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AVANT-PROPOS

Madame Cradock, jeune femme Anglaise, épouse d’un mari bien plus âgé qu’elle, souffrait du mal auquel ses compatriotes riches n’échappent guère, le spleen ; aussi son médecin lui recommanda le seul remède efficace : un voyage en France. Docile, elle arrivait à Paris le 1er décembre 1783.

Elle eut l’idée d’écrire son journal. « Il serait d’une exactitude telle, dit l’éditeur, que certaines pages forment une suite de tableaux saisis sur le vif. »

La partie de ces notes concernant la France fut traduite et publiée par Madame Delphin Balleyguyer et éditée en 1896 en un petit volume in-16 de XI-331 pages par la librairie académique Perrin et Gie, Paris.

Après un séjour de près d’une année dans la capitale, du 1er décembre 1783 au 31 octobre 1784, elle entreprit un voyage jusqu’à Marseille. On pourrait la suivre à Lyon, Avignon, Aix, Marseille, Montpellier, Béziers, Toulouse, Agen, Langon, Bordeaux, où elle était en juin 1785.

Elle voyageait, en un carosse acheté tout exprès, avec son mari et toute sa maison : serviteurs et servantes.

Notons qu’elle était protestante, car à Paris elle fréquente bien que rarement, dans la chapelle de l’ambassade d’Angleterre où elle avoue arriver « le service à moitié terminé.» Par suite, ses opinions religieuses colorent parfois ses réflexions d’étonnement et d’ironie. Nous le lui pardonnerons généreusement.

C’est ainsi qu’à Bordeaux le 2 juillet, elle visite, après déjeuner, le couvent des Chartreux : « l’ordre est extrêmement riche, les meilleurs vignobles des alentours lui appartiennent. Ces religieux retirés du monde furent très curieux d’apprendre les nouvelles du dehors. »

Suivons-là de plus près, à mesure qu’elle se rapproche de Vendôme. A Saintes, 6 août, elle visite les arènes de l’Amphitéàtre, l’église Saint-Eutrope dont « la crypte est remarquable. Du côté droit de l’autel, sous un cintre, repose, nous dit-on, le corps du Saint. » Elle consacre à peine un jour à chacune des villes suivantes : Rochefort, La Rochelle, Mortagne, Nantes, Ancenis, Angers, Saumur, où elle visite l’école militaire, Langeais, et arrive à Tours le 15 septembre.

Elle descend à l’hôtel du Faisan. « Les domestiques sont peu prévenants et peu polis, ieur excuse est qu’ils étaient fort occupés de l’abbesse de Fontevrauit, descendue avec sa suite dans cet hôtel où elle est arrivée dans un carosse attelé de 6 à 8 mules. » N’v aurait-il pas un peu de jalousie ?

Arrêtons-nous avec elle à Marmoutier : « A 3 heures, le 17 septembre 1785, nous partions pour nous arrêter à l’abbaye de Marmoutier, une des plus riches et des plus anciennes de France. Elle est occupée par les Bénédictins.

« Les hommes seuls peuvent pénétrer dans ce couvent, mais l’église est ouverte à tous et j’en profitai. Vaste et

magnifique, le chœur séparé du reste est réservé aux moines. Je regardai à 'travers la grille épaisse et aperçus quelques belles sculptures. Là, pas de statues de saints habillées. Le grand autel est superbe. J’attendais en dehors avec une femme de chambre, tandis que M. Cradock visitait le couvent, quand un frère lai nous apercevant, nous invita fort obligeamment à entrer nous asseoir dans la loge. Ce que nous fîmes. De retour, M. Cradock demanda au frère lai s’il pouvait me laisser avoir un aperçu du nouvel escalier auquel travaillent encore les ouvriers, mais qui sera bientôt fini. Notre nouvel ami y condescendit, ajoutant que les moines étaient en ce moment à l’office, nous pourrions passer par le réfectoire qui s’ouvre par cet escalier. Il nous accompagna même auprès du suisse pour lui dire qu’en notre qualité d’Anglaises et d’étrangères, il nous laissât entrer ; ce dont je fus très fière, car la porte est irrévocablement fermée à toute femme. Le réfectoire avec plafond à corniche et tables tout autour est orné de plusieurs tableaux remarquables, particulièrement celui qui recouvre tout le fond de la salle et qui est considéré comme un chef d’œuvre.

« L’escalier moderne et fort élégant est coupé à angles droits. 11 conduit à tous les étages et se termine au-dessous d’un plafond peint... Nous fîmes ensuite le tour des cloîtres, formant un carré couvert d’un jardin garni de jolis parterres...

« Le suisse allait nous conduire plus loin lorsque, apercevant les moines revenant de l’office, il s’arrêta subitement et nous pria de l’excuser de ne pouvoir nous en montrer davantage.

« Les bons pères ne doivent pas s’ennuyer dans cette superbe résidence, entourée de dépendances admirablement entretenues et dominant un site délicieux ; d’ailleurs, ils peuvent, nous dit-on, recevoir des invités. »

Sur cette réflexion, nos hôtes partent pour Blois, où ils visitent le château royal et l’évêché. « L’évêque permet à quiconque en demande la permission au portier de se promener dans ses jardins. »

Mme Gradock y était encore le 25 septembre. Ce jour là, « la moitié des Blésois était partie à la chasse aux loups avec une meute royale. La nouvelle que les loups sortis du bcis avaient dévoré un homme et un enfant a semé la terreur dans tout le pays, et cette chasse a été annoncée hier à son de trompe par un piqueur du roi » Elle rencontra « un capucin de 87 ans qui était allé en Turquie, en Abyssinie, en Italie, en Sicile, à Malte... On ne lui eût pas donné son âge, et rarement je vis vieillard à l’air si jeune. Pas une ride dans son visage, toutes ses dents et des yeux clairs et brillants. Il nous raconta que le monticule que nous venions d’escalader (La Butte des Capucins) avait été élevé par ordre du roi de France, lequel tenait sa cour au château de Blois au moment d’une grande famine. Il avait employé les pauvres à transporter les terres dans cet endroit, maintenant au milieu des champs, mais alors faisant partie des jardins royaux, il leur fournit du pain tant que durèrent les travaux, terminés longtemps au delà de la famine. »

De Blois, Mme Cradock prit la route de Vendôme, comme elle va vous le raconter, puis se dirigea sur Chartres, où elle arrivait le mercredi 5 octobre, elle y remarque, au-dessus des six portes, l’image de la Vierge, patronne de la ville où elle est spécialement révérée. Après une visite attentive à la Cathédrale, la voyageuse traverse Épernon, Rambouillet, Versailles et arrive à Paris le 12 octobre.

Après un séjour de six mois, elle remonte en carosse le samedi 22 avril pour la Hollande.

Un jour plein avait été consacré sans loisir à la ville

de Vendôme. La note relative à notre cité est une des plus circonstanciées.

Il sera facile au lecteur de relever l’inexactitude du cicérone qui, montrant le tableau de Geoffroy Martel, le londateur, insinue par flatterie, sans doute, qu’il était d’origine anglaise. Tout Vendômois sera fier du bon témoignage rendu à l’urbanité de nos moines (dont la visiteuse, il nous semble, n’aurait pas dû s’étonner), à la bonne tenue et à la modicité des prix du nouvel hôtel « Saint-Martin », le meilleur de la ville (1), à la beauté de nos monuments, aux charmes « de la riche vallée du Loir, de sa jolie rivière et de ses collines couvertes d’arbres. »

7 juillet 1907. G. Métais.

(1) L’hôtel Saint-Martin ne doit pas se confondre avec l’antique maison en bois du xvie siècle, que l’on admire encore, place Saint- Martin.

M. Martellière l’identilie avec raison avec l’ancien hôtel Gaillandre, actuellement occupée par l’imprimerie du Carillon.

En 1666, nous dit-il, « les logis et bastiments où pend pour enseigne l’image Saint-Martin, étaient baillé à rente par Jean Philippes, avocat, à Pierre Girardin. En 1677, le bail était continué par Michel Roussin, marchand, hoste. En 1688, Michel Roussin, commis aux Aydes de l’Election, cède le bail de la maison où pend pour enseigne l’image de Saint-Martin à M. L. Martin Rodard, marchand. En 1720, les enfants de cè dernier vendent à René-Honoré Robbé, marchand bourgeois à Paris, quatre corps de logis, le premier où pendoit autrefois pour enseigne l’image Saint-Martin.» En 1765, Jean-Honoré Robbé de la Grange, directeur des Gazettes de France , vend à Jacques Jouanel Martin, marchand aubergiste, la maison où pend pour enseigne l’image Saint- Martin. L’enseigne pendait encore en 1781. »

Ges renseignements précis sont conformes à ceux du « Roôle de 1693 », qui décrit ainsi cette maison : « Le sieur Martin Rodard, marchand, expert juré, bourg Saint-Martin: 8 chambres, 3 cabinets, écuries, cellier, galtas, cour, jardin, chargée d’une rente de 129 livres par M. Jean Philippes, archer, et le sieur Jean Philippes, avocat, » etc. D’autre part, en 1758, nous trouvons « l’autel (sic) de l’image Saint- Martin, bourg Saint-Martin. »

Merci à M. J. Martellière des précieuses notes qu’il a bien voulu nous communiquer.

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