateur d'une de nos grandes revues à un jeune philosophe qui lui soumettait un article sur Dieu : ><< Inutile, le sujet manque d'actualité. >> Que de fois, à l'issue de ces conférences où se pressait un public d'élite, Arthur Desjardins n'a-t-il pas exprimé le regret de ne pouvoir réunir autour de sa parole ceux dont il avait tant souhaité qu'elle fût entendue ! Comme il aurait voulu, en particulier, atteindre l'âme du peuple, avoir devant lui, dans son auditoire, non pas seulement quelques privilégiés de la fortune, quelques collègues de la Cour de cassation, ou quelques femmes généreuses, mais quelques-uns de ces pauvres gens qui peinent, qui souffrent et qui pleurent, sous le fardeau d'une nature impitoyable ou d'une civilisation imprévoyante, qui marchent le front courbé sur leur sillon, et qui ignorent qu'en levant seulement leurs regards vers la voûte du ciel, ils pourraient en faire descendre la force, l'apaisement et l'allégresse ! Comme il aurait été heureux de faire parvenir à des cœurs brisés, à des êtres broyés par des forces aveugles, à tous ceux qui ne voient de refuge que dans le néant,

ce cri de consolation et d'espérance par lequel il résumait une conférence sur les découragements de l'humanité : << Il n'y a qu'un frein, c'est Dieu. Il n'y a qu'un « remède, c'est Dieu. Il faut que les désespérés soient << assistés par l'image du Père qui est au ciel, qu'une << voix secrète et puissante leur dise : Attendez, Dieu << est là ! Il est la suprême espérance ! Laissez ses << volontés s'accomplir en vous fiant à sa justice ! >> Le moment approchait à grands pas où il allait être obligé de s'appliquer à lui-même ces fortifiantes paroles. Dans le courant de l'été de 1899, sa santé, jusqu'alors vigoureuse, reçut une première et grave atteinte. Pliait-il tout à coup sous le poids d'un labeur au-dessus de ses forces? Ou commençait-il simplement à épuiser cette provision de vie que chacun de nous apporte en naissant? C'était, en tout cas, un avertissement et comme le premier vacillement d'une flamme qui allait s'éteindre dans tout son éclat. Des soins empressés, une saison à Vichy, le repos des vacances judiciaires le remirent à peu près sur pied. Mais, dès la rentrée, le mal s'aggrava, les traits s'altérèrent, les souffrances furent plus vives. Il dut, au cœur de l'hiver, revenir à Vichy. Il lui semblait qu'il allait encore y boire à longs traits la guérison. Ce n'est pas sans raison que les Anciens plaçaient auprès de toutes les sources médicinales des dieux protecteurs et des autels où s'allumait l'espérance. Quand il en revint et qu'il reprit son service, nous fûmes épouvantés ; l'amaigrissement s'était accentué encore, la voix était sourde, le regard s'était comme voilé de mélancolie. Il n'en continua pas moins à venir aux audiences, comme s'il avait mis quelque coquetterie à montrer toute la lucidité et toute la vigueur de son intelligence dans le dépérissement croissant de ses forces. Il n'en fut pas moins

assidu aux séances hebdomadaires de l'Académie. Il n'en persista même que davantage à mettre au jour, avec une sorte de fièvre, les pensées diverses qui l'agitaient au milieu de ses souffrances.

Dans cette période de quelques mois qui s'écoula entre les premières atteintes et l'opération qu'il dut subir, on ne compte pas moins de six grands articles de revue sur les sujets les plus divers. En Octobre 1899, au moment où éclatait la guerre du Transvaal, il publiait une lettre émouvante à la reine d'Angleterre, pour la supplier, au nom du droit, d'arrêter ses troupes conquérantes. Au mois de Mars 1900, il dénonçait encore toutes les violations du droit des gens qui avaient accompagné les premiers revers des armées britanniques. Au mois de Juillet, c'était la retentissante << Robe Rouge >> qui lui fournissait l'occasion de deux longues études sur la magistrature au théâtre. Enfin, revenant au droit des gens, il faisait paraître, au mois de Décembre, deux articles, les derniers tombés de sa plume, qui constituent le plus formidable et le plus éloquent acte d'accusation contre la duplicité et la cruauté chinoises.

Quand la Revue des Deux-Mondes publia ces deux articles, il était, depuis quelques jours, étendu sur son Ht de douleurs, rue Bizet, entre les mains des chirurgiens, sous la garde suprême de celle qui avait si discrètement et si pieusement veillé sur sa vie. Jusqu'à la fin, il avait rempli son devoir, tout son devoir, tel qu'il le comprenait, envers la justice. Il ne lui restait plus qu'à souffrir et à mourir. C'est ce qu'il fit avec la foi qui avait illuminé son existence. Le 15 Janvier 1901, après deux mois d'agonie et de prières, son âme remontait doucement vers les sphères inconnues où habite la justice éternelle.

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