AYANT-PROPOS
L’étude si curieuse et si documentée que nous avons l’honneur de présenter à la Société archéologique clu Vendômois, est une page historique, absolument inédite, et tout entière à la gloire de la ville de Vendôme.
Le 29 septembre 1906, la poste nous remettait un pli chargé, venant de Porto (Portugal), signé par José Julio Gonçalves Coellio, Dr, et revêtu de ses cachets armoriés. Il était accompagné d’un exemplaire du « Portugal Artis/ico » où se trouvait un article intitulé : « O Porto Antigo », signé du même nom, article qu’il nous fut facile de parcourir.
L’auteur le résumait d’ailleurs dans son épître :
Au x° siècle, lors des cruelles invasions des Maures. Porto avait été secourue et délivrée par un noble chevalier vendômoiset un évêque ou abbé mitré de Vendôme, nommé Don Onego. La ville réédifiée et fortifiée reçut dès lors le nom de Ville de la Vierge : Civitas Virginis, et la statue de Notre-Dame de Vendôme fut placée dans une sorte de chapelle, sur les crénaux de la porte principale, prenant ellemême le nom de Porte de Vendôme : Arco de Vend orna. Tout le pays voisin ( civitas ) reçut le nom de Terre de la Vierge , et un monastère fut construit par I). Onego, devenu évêque de Porto (998 à 1025), sur une montagne dite Mort de Vendôme. La statue de Notre-Dame fut gravée sur les
armes de la ville (1), et la porte susdite transmit à son propriétaire le titre de ûdalgo de Vendôme. Cette porte subsista jusqu’en 1855, et fut démolie alors pour élargir l’entrée de la ville.
Tel est le sommaire de l’article.
Notre aimable et docte correspondant nous demandait de vouloir bien lui fournir quelques renseignements sur cette Notre-Dame de Vendôme et sur l’évêque ou abbé mitré vendômois, restaurateur de la Cité Lusitanienne.
Inutile de vous dépeindre la surprise et le vif intérêt que fit naître en nous cette lettre et l’étude publiée dans le Portngal artistique , qu’un aimable confrère (2) avait bien voulu nous traduire.
Malgré les titres flatteurs que nous octroyait si libéralement le docte portugais, notre science était prise en défaut.
L’histoire du pays vendômois, que nous croyons connaître un peu dans ses différentes parties, ne nous révélait rien de semblable ; les maîtres de notre histoire locale, anciens et modernes, n’en avaient jamais parlé.
Ainsi donc, Vendôme avait à l’extrémité de l’Europe une ville filiale de près de 300.000 habitants, toujours reconnaissante et respectueuse, prononçant son nom avec amour, et Vendôme n’en avait aucun souvenir, pas même le soupçon ! Elle avait dépensé là-bas sa valeur et son sang par un geste d’une noblesse et d’une fierté sans égales, insouciante de toute gratitude.
Après bientôt dix siècles, l’histoire, beneficii non immemor , dégage de l’oubli l’acte héroïque des ancêtres pour le replacer à juste titre sur le pavois.
Mais comment répondre à la double question qui nous était posée ?
(1) Plusieurs autres villes de la province prirent aussi Notre-Dame de Vendôme dans leurs armoiries.
(2) M. le clianoine Redaud, alors professeur de Rhétorique au séminaire Saint-Chéron, aujourd’hui doyen de Thiron.
Sans doute au xi° siècle, il a existé des expéditions françaises en Portugal ; mais remonter, surtout pour des personnages vendômois, au milieu du Xe siècle, nous paraît encore au-dessus de nos données historiques.
Il fallut bien avouer notre ignorance.
On ne connaît à Vendôme aucun sanctuaire spécialement consacré à Notre-Dame, existant dès le x° siècle. La petite chapelle de N.-D. de Pitié, ne remonte qu’à 1070, et fut construite du temps du prieur Albert pour les pauvres et les familiers de l’abbaye (1). De même, dans l’église abbatiale de la Trinité, un vitrail du commencement du xne siècle, représente la Vierge tenant l’enfant Jésus sur ses genoux. Cette peinture a dû vivement attirer l’attention de nos preux chevaliers, mais au plus tôt à la fin du xi° siècle. L’un d’eux, partant en pélérinage en Espagne, a donc pu faire broder cette image sur son étendard et adopter pour cri de ralliement : Notre-Dame-de-Vendôme.
Précisément, deux comtes de Vendôme étaient allés en Espagne : Geoffroy Grisegonelle en février 1124 (N. S. 1125), le vendredi de la première semaine de Carême (2). Il était de retour en 1127 (3). Que fit-il pendant ces trois années? Serait- il allé à Porto ?
En revenant de son pélérinage à Jérusalem en 1139, passa-t-il par le Portugal pour venir mourir à Saint-Gilles en Languedoc? Questions toujours non résolues.
Quel est le personnage ecclésiastique, évêque ou abbé mitré, qui l’aurait accompagné ?
Serait-ce l’abbé Geoffroy, qui fit douze fois en 38 ans le voyage de Rome, et fut assez puissant pour délivrer à mains armées le pape Urbain II ? En effet, Geoffroy devait
(1) Cartulaire de la Trinité de Vendôme, par l'abbé C. Métais, t. i, p. 355.
(2) Cartulaire de la Trinité, t. ir, p. 233 : “ Anna mcxxiiii, prima septimana quadragesimæ, feria V, et in crastino movit idem cornes ad Sanctum Jacobum. ”
(3) Ibidem, p. 240.
accompagner le comte à Rome (1) ; l’aurai i -il suivi en Portugal avant d’aller avec lui dans la ville des Papes ? En tous cas, Geoffroy est de retour à Vendôme en juillet 1126 (2).
De plus, il ne fait nulle part allusion à ce voyage ; il fut bien le premier abbé mitré de Vendôme, mais il n’entrait pas dans son caractère de démissionner pour quelque cause que ce fut.
Le deuxième comte, pèlerin de Saint-Jacques, est Jean II (3), mais à une époque trop récente ; l’abbé de la Trinité s’appelait alors Hamelin et fut toujours sédentaire. Mais, ces faits se produisent en plein xnc siècle, ou au xnff. Nous sommes loin du Xe.
La solution proposée n’était point satisfaisante, et je promis de soumettre le problème aux membres de la Société archéologique du Vendômois , et pour cela je demandai à M. le Président et à l’auteur, l’autorisation de publier une traduction de l’article dans le Bulletin de la Société.
Le Dr Coelho fit mieux. Par lettre du 12 janvier, il m’annonçait l’envoi d’un nouveau mémoire, qui me parvint richement relié et très artistement illustré ; l’auteur y joignait d’ailleurs les clichés en photogravure de ces mêmes dessins et, de plus, le volume complet du Portugal Artistico.
Ce mémoire est une œuvre nouvelle où l’auteur accumule les témoignages des historiens du Portugal, dont quelquesuns sont appuyés sur des chartes anciennes de 1012, 1023 et 1025. Il déplore toutefois la disette des documents d’ar-
(1) Gaufridi abbatis Vindocin. Epistolæ, lib. i, epist. xm. “ Gum comité Vindocinensi qui ituras est Jérusalem , venirem Romam... reniant, Deo auxiliante cam comité illo, sicut precepistis ”.
(2) Cartulaire de la Trinité, cli. ccc.cl.
(3) Cartulaire de la 'Trinité , cli. dcl : “ Gum primo ad beatum Jacobum iter arripui , causa peregrinationis agenda; . mccvii ”. — Selon les uns, le comte mourut dans le cours de ce pèlerinage.
— | Des documents nouveaux trouvés par M. l’abbé Métais lui-même, (Chartes vendômoises, n° 189), permettent de dire que Jean II ne mourut au plus tôt qu’en 1211. — R. de Saint Venant],
chives : « Le Censuel de la cathédrale de Porto, écrit-il, qui est le plus ancien, ne nous dit rien au delà du xii® siècle. Ce qui se trouvait de plus ancien (dans le chartrier), comme naturellement intéressant d’autres pays, nous a été enlevé aux successives invasions ou pillages dont cette ville a été la victime, et encore vers le xixe siècle à cause des trois invasions napoléoniques, beaucoup de documents manuscrits et préciosités soit en or, soit en argent, nous ont été enlevés. La furie du pillage, spécialement ordonnée par le général Soult les 29, 30 et 31 mars 1809, fut telle que ni la crosse épiscopale qui tenait une grande valeur intrinsèque, archéologique et artistique, ni encore les émeraudes, les rubis et les diamants, qui ornaient les riches mitres des anciens évêques du diocèse se sont échappés ! »
Dans cette lettre, le Dr Coellio insiste pour attribuer à l’une de nos abbayes vendômoises l’abbé mitré D. Onego : « Vendôme possédait au x° siècle un monastère bénédictin sous l’invocation de Saint-Martin-de-Tours, qui remontait au viie siècle, avec des moines, il semble, venus de Marmoutiers et Gondré. »
Il est facile de reconnaître que Marmoutier n’eut à Ven dôme que le prieuré Saint-Mard ou Médard ; le prieur ne porta jamais la mitre ; l’abbaye du Gondré ou de Saint- Rimay n’a que ses deux premiers abbés connus au vu® siècle, ceux du Xe siècle ne sont pas dénommés.
Pour la statue de Notre-Dame de Vendôme, il nous renvoie à la description de la statue de Notre-Dame de Villedieu par l’abbé Simon (1). 11 nous fut facile de le détromper par l’envoi de deux photogravures de cette statue, qui est du xvie siècle. Son recours à une statue de la vierge de la cathédrale de Chartres, placée à l’entrée de la chapelle Saint-Piat, n’est pas plus satisfaisant. L’enfant Jésus retient, il est vrai, dans ses mains divines un oiseau qui veut s’en-
( I) Le type de cette statue : une pieta, tenant sur ses genoux le corps du Christ déposé de la croix, est tout différent de la vierge droite de Porto. La chapelle de Notre-Dame-de-Pitié de Vendôme a pu avoir une statue semblable, qui lui aurait donné son nom.
voler, comme on le voit aussi à Porto ; mais c’est une œuvre évidente de la Renaissance qui n’a pu donner l’idée de la statue de Porto, laquelle serait du x" ou xi° siècle, d’après l’affirmation du docte portugais.
Ce mémoire était primitivement destiné à S. M. la reine de Portugal, Marie-Amélie d'Orléans , mais l’auteur jugea, comme nous, qu’il appartenait à notre pays ; il voulut donc bien me le confier en me priant de « le donner en son nom soit au Gouvernement français, soit à la ville de Vendôme, ou encore à il n’importe quelle Académie ou Société scientifique française, le donnant de préférence à celle qui le méritera le mieux. »
Mon choix n’était pas douteux, et je m’empressais d’en informer notre aimable président. L’auteur, de son côté, voulut bien confirmer ma décision le 24 février dernier : « J’approuve l’offerte que vous avez faite de mon étude à la ville de Vendôme, en mon nom et en la personne de la très illustre Société archéologique du Vendômois... Cela lui revenait de préférence et de droit et répondait ainsi pleinement cà mon désir... Si mon travail n’a aucune valeur spéciale, il est du moins la preuve de mes constantes et persévérantes veilles, et le résultat des sacrifices que pendant plusieurs mois je lui ai voués... et je suis tout à fait convaincu et sûr que l’illustre Société archéologique du Vendômois, tout entièrement formée d’esprits remarquables, savants et hautement éclairés, le reconnaîtra... Le bienveillant accueil que m’a accordé M. le Président de la Société archéologique du Vendômois, a été pour moi un sujet de sincère satisfaction, et je vous supplie d’avoir l’obligeance d’être mon interprète, auprès de lui, de tous mes remerciements et de ma plus haute considération. »
Un autre devoir m’incombe, plus délicat et non moins agréable : vous présenter l’auteur. Si cette présentation est imparfaite, vous en accuserez sans doute mon impuissance,
mais surtout la grande modestie du sujet qui ne m’a rien dit de lui-même.
Heureusement le volume du Portugal Artistico , dont notre aimable correspondant vous fait hommage, m’a livré quelques indications précieuses,
José Julio Gonçalves Coelho, bachelier formé (ou docteur) en droit près l’Université de Goïmbre, chevalier et officier de V Antique, très noble et très illustre ordre militaire de Saint-J acques-de-l' Epée, du mérite scientifique, littéraire et artistique..., est né à Porto le 31 octobre 1866.
Il est de race ancienne, son écusson nous révèle la noblesse de sa famille : Ecartelé au 1er de Pereiras qui est
de gueules à la croix d’argenl fleuronnée aux pointes, semblable à la croix de Calatrava, ayant au milieu une autre croix alésée de gueules ; au 2e de Coelhos de Montalvo qui est : d’argent au léopard lionné de gueules, fascé de 3 fasces échiquetées, une par le cou, une autre par la cuisse, d’or et d’azur, la 3e par le ventre, d’argent et de gueules, à la bordure d’azur semée de croix d’or fleuronnées comme celle d’Alcantara ; au 38 de Conçoives, qui est: de sinople à la bande d’argent chargée de deux lions rampants de gueules ; au 4° de Rezendes , qui est : d’or à deux chèvres de sable gouttées d’or, posées en pal et passantes.
Heaume : d’argent, bruni garni d’or et surmonté d’un bourrelet d’argent et de sable.
Cimier : une croix de gueules fleurdelisée et vidée entre deux ailes d’or.
Devise : Audeo sur une banderolle d’argent.
Couronne de noblesse d’or, garnie de pierreries, à quatre feuilles d’ache et quatre alternatifs de corail posés sur pointe d’or.
Derrière l'Ecu : Epée à la sanguine de l’ordre militaire de Saint-Jacques-de-l’Epée.
Légende : Nos a sanguine regurn venimus et nostro veniunt a sanguine reges.
Sur un ex-libris dessiné par l’auteur pour les ouvrages de sa bibliothèque relatifs aux beaux-arts, des anges, artistement groupés, soutiennent toutes les pièces de ces armoiries, tandis qu’au second plan l’on voit les silhouettes de deux châteaux, l’un avec quatre tours, à gauche, qui est le château de Feira, appartenant aux Pereiras ; l’autre, à droite, est le château de Montalvo en Espagne, appartenant aux Coelhos, (Coellos).
Si nous ne pouvons rien dire du jurisconsulte, nous sommes plus heureux vis à vis de l’archéologue et de l’historien.
En effet, le Portugal Ar/istico n’a pas de collaborateur
plus docte ni plus fécond ; les titres des études signées par lui le prouvent amplement :
Une armure donnée jjar l) . Sébastien à Philippe //, (pages 1 à 8).
Une vaisselle somptueuse , (pages 65 à 85).
Une épée macabre (1), (pages 174 à 177).
0 Porto Antigo : 1° O arco de Vandôma , (pages 481 à 489) ; 11° Une antique et curieuse maison, (pages 545 à 555).
Le château de Castro à Amures , (pages 620 à 624, 650 à 655, 673 à 680).
De plus, nous avons reçu l’hommage d’un « Mémoire sur la Miséricorde de Porto », présenté au Congrès international d’Assistance publique et de Bienfaisance privée de Paris, du 30 juin au 6 août 1900.
Archéologue et historien, Gonçalves Coelho n’en est pas moins un artiste de haut mérite. Un critique d’art, Bento Carqueja, donne sur ses œuvres dans ce genre un article appuyé par la reproduction de treize de ses tableaux (2) : « Nous connaissons peu de tempéramments, dit-il, aussi finement préparés pour la culture des arts... Ses aptitudes se sont manifestées sous les formes les plus multiples... Son talent de miniaturiste est de tous points supérieur. »
Si nous en jugeons par les œuvres reproduites, nul ne trouvera exagérées les louanges ainsi données « au magique pinceau de ces délicates miniatures », de ces tableaux de combats, de ces jolis paysages, de ce (lever du jour « madrugada :». Citons entr’autres : Le projet de quatre timbres pour le concours du centenaire de la découverte des Indes ; Philippe II à l’Escurial, etc.
« Son œuvre artistique, conclut Carqueja, révèle une grande intuition de l’art et du beau, un esprit d’investigation subtil, et surtout une très grande spontanéité qui constitue dans l’art la condition de la plus haute valeur. »
(1/ La poignée de cette épée représente la Mort.
(2) Portugal artistico , pp. 737 à 742.
Le portrait de l’artiste, mis en tète de l’article, donnera aux physiologistes les plus expérimentés, la satisfaction de proclamer la justesse de ce jugement (1).
Mais, de tous les travaux historiques de Gonçalves Coelho, l’étude que j’ai l’insigne honneur de présenter en son nom à la Société archéologique du Vendômois, ne sera pas la moins remarquée. Elle a pour Vendôme une importance majeure, car elle lui révèle, avec preuves à l’appui, une gloire insoupçonnée, mais des plus pures, puisque c’est à l'un de ses premiers apôtres et à ses plus antiques chevaliers, que Porto, la deuxième ville du Portugal, doit, sinon son existence même, du moins sa délivrance et sa restauration au x° siècle.
Vendôme, par la voix de cette même Société, saura reconnaître dignement (2) le service éminent et le gracieux hommage que lui rend aujourd’hui le très noble, très docte et très illustre J)r José Julio Gonçalves Coelho.
Chartres, le 18 avril 1907.
Cii. Métais,
Chanoine.
(\) L’auteur s’exprime facilement en français, et si nous avons dû céder à sa prière instante en faisant disparaître de son manuscrit quelques légers défauts et de minimes incorrections, il aurait été regrettable d’en modifier certaines inversions, d’une saveur toute spéciale et parfois d’une grâce délicate et des plus attrayantes.
(2) Le bureau de la Société lui a conféré le titre de membre d’honneur perpétuel par diplôme daté de Mai 1907.
NOTRE-DAME DE VENDOME
ET