A LA
TRINITÉ DE VENDOME
« Lundi 3 octobre 1785 : A huit heures, nous partions de cette plaisante ville de Blois, pour Vendôme, à une distance d’environ vingt milles. La première moitié de la route traverse des champs de vignes ; la seconde, des champs de blé. La forte pluie de la veille ayant détrempé les chemins, nous n’arrivàmes à Vendôme qu’à 4 heures de l’après-midi. En approchant, les productions du pays deviennent plus variées. Nous descendîmes une colline très escarpée au pied de laquelle coule le Loir, qui arrose une partie de la ville.
« Nous logeâmes au nouvel hôtel «, Saint-Martin. » Après avoir donné nos ordres relatifs à notre souper, été jusqu’au couvent des Bénédictins, faisant partie de l’abbaye de la Trinité. L’église, vaste et splendide, est ornée, au dehors, de magnifiques sculptures ; à l’intérieur, de marbres et de vitraux superbes. On nous permit de visiter les appartements du rez-de-chaussée et de faire le tour des cloîtres, qui entourent un jardin traversé par un petit cours d’eau, divisé en bassins, aménagés pour conserver différentes espèces de poissons.
« Le réfectoire d’été, plus long que large, est énorme : des tables tout autour, et au milieu un lutrin. Les boiseries taillées en ovale, peintes en brun nuancé, me parurent de bon goût. A la suite, une salle, moindre que
la précédente, contient les portraits de plusieurs moines, et parmi eux celui du fondateur de ce couvent ; notre conducteur nous dit qu’il était Anglais, mais j’ai oublié son nom. Nous fûmes très surpris d’y voir des tables à jeu, entre autres une table de tric-trac sur laquelle les cornets et les dés jetés attestaient que nous venions de déranger les joueurs. Le réfectoir d’hiver, chauffé par un grand poêle, est beaucoup plus petit; nous passâmes à côté dans une pièce, de dimension moyenne, où les moines se retirent pour causer après leurs repas.
<c On nous conduisit ensuite dans les jardins plantés d’arbres fruitiers, de vignes, etc. Devant la maison s’étend une large terrasse sablée, donnant en face sur un jardin potager d’une immense étendue, et sur un coteau au sommet duquel on découvre à droite les ruines d’un vieux château; la rivière coule au pied. De la terrasse, partent de longues avenues à l’abri du soleil et du vent; on ne peut s’en imaginer de plus belles.
« Rentrant de nouveau, on nous fit visiter les cuisines, très vastes, et bien montées; plus de soixante casseroles pendaient aux murs ; nous fûmes étonnés d’y voir une fille de cuisine ; mais j’avoue que notre stupéfaction fut complète lorsqu’on nous introduisit dans le parloir où se tiennent les dames invitées. Mon visage trahit mes impressions ; mais mon guide m’assura que des dames du plus haut rang se rendaient parfois à cette abbaye, qui, du reste, m’a semblé surpasser en bien-être (pour des religieux) tout ce que nous avions vu jusqu’ici.
« Nous montâmes ensuite au château, sur un plateau élevé, d’où nous dominions la ville, la campagne et les alentours ; il n’en reste plus que quelques ruines habitées par les hiboux. Une église (1) paraissant avoir été cons-
(1) L’église collégiale Saint-Georges.
truite avec des débris du château (1), est posée tout a fait en haut du coteau, que nous gravîmes par des degrés si peu fréquentés qu’ils disparaissaient sous une herbe touffue. L’intérieur de l’église est celui d’une vieille grange en pierre. Le chœur étant fermé nous ne pûmes le visiter. Au centre du jubé, se dresse un arbre en bois peint découpé ; au dessus du tronc, notre Sauveur sur la Croix : des deux côtés sur les branches, deux figures de femmes, sans doute la sainte Vierge et sainte Madeleine. Je n’avais encore rien vu de pareil. Revenus à l’hôtel, nous soupions, et, à neuf heures et demie, . allions nous reposer. »
« Mardi 4 octobre. — Eté ce matin à l’église St-Martin, grande, belle, sans statues peintes ; au-dessus du maîtreautel est placé un bon tableau.
« A neuf heures, après avoir soldé une note modérée, nous quittions ce bon hôtel et partions pour Bonneval, suivant une excellente route et un pays des plus productifs. A une lieue de Vendôme, nous passâmes au pied d’un coteau sur lequel, entouré de bois épais, est élevé un superbe château appartenant au marquis de Chimay (2). Derrière le château, la vue embrasse une riche vallée, une jolie rivière et des collines couvertes d’arbres. Changé de chevaux à Chateaudun, etc. »
(1) « L’église Saint-Georges, avait été bâtie de pièces rapportées en différents temps, et parla même n’était pas d’une architecture uniforme. » N’oublions pas qu’elle avait été frappée par la foudre en 1784 qui y avait rais le feu, et que sa flèche avait été abattue.
(2) Le château de Moncé.
Vendôme. — lmp. G. Vilette.
IiA IiÉVIADE
a Cour d’assises tenait ses grands jours à Chartres, le 1er juillet 1833.
Une foule émue remplissait la salle. Trentedeux accusés comparaissaient à la barre, sur cinquante prévenus.
D’une voix claironnante l’huissier en fait l’appel. Nous entendons des noms étranges : Louis B... dit Citron, Henri B... dit Chat-Blanc , François Florent dit Gnurdon , François S... dit Loulou, Charles C. . . dit Bombance, François Denis dit Bognon, François dit Beauventre, L... dit Saint- Af trique, R... dit Lepape, Jeanne dite Carnaval , Louis dit Bacchus, et maints autres. Serait-ce une section de l’antique bande d’Orgères, ou comme nous dirions aujourd’hui un groupe d'apaches?
Et cependant ces accusés ont le visage placide < Icalme, éclairé parfois d’un sourire goguenard, la pose ahurie mais non pas apeurée, relevée par un geste de quasi-défi, sans arrogance ni forfanterie. Rassurons-nous, ce ne sont point des assassins ni des brigands.
D’autre part, on ne reconnaît pas les masques sombres et fiers des héroïques Vendéens, dits les Chouans, que l’on jugeait hier encore dans la capitale delà Beauce et qui avaient tant piqué la curiosité des placides Carnutes.
J’entends autour de moi des murmures de compassion : Vont-ils les condamner comme le furent leurs douze camarades, moins compromis, par le
tribunal de simple police, le 27 mai dernier, à cinq mois de prison et aux frais ! Ah ! misère de nous !
Mais le président se lève et donne lecture de l’acte d’accusation. Vu sa longueur, nous en retiendrons les principaux passages.
En décembre 1832, l'abbé Ledru, curé de Lèves, était relevé de ses fonctions par son évêque. Le motif, secret d’abord, était connu : une doctrine erronée, contraire au dogme catholique. Le peuple, qui n’était pas grand clerc, n’en aimait pas moins ce prêtre qu’il voyait depuis dix-sept ans, affable, indulgent, trop peut-être, qui savait « ne point ennuyer ses paroissiens par des sermons, ni prolonger les offices outre mesure », sensible d’ailleurs aux idées du jour, car il aimait à se dire « partisan des institutions de juillet, avait souscrit pour les glorieux combattants des trois journées, avait béni le drapeau tricolore et habillé de ses deniers le tambour de la garde nationale ». Grand émoi dans la jolie bourgade.
La politique, mise en jeu, devait conduire aux pires extrémités !
Une pétition fut signée, ou plutôt injonction était faite à l'Evêque de rétablir le curé, d’ailleurs insoumis, avec menace derecourir en casderefus à l’Eglise de l’abbé Ghâtel. Les journaux politiques hostiles à la religion attisaient lé feu de la colère ; 3 ou 400 personnes se portèrent à Chartres conduisant à l’Evêché la délégation qui devait se présenter au prélat.
Des cris de menace furent poussés, le soir des jeunes gens tentèrent un charivari La réponse ne pouvait être douteuse.
L’abbé Langlois fut nommé à la cure de Lèves, mais ne put être installé. L’abbé Ledru, malgré son interdit, continuait à célébrer un culte, auquel il ne croyait plus, dans l’église paroissiale, jusqu'au 22 janvier 1833 ; se résignant à peine à remettre alors les clefs au maire.
Entre temps, des souscriptions avaient été faites en sa faveur à Chartres; à Lèves, une grange était mise à sa disposition, munie d’un autel en bois orné d’un drapeau tricolore , et le dimanche 27 janvier il y chantait une messe en latin car il n’avait pas eu le temps de la traduire en langue vulgaire, sauf le Domine Salvum, qui fut chanté, en mauvais vers français.
Le 21 février, était annoncée l’arrivée prochaine de l’abbé Auzou, de Clichy, le rival de l'abbé Châtel, fondateur de l’Eglise française et qui depuis s’en était déclaré l’évêque primat, par élection du peuple.
L’adhésion solennelle de l’abbé Ledru au nouveau culte n’eut lieu que plus tard, mais en attendant il publiait sa profession de foi où il condamnait catholiques et protestants, déclarant rejeter les mystères, les sacrements, le célibat des prêtres et ne plus croire qu’en sa raison.
Les esprits s’exaltèrent.
Le 12 mars, un habitant vint à mourir déclarant rester fidèle à la religion de ses pères; le maire, M. Barrelier, voulut faire respecter sa volonté. L’Evêque envoya donc un vicaire delà cathédrale, l’abbé Duval, accompagné d’un séminariste. Les parents et voisins, partisans de l’Eglise française résolurent de s’y opposer. Un attroupement se fit poussant des cris hostiles : les femmes se faisaient remarquer par leur nombre et leurs menaces contre les deux ecclésiastiques Ceux-ci durent renoncer à leur mission, et tentèrent de s’esquiver. Ils auraient été victimes de leur devoir si un conseiller de préfecture, bien connu dans le pays (1), ne les avait recueillis dans son cabriolet jusqu’à
(1) L’abbé Duval, fut saisi à la gorge et fort malmené ; M. le maire fut blessé grièvement.
Chartres. — Après leur départ M. Ledru, muni d’autorisation, put imposer sa liturgie au défunt récalcitrant.
Le 28 mars, une seconde sépulture dut se faire à Champhol, et après la cérémonie religieuse le corps fut porté au cimetière de Lèves.
Le 1 1 avril, l’abbé Auzou vint pendant trois jours faire des prédications à l’église française. A cette occasion les daines avait offert à M. Ledru une ceinture aux trois couleurs « dont il s’est empressé d’orner son vêtement de prêtre. »
Cependant Mgr l’Evêque avait nommé M. l’abbé Dallier, curé de Lèves ; son installation devait avoir lieu le 28 avril. Pour prévenir des troubles, faciles à prévoir, le préfet s’y rendit, avec le général du 4e régiment de chasseurs à la tête "d’un escadron et le commandant de la gendarmerie avec une escouade de gendarmes.
L’église était fermée, les serrures remplies de graviers. Un serrurier, Chevallier, fut requis pour ouvrir les portes, mais effrayé par les menaces des femmes qui barraient l’entrée du temple, il s’enfuit, emportant les clefs.
Le préfet manda de Chartres le procureur et son substitut pour verbaliser. Dans l’intervalle l’abbé Ledru, sortant de sa grange était acclamé, et la foule s’était considérablement augmentée. Le préfet et le procureur furent accueillis par le chant de la Parisienne et de la Marseillaise, par des cris injurieux et des menaces. Il n’y avait plus qu’à recourir à la force.
Un nouvel escadron de chasseurs fut mandé, ainsi que des ouvriers serruriers pour ouvrir les portes. La nouvelle s’en répandit dans la foule, qui furieuse, élève précipitamment deux barricades aux deux bouts de la rue de l’Eglise, et s'approvisionne de pierres. Des hommes montent au clocher et sonnent le tocsin. C’était, la révolte.
Les gendarmés occupent la route des Grands- Prés, les soldats la route de Paris. Le général essaie de parlementer, et reçoit une pierre à la tête, les soldats ont l’ordre de marcher en avant le sabre et la lance à la main. Une lutte assez vive s’engage, le sang coule, et les pierres qui pieuvent sur les soldats les forcent à reculer. De guerre lasse, le préfet, ne voulant par ordonner le massacre, se retire avec toute la troupe, pour revenir à Chartres, laissant, par un fatal oubli, l’abbé Dallier et le séminariste qui l’accompagne sans défense à la mairie.
Exaltés par leur victoire, les révoltés enfoncent les portes de ce refuge, s’emparent d’eux et les maltraitent. Ceux-ci se trouvent bientôt dans une situation des plus critiques. Deux femmesprennent l’abbé Dallier chacune par un bras, et ne l’ont point quitté jusqu’à Chartres, une troisième les précède frappant ses sabots comme des timbales. On criait à l’eau, le prêtre fut frappé à la tête et reçut bien des coups pendant le trajet. On lui mit à la main un bâton, orné de rubans rouges ; mais un homme fort et robuste, nommé Girard, se fit son protecteur et empêcha un malheur irréparable.
Le séminariste, M. Auzerai, ne fut pas moins maltraité. On lui mit une calotte rouge sur la tête et il dut payer des gâteaux à ses conducteurs, mais un nommé Leguay le préserva de son mieux.
La foule à son arrivée à Chartres, s’accroit, considérablement, et rien ne s'opposant à son passage, pénètre dans l’évêché ; en quelques minutes, les vitres, les glaces les pendules, le billard, une calèche et autres meubles sont brisés. L'évêque, heureusement, était à la Cathédrale.
Enfin, les chasseurs remontent à cheval et mettent en fuite la foule massée devant le palais. Le capitaine des voltigeurs reçoit à la joue un coup de pierre qui lui fait une blessure profonde.
Avec la nuit, le calme se rétablit,
A Lèves, le trouble avait suivi son cours. L’adjoint, M. Gougis, à défaut du maire, qui n’avait osé paraître, n avait pas craint de seconder les efforts du préfet, et de faire aux émeutiers les trois sommations légales, il faillit devenir la victime de son devoir. Les émeutiers envahirent sa maison, deux femmes le saisirent par sa redingote, le renversèrent à terre ; il reçoit à la tète un coup de pierre qui lui fait une blessure assez grave, on le traîne dans la rue ; il parvient à se cacher chez une voisine, la femme Mauger, mais il est bientôt découvert et frappé; il eut à souffrir les plus mauvais traitements.
La maison d’école elle-même subit les plus graves dégâts. L’acte d’accusation, on le voit, était précis et circonstancié et la condamnation antérieure du tribunal de police était une juste satisfaction à l’ordre public.
Depuis les esprits s’étaient calmés. Un prêtre catholique M. Desforges, avait été installé et exerçait sans difficulté son ministère. La population avait eu à subir une véritable occupation militaire. Comme une ville prise d’assaut, chaque liabitalion avait été « surchargée » de soldats à loger et à nourrir, parfois au nombre de 7 ou 8 ; plus de 50 habitants avaient été arrêtés, et avaient fait plus ou moins de prison préventive. D’autre part, les gens de Lèves étaient l’objet de bien des railleries de la part des pays voisins, on leur demandait du Baume de Fier-à-bras, de l’onguent Miton-Mitaine, etc.; n'avait-on pas publié même un poème burlesque qui les rendait la risée de tous?
A toutes ces circonstances qui devaient influencer l’esprit des jurés, vinrent s’ajouter les dépositions des deux ecclésiastiques qui avaient le plus souffert de l’émeute. « Elles furent pleines d<s modération. L’abbé Dallier déclare qu’il ne connaît
que deux personnes et il est heureux de les connaître, car dans sa conviction, il leur doit beaucoup d’obligations. » L’abbé Auzerai affirme « qu’il doit remercier Louis dit Bacchus de l’avoir garanti de mauvais traitements. » Les principaux inculpés ainsi défendus ne pouvaient être condam-. nés et l’acquittement était assuré pour tous. Après un débat de 3 jours la sentence fut prononcée le 3 juillet, les accusés furent rendus à la liberté, sauf Sébastien Loulou pour outrages bien constatés au commandant.
Quelques jours plus tard, les douze condamnés du tribunal de police voyaient leur appel à Versailles obtenir une réduction de peine de 5 mois à 3 mois, avec le bénéfice de la prison préventive. C’était aussi la liberté.
Pendant quelques années encore on vit, sur le pignon de la maison faisant face à l’église, cette inscription : Eglise Française, depuis longtemps déjà sans objet. Le 26 août 1837 l’abbé Ledru, âgé de 49 ans mourait dans la misère, abandonné de ses partisans. Tous bientôt revinrent à la religion de leurs pères, et bien rares sont aujourd’hui ceux qui racontent cet émouvant épisode et s’en expliquent le motif et les circonstances.
K. du Goniiré.
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