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BÉNÉDICTION DES RAISINS

« Bénissez, Seigneur, ces nouveaux fruits de la vigne, « que vous avez daigné amener à maturité par la rosée « du ciel, l’abondance des pluies, et par le calme et la séré- « nité de l’air, et (pie vous nous avez permis pour notre « usage de cueillir avec actions de grâces au nom de « Notre Seigneur Jésus-Christ, par lequel, Seigneur, vous « créez tous les biens, etc., comme dans le canon (1). »

A Chartres, les mss. 580 et 583 du xme siècle, 519, 523 et 581 du xiv' siècle, contiennent également ce rite.

Cette formule de bénédiction est identique dans les manuscrits cités plus haut. Elle fixe, il me semble, plusieurs points importants.

(1) In festo sancti Sixti pape et martiris. « Infra canonem benedicuntur vue noue si reperiantur mature, ex q uibus compressé datur vinum sacerdotiad ablutionem post sumptum sacrificium. Quod guident fit post hec verba canonis : Indra quorum nos consortium non estimator menti sed, venir quesumus largitor admitte. Per Christian .»

Benedictio Vu arum

« Benedic, Domine, et lios fructus noues vue, quos tu, Domine, rore celi etinundantia pluviarutn et temporuin sefenitate atque tranquillitate ad maturitatem perducere dignatus es, et dedisti eos ad vsus nostros cum gratiarum actione percipere, in nomine Domini Iesu Christi. Per quem hec omnia, Domine, semper bona créas, etc., ut in canone. »

Il n’était donc pas rare de trouver des raisins mûrs au 6 août. Une maturité exceptionnelle, se produisant à de longs intervalles, ne saurait expliquer d’une manière satisfaisante l’insertion officielle, dans le canon de la messe, d’une formule spéciale de bénédiction. Il s’agit de la maturité, non pas d’un grain séparé, mais de véritables raisins, des fruits de la vigne, cueillis par la main de l’homme, pressés pour en avoir le jus et l’employer aux ablutions.

Toutefois, en 1536, le liturgiste vendomois reconnaît qu’il est parfois difficile de se procurer des raisins mûrs à une époque si précoce. Mais ses prédécesseurs du xme siècle parlent d’une manière absolue et ne prévoient point d’exception.

« Chose remarquable, c’est à notre connaissance la seule bénédiction que la liturgie ait jamais introduite dans cette partie la plus sacrée de la messe, et nous devons conclure de suite à sa haute antiquité.

M ais ce que nous devons admirer surtout, c’est la maternelle complaisance de l’Eglise pour les travaux de la classe ouvrière et agricole. Elle fait exception pour elle à ses règles les plus invariables, elle interrompt les prières du sacrifice pour implorer sur les fruits de la terre la rosée du ciel, la pluie fécondante et la chaleur vivifiante du soleil.

Mais à quelle époque remonte cette touchante cérémonie, quelle en est l’origine, la raison d’être, la signification? Et surtout pourquoi a-t-elle été fixée au jour de sai lit Sixte, au 6 août?

Les différents auteurs qui en ont parlé répondront d’une manière plus ou moins satisfaisante à toutes ces questions. L’auteur le plus récent, le P. Cahier S. L, dans son livre curieux : Les Caractéristiques des Saints , écrit ces quelques lignes :

« Saint Sixte II (Xystus), pape et martyr, 6 août 250.—

« Je ne me souviens pas de l’avoir vu représenté tenant « du raisin. Mais une indication donnée par M. Adalbert « Daniel ( Thésaurus hymnologicus, t. i, p. 135, n° exil), « porterait à supposer que cette caractéristique a pu être « attribuée à ce pape, parce que plusieurs diocèses de « l’Allemagne avaient coutume de faire bénir, ce jour-là, « les prémices de la vigne. Il était même d’usage de dire « la messe alors avec le jus exprimé du raisin nouveau. « Chez nous, cela se pratiquait surtout pour la fête de (t son diacre saint Laurent (10 août), peut-être pour obte- « nir que le raisin fut bien cuit, par le soleil, peut-être ce aussi en mémoire des paroles qu’il adressait au pape (( en réclamant le droit de l’accompagner au martyre, lui « qui l’avait toujours assisté dans la consécration du pré- « deux sang (p. 722). »

La question, on le voit, prend de l’ampleur et se complique. Le raisin mûrit, non plus seulement en France, mais aussi en Allemagne, et l’on se sert de vin nouveau pour le saint sacrifice dans l’un et l’autre pays, au 6 août.

Lebrun de Noléon, dans ses Voyages liturgiques, écrit de son côté : <i On voit dans un missel manuscrit d’Auxerre, « ancien de 400 ans, que le sixième jour d’août, on béer nissoit les raisins nouveaux à la messe de saint Sixte, « entre la secrète et la postcommunion; il y a (comme a dans le nouveau rituel de Reims, p. 446) : Uvæ a sacer- « dote benedicende surit antequam dicatur. Per quem bec « omni a. »

Suit la formule de bénédiction identique à celle des missels de Vendôme.

Et il ajoute : « On faisait la bénédiction des raisins nonce veaux le 6 août, non à la messe de la Transfiguration, a mais à celle de saint Sixte, parce qu’on attribuait à ce

« pape la bénédiction ou prière dont on se sert pour « bénir les raisins. »

D. Martène, dans son livre précieux : De antiquis ecclesie ritibus , donne la même formule.

La bénédiction se faisait à l’endroit précis indiqué par nos missels vendomois. « Le diacre place sur l’autel, du « coté droit, près de la main droite du prêtre, des grains d de raisins dans un vase propre. Le prêtre récite la « prière et asperge d’eau bénite les grains de raisins ; « après quoi le diacre enlève de l’autel le vase de raisins « et le livre au président du chœur, qui distribue lui- « même les grains de raisins à tous ceux de l’assem- « blée qui se trouvent dans le chœur, puis à tous les « laïcs dispersés dans l’église ^ 1). »

Dans l’autre ouvrage liturgique non moins curieux : De antiquis monachorum ritibus , D. Martène nous explique le rite suivi par les religieux bénédictins :

« Cette bénédiction solennelle, dit-il, se trouve dans

« presque tous nos rituels et livres de coutumes Le

« cérémoniaire de Corbie la décrit en détail. Le custode « de l’église lave tout d’abord la grappe avec soin et la « pose dans une coupe d’argent; au moment indiqué par « les paroles : Per quem omnia , l’armoirier la dépose « avec respect sur l’autel, et le célébrant prononce les <i paroles de la bénédiction si bas qu’il ne peut être « entendu ni par le diacre, ni par l’armoirier. Après quoi « celui-ci les enlève et les remet au sacristain. Le prêtre « les distribue à table, commençant par les prieurs et « dignitaires, en réservant une part pour les serviteurs... « Mais si, à la fête de saint Sixte, on ne peut trouver de «. raisins mûrs, on les bénira dès qu’on en aura cueilli. »

(1 ) Traduction de Louis Du Broc de Segange : « Les saints patrons des corporations. »

D. Martène ajoute que cette bénédiction des raisins était très antique, aussi bien chez les Grecs que chez les Latins; ceux-ci l’ attribuent au pape Eutycien, comme le prouverait le Pontifical de Damase.

Le célèbre monastère de Gluny la pratiquait de temps immémorial.

Udalric a longuement commenté ce rite dans le livre rr, chapitre 35, des Coulâmes de Clunij. Le missel de Gluny de 1523 a conservé intacte la formule de bénédiction.

D. Martène l’a retrouvée dans plusieurs livres liturgiques de l’ordre bénédictin, dans les rituels de Saint-Apre, de Saint-Germain, de Saint-Denis, de Saint-Corneille. On cite encore le sacrafn en taire de l’église de Nevers, xie siècle, à la Bibliothèque nationale; le missel d’Auxerre, du xme siècle. Cette bénédiction se faisait à Reims (missel de 1667); à Saint-Aignan et à Jargeau, d’après un missel d’Orléans, en 1504; à Vienne, en Dauphiné, missel de 1519; à Saint-Martin, de Tours; à Saint-Vincent, de Metz, et dans toute la Lorraine. On trouve ce rite dans un manuscrit de Montmajour, dans un autre de Moissac. Le sacramentaire si précieux de Saint-Grégoire la reproduit au jour de la fête de saint Sixte (édition de 1642, par le bénédictin Ménard, p. 119). L’éditeur, dans une note, appuie son commentaire sur l 'usage ancien de l’Eglise et l’autorité des auteurs les plus graves, les martyrologes de Raban et de Notker, le concile de Carthage, le concile de Trulle, même sur les canons apostoliques qui, d’après une antique interprétation, défendaient de ne jamais offrir sur l’autel d’autres fruits nouveaux que des raisins et des épis de blé.

Enfin, cette pratique fut très usitée par les Grecs, comme le constate leur principal livre liturgique, VEucoloc/e , qui reproduit presque la même formule de bénédiction : Sub eadem fere verborum formula.

L’abbé Thiers rapporte le décret du concile du Dôme de Constantinople, qui permet de bénir les raisins pendant le sacrifice de la messe pour en donner en actions de grâces à ceux qui les auront offerts (1).

Mais la plupart des auteurs que nous avons cités ne parlent que d’une simple bénédiction; le missel rie Vendôme dit explicitement que le jus du raisin était employé pour les ablutions.

Durand de Mende, qui fut chanoine de Chartres, rapporte cette coutume telle qu’elle se pratiquait sous ses yeux, en l’attribuant à la fête de la Transfiguration , qui se célébrait aussi au 6 août, et il écrit dans Rationale, liv. vu, ch. xxn : « En certains endroits, en ce jour, on « consacre le sang du Christ avec du vin nouveau, si « on peut en trouver , ou du moins on exprime dans le « calice un peu de jus d’une grappe mûre. On bénit aussi « les grappes de raisin avec lesquelles le peuple commuer nie, et en voici la raison : Le jour de la Cène, Jésus- « Christ dit à ses disciples : <> En vérité, je vous le dis, cc je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu’à ce que « je le boive nouveau dans le royaume de mon père. » « Comme donc le mot nouveau qu’il prononça et aussi la « transfiguration, appartiennent à cette glorieuse innova- « lion que le Christ posséda après sa résurrection et dont « jouiront les fidèles. C’est pourquoi , en cette fête, on « consacre le sang du Christ avec du vin nouveau, et à rr cause de cela aussi on bénit en ce jour les grappes nou- « velles (2). »

Il y a dans ce passage plusieurs choses à remarquer; il s’agit bien de la véritable consécration du vin nouveau, et non pas d’une simple bénédiction; déplus, D. Durand

( I) Traité clés superstitions, I. u , p. 448.

(2) liaiional, traduction de Charles Barthélemy, 1854.

rattache ce rite, non à la fête de saint Sixte, mais à la fête de la Transfiguration, encore appelée fête du Sauveur. Déjà Dom Martène, dans les rites monastiques : De antiquis monachorum rilibus , avait établi cette connexion, mais sans en donner aucune preuve : ce Tu Transfigurations Üomini... beneilicanlur uvæ novæ ad missarn. » La raison donnée par Durand est-elle suffisamment plausible ?

Remarquons, en effet, que la fête de la Transfiguration ne fut définitivement établie qu’en 1456, par une bulle de Ga Mixte III. Elle n’était pas encore adoptée à Vendôme en 1536, lors de l’impression du missel; ni. à Chartres en 1500, car le missel de cette ville, imprimé en cette année, reproduit la formule de bénédiction des raisins nouveaux au jour de saint Sixte, et ne contient pas la fête de la Transfiguration.

Les continuateurs de D. Guéranger, dans Y Année liturgique, au 6 août, partagent l’avis de D. Durand. Ils citent avant tout l’opinion de Sicard de Crémone (mort en 1215). Ce dernier, dans son Mitrale, ix, xxxvm, reproduit presque mot à mot le Rat tonal, de Durand; il fait avec lui le même rapprochement; il ajoute cependant une particularité : « Si l’on ne peut se procurer de vin nouveau, qu’on « pressure au moins dans le calice un peu de raisin arrivé « à maturité, ou qu’on bénisse des grappes qui soient parti tagées au peuple. » Puis les continuateurs de Guéranger raisonnent ainsi : « On doit reconnaître que la très « ancienne benedictio uvæ des sacramentaires au jour de o saint Sixte, ne se rapporte à rien de la vie du grand « pape qui puisse justifier l'attribution. Le,s Grecs, chez « qui cette même bénédiction des raisins est aussi lixée à « la même date du 6 août, n’y ont jamais célébré que la « transfiguration du Seigneur, sans aucune mémoire de « Sixte II. »

Si l’usage était réellement importé des Grecs, nous aurions là une raison suffisante de la célébration en occident de ce rite au 6 août ; mais la forme nouvelle, ou transfiguration du Christ a-t-elle été pour les Grecs, un motif adéquat de l’union de cet usage et de la fête?

Je sais bien que plusieurs Docteurs enseignent, mais sans aucune certitude, que la Transfiguration eut lieu à la date précise du 6 août ; toutefois, malgré ce qu’en disent Sicard de Crémone et Durand, ce n’est point en ce jour que le Christ a prononcé les paroles : « Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu’à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de mon père. » (Mathieu xxvi, 29).

Mais, avouons le, ces probabilités, si faibles qu’elles soient, devaient frapper vivement la piété de nos pères.

Le Christ, à la veille de son grand sacrifice avait parlé du vin nouveau, nos vignerons par une charmante attention et une délicate prévoyance apportent au Christ transfiguré les prémices de leurs vignes, les premières grappes mûres, en expriment le jus dans le calice pour qu’il soit consacré, changé au sang du Rédempteur.

En Orient, il était facile de se procurer pour cette pieuse cérémonie et le vin nouveau et les grappes bien mûres. Nous voulons croire, qu’au xiif siècle encore, du temps de Sicard de Crémone et de Durand de Mende, on pouvait aussi, même dans notre pays Chartrain, sans de trop grandes difficultés consacrer du vin nouveau, puisqu’ils nous le disent. Cependant avec les siècles cela devint parfois difficile, témoin la restriction posée en 1536. « si on en peut trouver. » Le globe terrestre sans doute se refroidit graduellement, et au xvie siècle à Vendôme, on n’osait plus consacrer ce vin nouveau, mais seulement l’employer aux ablutions.

De même, à Chartres, où la vigne aux xne et xiip siècles, était si florissante et si répandue, on ne parle plus en 1500 que d’une simple bénédiction.

Mabillon constate aussi l’abandon progressif de cet antique usage. « De nos jours, on bénit encore en quelques lieux des raisins nouveaux en la fête de saint Sixte (1)»

La question du refroidissement leu I et continu de notre climat est ici directement en cause.

Pendant tout le moyen âge, dans le centre et le nord de la France, comme en Allemagne, le raisin mûrissait dans les premiers jours d’août, on avait du vin nouveau pour la consécration, on distribuait des grappes mûres à tous les fidèles réunis pour la bénédiction solennelle de ces nouveaux fruits. Puis au xvic siècle, le climat s’étant progressivement abaissé, il arriva parfois que le raisin mûr fit défaut, et le liturgiste fut obligé de prévoir le cas où on n’en pourra pas trouver.

Qu’on ne nous objecte pas la réforme opérée en 1582 par Grégoire XIII, qui, pour rétablir l’équinoxe à son jour véritable, supprima 10 jours dans le mois de mars et décida que le lendemain du 10 mars serait le 21 (2). Car il suit de là que nos liturgistes chartrains et vendomois qui en 1500 et 1536 éprouvaient déjà de certaines difficultés pour trouver des raisins mûrs, étaient favorisés d’un

(1) De liturgia gallicana, 1. rr, lxv.

(2) L’équinoxe avait été fixé au 2! mars au concile de Nicée en 325, jour ou il arrivait réellement cette même année ; mais comme l’année d’après la réforme Julienne se composait de 305 jours, G heures ; elle se trouvait trop longue de 11 minutes 9 secondes; si bien que l’équinoxe sidéral en 1582 arrivait le H mars et non plus le 21, en retard de 10 jours; Grégoire XIÜ rétablit la concordance par la suppression de 10 jours. La différence serait aujourd’hui de 12 jours. Aussi la Russie et toute l’église grecque, qui suivent encore le calendrier Julien, commencent l’année douze jours après nous.

retard de 10 jours, sur l’époque même de l’établissement du rite au ive ou au ve siècle ; d’un retard de 5 jours sur les xi et xiie siècles ; et loin de souffrir d’une disette, auraient dû jouir d’une plus grande abondance, si l’on ne doit pas admettre le refroidissement terrestre.

Pour nous, nous sommes dans les mêmes conditions que dans le principe, sauf l’avantage immense d’une culture plus savante, plus soignée, plus intense, par conséquent plus hâtive.

Or, même dans les années d’une sécheresse absolument exceptionnelle, comme en 1893,. nous ne pouvons plus avoir dans notre Vendomois, encore moins dans le nord de la France et en Allemagne, du vin nouveau au 6 août, comme on en avait sans peine au Ve siècle, ni même des grappes mûres an II) août, comme on en cueillait communément au xiie siècle en assez grande abondance pour en distribuer à tous les fidèles qui remplissaient alors nos églises ; ni même aux 16 et 18 août comme aux xvie et xvne siècles, qui commençaient toutefois à subir certaines exceptions (1).

Aussi la culture de la vigne est graduellement abandonnée dans nos plaines, et se réfugie dans le midi. Le pays Chartrain, autrefois si riche sous ce rapport, n’en possède plus que quelques arpents autour de Chartres.

Je le répété, nous sommes aujourd’hui, au 6 août, depuis la réforme Grégorienne, dans les mêmes conditions climatériques au point de vue sidéral et atmosphérique qu’au me et ive siècles, quand cette bénédiction a été établie, non pas pour une maturité exceptionnelle, mais ordinaire et très naturelle, produite non par des moyens factices, mais par « la rosée du ciel, l’abondance de la pluie, et la sérénité et la tranquillité de l’air. »

(1) Voir l’enquête faite par M. Nouel dans le Bulletin de juillet 1893, p. 170 et 171.

Sans doute, au xir siècle, le 6 août correspondait au 12 août, jour vrai au point de vue sidéral; mais, on ne peut le nier, de nos jours on ne trouverait pas communément ce même jour du raisin mûr dans nos vignes. Or, la bénédiction annuelle du 'raisin le G août fut alors absolument générale, on la trouve partout en France et même en Allemagne ; une exception à peine séculaire ne saurait expliquer cette pratique à jour lixe, chaque année.

Il faut donc conclure que notre climat s’est considérablement refroidi depuis le ive et même depuis le xne siècle.

Une maturité obtenue par des moyens factices, soit sous châssis (étaient-ils connus au ive et même au xne siècles?), soit par des treilles bien exposées au midi le long des murs, n’est pas plus admissible. Elle ne pouvait donner du vin nouveau pour la consécration, et elle est repoussée par la formule même de la bénédiction. On y eût peut-être recours au xvic et xvne siècles, et c’est pourquoi sans doute, un liturgiste chartrain, comme nous le dirons bientôt, crut devoir mutiler la prière consacrée par l’usage, comme ne répondant plus à la réalité des choses; et nous aurions là une nouvelle confirmation de notre thèse.

Aujourd’hui nous avons les serres chaudes, et grâce à la vapeur, le midi nous envoie en quantité suffisante ses produits hâtifs ; et c’est ainsi qu’on a conservé cette touchante cérémonie dans quelques églises.

Si nous avons à déplorer un abandon presque général, Chartres du moins, patrie des vieillies traditions, la conservée en partie, avec l’approbation bienveillante de la sacrée congrégation des Rites, dans le propre du Diocèse, confirmé par le bref du 9 mai 1862. Le projet proposé à l’approbation pontificale s’appuyait sur l’antiquité de ce ri le, et sur le privilège déjà concédé au diocèse du Mans:

« Mos iste antiquissimus est in ecclesia carnotensi, et in cenomanensi de consensu S. R. G. observatur. »

La bénédiction du raisin nouveau se fait toujours dans l’office solennel à la cathédrale à l’endroit indiqué du canon de la messe, le 6 août.

Au moment précis, sacristain, suisses et bedeaux présentent avec respect an chanoine célébrant quelques belles grappes de raisins achetées à grand frais, mûries dans l’atmosphère chaude de nos serres, et la messe à peine finie, ils les divisent avec art en nombreux grappillons qu’ils vont offrir, d’abord aux dignitaires du chapitre, puis aux membres du clergé et aux plus notables parmi les fidèles ; une main discrètement tendue reçoit avec reconnaissance la généreuse obole que mérite si bien une si délicate attention.

Mais hélas ! la formule de bénédiction a été tronquée (1) et si l’on reçoit encore avec actions de grâces les fruits nouveaux de la vigne de la main du Seigneur, on n’ose plus implorer pour les ceps féconds la rosée du ciel, la pluie abondante et la chaleur du soleil. Dans notre atmosphère refroidie, dans ce dur climat de la Beauce ou la vigne a bientôt disparu, il faudrait demander presque un miracle! Merci toutefois à ceux qui ont fait consacrer par l’autorité souveraine une si pieuse pratique. Cet usage si touchant, méritait de traverser à peu près intact l’indifférence du xixe siècle.

Le midi de la France, ce pays favorisé du soleil, semble avoir été plus fidèle aux antiques traditions. Voici en effet

(1) Mgr de Neuville modifia la formule de bénédiction dans son missel de 1669: « Benedic Domine uvas istasquos de genimine vitis procreari jussisti ut sint rcmedium salntare humano generi, et præsta per invocationern tui sancti nominis ut quicumque eis in sumpserit, animæ tutelam suscipiat et corporis sanitatem, Per. » C'est encore aujourd’hui la formule employée.

une note publiée dans la Semaine Religieuse d’Aix, reproduite par Y Univers du 24 août 1880 :

<x Un très antique usage de notre métropole veut que « le 6 août, fête titulaire de la basilique de Saint-Sauveur,

« le célébrant de la messe solennelle bénisse les raisins « nouveaux, après l’offrande de l’bostie. Lorsqu’il a « prononcé la formule traditionnelle de la bénédiction, a l’officiant asperge d’eau bénite les raisins, les encense ;

« puis le diacre en exprime quelques grains dans le calice « oii se trouve déjà le vin du sacrifice; deux enfants vont « ensuite offrir les raisins aux dignitaires, chanoines,

(( bénéficiers, chantres et clergerons du chœur et en un « instant les stalles disparaissent sous une guirlande de « grappes vermeilles. »

Nous nous résumerons donc :

A quelle époque remonte l’origine de cet usage? quel en est le motif?

Les auteurs cités plus haut répondent suffisamment, et nous conclurons avec eux :

1° Chez les Grecs, la bénédiction des raisins nouveaux remonte probablement aux temps apostoliques. Sixte II, mort en 250, est réputé l’auteur de la formule de bénédiction.

2° Cet usage en occident a été autorisé par le pape Euticien ; il était général au moyen-âge, et, alors même au centre de la France et jusqu’en Allemagne on avait ordinairement au G août du vin nouveau dont on se servait pour la consécration.

3° Le motif : la parole du Christ exprimant le désir de boire du vin nouveau dans le royaume de son père, dont la première manifestation publique a été le mystère de la Transfiguration arrivée le G août.

4° Pourquoi enfin le 6 août? Vu l’origine orientale du rite, nous ne serions pas éloigné de l’attribuer à une fête

payenne, célébrée fatidiquement ce même jour. Le christianisme l’aura sanctifiée, et en aura conservé le quantième, le 6 août.

Cette date qui surprenait à première vue, nous paraîtra désormais suffisamment justifiée, et nous applaudissons à cette belle et délicate pensée de l'Eglise de prier Dieu pour obtenir de sa clémence la prompte maturité d’un fruit si précieux.

Puisse le Vendomois, sous cette bénédiction divine, conserver longtemps ses vignes fécondes.

Chartres, le 30 janvier 1894.

DEUX

CHARTES INÉDITES

DE SAINT YVES

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