LES ARMOIRIES DE LA VILLE DE PORE
Lectoremque suppliciter obsecro ut, si qua in tris quœ scripsimus aliter quant se veritas habet j)Osita repererit, non hoc nobis imputet... (Bede, Historia ecclesiastica gentis Anglorum. Prologus).
(Et je supplie instamment le lecteur, s’il trouve dans cet écrit quelque chose qui ne soit pas conforme à la vérité, de ne point nous l’imputer.)
De toutes les villes de Portugal, aucune, certes, n’eut de plus difficiles commencements que la fière et héroïque ville de Porto.
Bien connue dès la plus lointaine antiquité comme port de mer, remarquable par le persévérant travail de ses habitants, située, pour son malheur, sur le chemin qui va directement à Saint-Jacques-de-Compostelle, on la voit traverser seule les plus grandes alternatives et vicissitudes, car elle a pris part aux périodes des luttes les plus douloureuses, et a subi, seule, les attaques et les dévastations des Maures.
Assiégée, pillée, détruite par le fer et par le feu, aussitôt après elle se réédifie et se repeuple.
Les unes après les autres, elle a vu passer les armées victorieuses de Dom Alphonse I, roi de Léon, en 753 ; les hordes envahissantes d’Abd-el-Rahman I, roi de Gordoue, en 784 ; elle a assisté aux revanches de Dom Alphonse IL roi de Léon, contre les Maures en 797 et 813 (1), aux nouvelles attaques d’Abd-el-Rahman II, roi de Gordoue, en 846, et aux victoires de Dom Ordonho II, roi de Léon, en 860.
De nouveau reconquise, ravagée et détruite par Al Mondhir, l’Ommiade, elle est aussitôt repeuplée par le roi de Léon, Dom Alphonse III le Grand, en 871 (2).
En 920, le calife de Cordoue, Abd-el-Rahman III, tenta de nouveau de la subjuger, mais il ne put y réussir à cause de la grande défaite que lui infligea le comte Dom Hermenégilde Guttérres, son gouverneur.
Par contre, en 921, elle est entièrement détruite par Abdel-Rahman III, après la bataille de Valle-de-Junquera ; toutefois, ses murs étaient relevés et la cité repeuplée sous Dom Ramiro II, roi de Léon.
Alcoraxi, roi maure de Séville, envahit à son tour en 965 et 967 les terres des chrétiens et dépeupla toutes les provinces d’entre Douro et Minho, de Beira et de Gallice (3).
Le ville de Porto ne fut pas épargnée. Malgré la vaillance et la ténacité de sa résistance, elle succomba et fut mise à
(1) Ce roi nomma gouverneur de Porto, le comte dom Sueiro, ou Suer Belfagus, certainement chevalier d'origine française. Belfagus est la traduction latine de Beaufou (Vendômois) que l'on nommait jadis Belfogia ou Bellafagns. Menezes, Blazones de Espana, tit. n, p. 207. — Bi'ito, Monarchie lusitanienne , p. ir, liv. 7, ch. 12. — Historia de la casa de Souza, Madrid, 1770, chap. u, p. 12.
(2) La ruine de Porto était telle à cette époque qu’au concile d’Oviedo, en 870, on donna à son évêque des églises pour faire face à ses dépenses, car son diocèse et sa cathédrale avaient été détruits. (Bail, Summ. concil. — Argote, Memorias de Braga.)
(3) “ Intérim rex Alcorrexi cum multis agminihus Agarenorum per Portugalensem terrain intravit, Gatleciam et Compostellam venit et totcim ipsum terrain depopulavit ”.(Sampiro, Chronicon, add.j.
sac, une partie de sa population fut emmenée en captivité, et l’autre eut à subir le poids de l’épée mauresque.
A ces invasions, d’autres succédèrent en 978 et au mois de juillet 981, sous le célèbre Almançor (Al-Mansur-Billah, l’invincible par faveur divine), Mahammed-ibn-Abdallabibn-Abi-Ahmet, el Moaferi, le fameux général et hâdjib du calife de Cordoue, Hichem II (4), qui, battu dans les Asturies, envahit alors le Portugal.
L’invasion commença par la ville de Coïmbre qui fut prise et saccagée (5).
Sans coup férir, les villes de Vizeu et Lamego, les populations d’Agueda, Marnel et Feyra, tombèrent aux mains des Sarrazins, et eurent le même sort que subirent les peuplades soumises par le Fléau des Chrétiens (6), qui après leur avoir fait souffrir les horreur d’un siège et d’une prise d’assaut, les détruisit par l’incendie.
Ce fut là le moment de la plus grande crise et des plus terribles difficultés pour les chrétiens.
D’énormes légions de musulmans, poussées par le fanatisme, semaient partout la terreur, l’incendie et la mort.
Les provinces, une fois conquises et subjuguées, étaient incontinent ravagées, et les habitants qui échappaient au tranchant du cimeterre, s’enfuyaient épouvantés devant
(4) Il était d’une famille noble d'Algeziras. Protégé par Aurora, sultane favorite de Alhacam et d’une origine basque, il obtint de grandes faveurs du calife, et fut même le premier ministre de Hichem II. Mettant à profit la jeunesse de ce souverain, qui n’avait alors que douze ans, il le renferma dans son palais, lui défendant toute communication, et quoiqu’il affirmât agir toujours par ordre du calife, il est certain qu'il gouvernait seul et en toute indépendance.
(5) Almançor -ibn-Hamet cœpit Colimbr. et sicut a multis senibus audivimus, deserta fuit an. vir, postea cam Hismœlite reedi/icaverunt et tenuerunt eam lxx an. (Chron. Gothor.)
(6) Tel était le nom que l’on donnait au général Agarénien.
l’ombre de ces guerriers audacieux et indomptés, invincibles par le nombre, conduits par les ordres d’un habile général qui les dominait par son prestige et les entrainait par son incroyable et indiscutable bravoure (7).
Les comtes, les seigneurs féodaux, le clergé et le peuple chrétien des villes et provinces de Lamego, Vizeu, Coïmbre, Agueda, Marnel et Feyra, battus et poursuivis par les Maures, dépouillés de leurs forteresses, de leurs églises, de leurs terres et de leurs habitations, détruites sous leurs yeux, brûlées ou occupées par les hordes mauresques, se réfugièrent avec le reste de leurs sujets et des guerriers épargnés par les guerres civiles antérieures et par les défaites multiples imposées par les maures, vers les régions qui s’étendent des rives du fleuve Lima jusqu’au delà du fleuve Minho.
Là, les chevaliers chrétiens construisirent rapidement des tours et des forteresses aussi rapprochées les unes des autres que possible pour leur servir de refuges et d’habitations et de positions avancées favorables pour l’attaque (Z).
Soucieux de reconquérir leurs antiques possessions, mais dépouivus des forces nécessaires pour attaquer un ennemi si puissant, ils implorèrent le secours et l’aide de leurs suzerains, les rois de Léon.
Ceux-ci n’étaient malheureusement pas moins affaiblis, et ne purent même leur donner l’espoir d’un secours, tellement la situation des chrétiens était alors critique, angoissante, presque désespérée.
Toujours menacés d’une nouvelle et imminente invasion,
(1) “ Devastavit quidem civitates , coslella, omnemque terrain depopulavit usquequo pervenit ad partes marilimas occidentales Hispaniæ et Galleciæ civitatem , in qua corpus B. Jacobi apostoli tumulatum est, destruxit... Omne regnum sibi subactum tributarium facerct... ” ( Monaclii Silencis, Chronicon, §68 et 71. Espana Sagrada, tome xvit, p. 256).
(8) La plupart des plus vieilles tours fortifiées que l’on trouve encore aujourd’hui dans la région situés entre les fleuves Lima et Minho et même au-delà de ce dernier, tout près des nobles résidences ou “ solares ” remonte à cette époque.
plus terrible peut-être que les précédentes, il ne leur restait plus que l’espoir d’être secourus par les autres nations chrétiennes.
Mais en ces temps reculés, où les difficultés de la navigation et des voyages étaient si grandes, qui donc aurait pensé, au milieu de tant de dangers, implorer un secours si lointain ?
Un chevalier va pourtant le tenter.
Dom Munio Viegas (fils de Dom Egas Erotis, seigneur d’Oïs et d’Eïxo, frère de Dom Gonçalo Viegas, seigneur de Marnel et neveu du duc de Lusitanie, le comte Dom Gondezindo Erotis et de la comtesse dona Andrequina Palla), mieux connu sous le nom de Dom Muninho Viegas « le Gascon », rico-homme, seigneur puissant du pays d’Entre Douro et Minho, prit la résolution d’aller par delà l'Espagne jusqu’en Gascogne (9), implorer des comtes, ducs et seigneurs de ce pays et même du clergé, les secours nécessaires aux chevaliers et seigneur-s lusitaniens pour recouvrer leurs anciens domaines dont ils avaient été si violemment et si subitement dépouillés par les hordes indomptées du victorieux et invincible hadjib mauresque.
Dans cette périlleuse entreprise Dom Munio Viegas se fit accompagner par ses deux fils : Dom Egas et Dom Garcia Moniz, et par son frère Dom Sisnando Viegas (10).
Le secours ne se fit pas attendre.
(!)) Voyez la note 1 1 .
(10) Ce dernier devint plus tard le quinzième évêque de Porto, de 1026 à 1030. (D. Rodrigo de Cnnha, Catnlogo dos Dispos do Porto, h'e partie, chap. nv, p. 277).
« Quand Dom Muninho a réédifié cette ville, il avait deux fds : Dom Egas et Dom Garcia. Celui-ci périt dans une bataille contre les Maures dans la « Terre de Sainte-Marie. » (D. Rodrigo de Cunha, ouvr. cité,
— « L’évêque Dom Sisnando, qui est enseveli à la Villa Boa
do Bispo, est venu avec lui. » ( Livro Velhode Linhagens, p. ii. — Portugais, Monumenta historica).
— « Cornes domnus munnius benegas, prolix egeas erotis, dominante in terra Sancta Maria.)) (Most. de saint .Joao de Ver. — Escript. du 10 de juin 1012.)
Peu de temps après, Dom Munio Viegas remontait le fleuve Douro avec une puissante armée.
Entouré de vaillants chevaliers, s’avançait à la tête d’une nombreuse troupe de Gascons (11), l’évêque Dom Onego, qui, d’après la légende, avait déposé la mitre de Vendôme en France pour les accompagner (12).
Tous ces chevaliers, aussitôt débarqués sur la rive septentrionale du fleuve Douro, s’emparèrent de la ville de Porto, et, comme ils la trouvèrent en ruines depuis l’invasion d’Alcoraxi, roi de Séville en 967, ils la réédifièrent
(11) Ils sont ainsi nommés par les chroniqueurs et par le Nobiliaire du comte Dom Pedro (tit. xxxvi. — Coelhos). Il faut cependant remarquer que sous la dénomination de Gascogne , on entendait, chez nous, spécialement jusqu’au xve siècle, d’une manière générale, tous les états situés au delà de l’Ebre. Il en était de même de la dénomination de Francs (f ranci), que l’on donnait non seulement à ceux qui habitaient une grande partie de la France actuelle et de l’ancienne Germanie, mais aussi indifféremment à ceux qui appartenaient à différents pays de l’Europe; on confondait même ces deux dénominations ( Herculano
— Histoire de Portugal, liv. vm. p. 1).
(12) « .... De même est venu avec lui l’évêque Dononégo qui gît au monastère de Cojàes....» ( Nobil . du comte D. Pedro, tit. xxw, Coelhos).
" Sub gracia Dei ad jutus Nonegus Portugalensis episcopus .» (Monast. de Lorvùo — Escript. de 1027.)
« Enecas episcopus Porlucalensis » — ( Cardozo , Agiologio, tome i, p. 29G. — D. Nicolau de Sancla Maria. Chron. dos Rcgrantes de Santo Agostinlio, liv. v, chap. iv, n° 10. — Sandoval, Hist. dos Bispos, p. 117. — D. Piod. da Cunha, ouv. cité; add. u. au chap. xtv. p. 263).
« Nous ne pouvons pas nier que Dom Nonego ne soit français et encore évêque de Vendôme. » (D. Rod. da Cunha, ouv. cité p. 280, chap. xiv, add. n).
Ce nom nous apparaît en differents ouvrages et documents sous la forme suivante : Dô Nonego — Don Onego — Dononégo — D. Nonego
— D. Fnego — D. Eneco — D. Inacus — Enccus, et encore même D. Inigo — G’cstà lui qu’on attribue la fondation des monastères bénédictins de Gocujàes, tout près de Feyra, et de Sainte Eulalic sur le Mont de Vendôma, tout près du fleuve Souza, à presque deux lieues
et demie de Porto. « sublus montes Bendoma, terrilorio Anegia,
disc.urrente rivulo Sauza »... (Collège de Graça de Goimbre. Escript île donat. du 16 août 1023).
plus forte et plus vaste, ils élevérent sur la partie la plus éminente un donjon et une forteresse, sur le lieu même où jadis les Suéves avaient bâti leur château, l’entourèrent d’une haute enceinte bien fortifiée afin de la rendre inaccessible même aux plus intrépides guerriers de ce temps-là.
Puis ils firent élire Dom Onego, quatorzième évêque de Porto (13), et tout de suite ils prirent comme protectrice de la nouvelle ville une image de Notre-Dame de Vendôme que,
d’après la même tradition, le même évêque avait amenée dans l’armée, et la placèrent sur le parapet de la muraille, défendue des deux côtés par deux fortes tours (14).
Cette porte, dès lors, fut toujours nommée la Porte de
(13) Il gouverna le diocèse de Porto de 998 à 1025. (I). Rodrigo de Cunha, ouvrage cité, fie partie, chapitre xiv, add. n, page 263).
(14) « Us y ont mis une image de Notre-Dame sous le titre
de Vendôme, ainsi appelée de ce qu’elle a été apportée de cette même ville de Vendôme, par l’évêque (D. Onego) comme la protectrice du son armée. Ils l’ont placée sur cette porte. » ( Esperança , Historia
Vendôme (15), et sa disposition constitua non seulement le sceau de la ville de Porto et de toutes les terres annexées, mais aussi, après le xvi° siècle, ses armoiries (16).
Ainsi défendue, la ville résista valeureusement à Almançor quand celui-ci, après une incursion dans le territoire d’Alava, en Espagne, entreprit, en 987, la seconde série de ses terribles et sanglantes dévastations, mais cette fois avec le propos de détruire la « Mecque des chrétiens », la basilique de St-Jacques de Compostelle. Dans ce but, il fit prêcher la grande « Gazwat » ou guerre sainte, c’est-àdire la guerre épouvantable et de complète extermination des chrétiens.
La lutte eut lieu par terre et par mer.
Les Maures s’embarquèrent à Al-Kassr-abu-Danes (Alca-
Serciph. liv. iv, cliap. iv, p. 1. — Cardozo, Agiologio, tom. i, p. 85 — Brito, Monarchia Lusitanci, Ms . vu, chap. xxm, pag. 2. — D. Rodrigo de Cunha, Ouv. cit. chap. i, p. ix. — Souza, Europa, tom. r, p. 4.
(15) « La porte principale de la forlcressc était celle de Vendôme, sur laquelle se trouve non seulement l’édicule de Notre-Dame, mais encore deux puissantes tours, de chaque côté de la statue » Pinho Leal , Portugal Anligo e moderno , tom. vu, verbo; Porto. — Rebella da Costa : Descripçâo da Cidade do Porto , chap. i, p. 15).
(10). « Les sceaux des villes ou des communes ne se bornent pas à nous restituer la figure de leur mayeur ou de leurs échcvins. Une autre catégorie tout aussi intéressante et plus nombreuse peut-être, fait revivre à nos yeux les monuments delà cité ou son aspect général. C’est là une des sources les plus précieuses pour l’archéologie du Moyen-Age, pour l’étude de l’architecture en particulier, car, en admettant que ces vues d’ensemble ou de détail ne soient pas d’une exactitude minutieuse, ce qui se comprend du reste, elles peuvent contenir tel trait, telle ligne, tel effet capables de nous donner une explication longtemps cherchée. Et pour combien de localités, pour combien d’édifices ne possédons-nous de l’ancien état de choses, aucun autre vestige que ces petits dessins gravés d’après nature sur le bronze et le cuivre! Aux yeux de l’artiste, du savant, de l’homme amoureux de son pays ne remplacent-ils pas, pour l’étude du passé, les ressources infiniment plus sûres mises à notre disposition par le génie moderne ? Les plaques de métal qui les out reproduits ne sont-elles pas les plaques photographiques de l’époque. (Lecoy de la Marche ; Les sceaux, chap. vii, p. 216).
çer-do-Sal) et abordèrent à Porto (Bort-Kal). Les fantassins débarqués se joignirent aussitôt à la cavalerie commandée par Almançor lui-même.
Porto, fortifiée comme elle l’était, demandait un siège long et rigoureux pour être conquise. Cela ne cadrait certes pas avec les plans de l’audacieux général agarénien, aussi, après quelques escarmouches avec les habitants de la Ville de la Vierge. , comme les chrétiens l’appelaient déjà (17), il prit le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.
L’hadjib musulman semblait résolu à exterminer dans toute l’Espagne la religion du Christ.
Almançor, aidé par un traître, le comte Dom Rodrigue Velasquez, et par d’autres comtes galliciens, également renégats, ravagea Saint-Jacques de Compostelle (Sehant- Yacub), qu’il trouva abandonnée et s’empara violemment des trésors de la cathédrale et la détruisit ; puis non content de ce triomphe, força les chrétiens vaincus et captifs, à porter sur leur dos, vers la grande mosquée de Cordoue, les portes et les petites cloches du temple (18).
Sans aucun doute, Almançor n’ayant pu s’emparer alors de la ville de Porto, dût tenter de le faire à son retour de Compostelle, mais sans succès ; car, ayant entrepris une nouvelle campagne contre Castella, il fut mis en déroute à Calatanazor (province de Soria), sans revanche possible, car son attention fut bientôt attirée par les guerres d’Afrique, où son fils Abd-el-Melik, l’Al-Mudhaffer (général),
réclamait instamment un rapide secours.
Almançor se dirigea donc vers l’Afrique et son départ imprévu sauva la religion chrétienne, à l’occident de l’Europe, de la situation la plus critique et la plus douloureuse.
Porto fut sauvé. Les habitants pouvaient considérer cette délivrance comme le premier bienfait reçu de la
(17) « . . . Et bien souvent ils en sont venus aux mains avec de grandes troupes de Maures » Nobil. do Comte rom Pedro, tit. xxxvi. — - Coelhos).
(18) Rafael del Castillo : Historia de Espanci, chap. xxx.