UN DISCOURS DE M. RENAN
M. Renan n'a jamais mieux parlé, ce n'est pas peu dire, qu'à la distribution des récompenses aux sociétés savantes, au Congrès des Sociétés savantes, tenu en mai 1888. Personne ne sait exprimer comme lui les joies du travail. L'étendue de sa pensée, la familiarité de son esprit avec les grands problèmes, le mélange du passé lointain au présent et du sacré au profane, l'inévitable couplet de l'Ecriture et les réminiscences des livres saints sur les lèvres d'un homme qui eût été capable de les écrire, puis la façon de dire, cette simplicité qui est devenue si naturelle, donnent à la parole du maître une poésie très particulière, d'un charme délicat et pénétrant.
Il me semble que M. Renan est vieux comme le monde, dont il a vécu toute la vie, mais vieux sans avoir vieilli. Sa mémoire est singulière-
ment fraîche, et Ton ne croirait pas que ce contemporain, un des plus actifs en ce siècle d'activité, a connu les patriarches. Voyageur à travers le temps et l'espace, il a tout vu, tout comparé; il ne s'étonne de rien, mais s'intéresse à tout. Il doit faire de jolies réflexions en contemplant, réunis au pied de la tour Eiffel, les peuples qu'il a vus se séparer au pied de la tour de Babel.
Longue expérience ne va point sans quelque mélancolie : il y en a dans ce dernier discours. Mélancolique est le rêve d'un Collège de France transporté en quelque monastère entouré de chênaies, de ruisseaux et de rochers, au milieu d'un paysage propice à l'attente douce de la mort.
Cette mélancolie, si délicieusement exprimée, les meilleurs d'entre nous la ressentent aujourd'hui. N'en disons point de mal. Il y a mélancolie et mélancolie : une mélancolie physiologique, qui est une maladie; une mélancolie d'âme, affection légère et bienfaisante. Les poisons ont des degrés : au degré inférieur, ils sont des remèdes. Une dose de mélancolie est un remède contre la sécheresse d'âme, mal très redoutable et vilain mal.
J'entends par mélancolie un état où des pensées vagues se confondent avec des sentiments dont l'objet n'est pas déterminé. Chaque état d'âme a son paysage, sa saison et son heure. Le
paysage de la mélancolie, c'est une longue, longue étendue; le premier plan est discret et le dernier est perdu dans l'indéfini. La saison, c'est le printemps ou l'automne; l'heure, le matin ou lé soir. La mélancolie se plaît dans les commencements et les fins, choses incertaines.
Elle a ses siècles à elle : ce ne sont pas les siècles de milieu où un peuple s'arrête, se croyant arrivé, et qui sont comme des paliers dans la montée ou la descente. Il y a de la mélancolie dans les légendes des premiers âges; il y en a dans la poésie des âges mûrs, au penchant de la vieillesse.
La mélancolie n'affirme ni ne nie. Est-elle sceptique? Non. Quand vous considérez au large la mer qui se confond avec le ciel dans une vapeur, et que votre esprit flotte sur cette région indécise, vous sentez qu'au delà est encore la mer et le ciel encore. La brume n'est pas une fin, elle n'est que le voile de l'au delà.
Ne point affirmer, ne pas nier, ne pas douter, cet état étrange est celui de beaucoup d'hommes aujourd'hui.
La mélancolie des âmes saines n'est point de la paresse. Elle est un repos, une consolation des incertitudes, la vague approche d'une foi, un rêve après le livre fermé, un stimulant à reculer les confins de la brume. Ce discours, où l'orateur
cherche le moyen « d'attendre la mort plus doucement» , est une exhortation éloquente au travail.
Oui, travaillons, et partout, en province comme à Paris. En province surtout, semhle dire M. Renan. Il a raison. Le travail en province, c'est une des conditions de la grandeur de notre pays. Mais peut-on travailler en province? M. Renan en est persuadé : il y veut aller chercher la solitude, le repos, la liberté, l'agrément et les sourires de la nature, le calme et la joie de l'esprit.
A Paris, nous vivons dans le tumulte; nous avons beau nous boucher les oreilles, nous entendons le tapage. Mille besognes nous sollicitent, et les besognes sont les ennemies des œuvres. Il faut à tout moment couper des fils qui ne se rejoindront plus. Nous nous encombrons des ruines de choses commencées. Impossible de nous résumer, de dégager la philosophie de noire vie, de conclure sur nous-mêmes. Parfois, la fatigue nous prend de courir toujours pour n'arriver jamais. Alors nous étendons les bras, comme pour saisir la solitude et la paix, et les exclamations nous reviennent des poètes qui ont exprimé le désir de s'en aller bien loin :
-Celle de Virgile :
... qui me gelidis in vallibus Ilœmi testai!...
Celle de Racine :
Ah! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!
Celle de Hugo :
Oh! laissez-moi partir...
Sans doute, mais laissez partir M. Renan, et n'ayez pas peur : il reviendra. Il l'avoue luimôme. Paris n'offre pas seulement à la culture scientifique des avantages qui ne se rencontrent pas ailleurs : « Il est un certain genre d'excitation générale, si j'ose le dire, d'initiation dont Paris aura longtemps encore le secret. » C'est vrai, et me voici pris du désir d'exalter Paris ; mais j'aurais trop à dire sur la joie de percevoir à chaque minute l'intensité de la vie, la chaleur des contacts, et l'infinie variété de l'action et de la pensée, d'étudier à la fois la singularité des individus et l'âme enfantine des foules, — sans compter qu'on y peut trouver, dans ce Paris, des fenêtres d'où l'œil tombe sur la verdure d'un jardin, sur l'eau d'une fontaine entourée de platanes, et parcourt au loin les rebords de l'hémicycle des collines du Sud.
Paris aura longtemps le don d' « initiation », parce qu'il l'a depuis longtemps, depuis qu'il est la grand' ville où le roi de France a concentré la France, M. Renan rappelle les litres de la pro-
vince : les lois de la nature trouvées par Buffon à Montbard, les lois plus profondes de l'histoire politique, découvertes par Montesquieu à Bordeaux. Mais la zoologie de Buffon, son admirable ménagerie, c'est presque un salon. Supprimez Paris, aurez- vous le Discours sur le style? Les Lettres persanes n'ont-elles pas été écrites pour quelque Vie parisienne de ce temps-là?
Il y a bien longtemps que la province languit. Je ne sais plus qui disait, au xiv c siècle : « Vivre à Paris, c'est vivre tout court, simpliciter ; ailleurs, on vit relativement, secundum quid. »
Faisons cet aveu, pour bien voir toute retendue du mal et y mesurer l'effort. Il faut se mettre tout de suite à la cure, qui sera longue. Nous n'y pouvons pas tout, nous les gens d'étude. Ce n'est pas nous qui corrigerons l'œuvre des rois, consacrée, aggravée par la Révolution. « La tendance exagérée à la centralisation parisienne, » nous ne suffirons pas à la modérer, à l'arrêter.
Nous pouvons quelque chose cependant, et déjà nous sommes à l'œuvre. Les moyens et les instruments du travail scientifique ont été multipliés en province. Les efforts de l'initiative locale ont été approuvés, encouragés, aidés. Des corps savants s'organisent, des Universités naissent en quelques endroits, très rares il est vrai. Déjeunes
maîtres sont répandus un peu partout. Comme les maîtres du moyen âge dont parle M. Renan, ils se sont formés à Paris, et sont allés développer à leur guise le germe qui leur a été inoculé. Je sais bien que, s'ils avaient pu, ils seraient, restés ici; la plupart ont l'ambition d'y revenir, mais ils s'acclimatent : la preuve, c'est qu'ils travaillent. Que leur devons-nous? Tout d'abord de nouveaux moyens d'action, puis le respect et la récompense de leur travail. 11 y a, en France, dans la répartition des honneurs, un privilège de la capilale qui a succédé au privilège de la cour. Les antichambres des ministres sont les héritières de l'Œil-de-bœuf. C'était un titre aux faveurs de Louis XIV que de ne point découcher : c'est un titre aux faveurs d'aujourd'hui que de se montrer aux puissants. Il y a, dans tous les ministères, une permanence, une constance de visages accoutumés, sur laquelle passe, sans la troubler, comme sur l'onde des rides légères, la variété des figures de ministres. Il est rare de trouver dans ces parages des boutonnières vierges. Un conducteur de tramway du boulevard Saint-Germain m'a dit qu'à de certaines heures, dans sa voiture (elle passe auprès de plusieurs ministères), les voyageurs non décorés ont l'air d'intrus. En province, il faut aux boutonnières la longue patience.
Le suprême honneur pour le savant français, c'est l'entrée à l'Institut. Autrefois, la résidence à Paris n'était pas l'indispensable condition pour l'obtenir. C'est une loi aujourd'hui. En faisant entrevoir qu'elle peut être amendée, M. Renan a rendu un premier service à la science provinciale : la nostalgie de Paris est, pour plusieurs que je connais, l'attraction vers certaine jolie coupole.
Il est clair que l'on ne peut à la fois vouloir que des hommes de valeur créent, en y vivant et en y mourant, des patries intellectuelles provinciales, et leur refuser la récompense, la proclamation publique de cette valeur.
Aider, honorer, rémunérer la science provinciale, ce sera beaucoup; mais il restera quelque chose à faire, rien moins qu'une révolution. La province, bien qu'elle fût atteinte dans les sources de vie, produisait, au xvm e siècle, plus et mieux qu'au xix e ; notre infériorité est peut-être un effet de l'abus, où nous sommes tombés, de l'éducation uniforme. Nous avons multiplié les collèges, nous les avons placés sous la même discipline; nous avons réglé l'emploi du temps minute par minute; nous avons écrit, article par article, des programmes qui s'allongent sans cesse, car notre uniformité, par surcroît, est encyclopédique. Afin que personne ne put échapper à nos règles et qu'aucune fantaisie ne fût per-
mise à qui que ce fût, nous avons établi, à Pentrée de toutes les avenues de la vie intellectuelle, des examens qui barrent la route aux indépendants. Toute éducation est dirigée vers ce but. Notre liberté d'enseignement n'a rien de commun avec •la liberté de l'intelligence. Elle est réduite au choix du maître, à l'option entre la redingote et la soutane.
C'est un des phénomènes de notre siècle que la mainmise de l'école sur les esprits. Notre œuvre scolaire, nous devions la faire, et nous avons raison de nous enorgueillir de l'avoir faite ; mais prenons garde! La culture scolaire, comme nous la comprenons aujourd'hui, est dangereuse. Ses prétentions encyclopédiques sont un leurre : elle veut être universelle; mais, à cause de cela même, elle est limitative. L'écolier qui doit tout apprendre apprend peu; l'esprit que Ton sature perd l'appétit; la monotonie des règles absolues étouffe toute originalité.
J'admire la liberté des esprits d'autrefois, cette légèreté d'ailes qui les portait sur les sommets de tant de jolies collines et de montagnes si hautes. Par moments, je voudrais n'avoir été élevé nulle part. Il me semble que ma bonne volonté, cherchant à travers le hasard, aurait trouvé mieux que ce que l'on m'a donné. Ce sont des moments de mauvaise humeur, d'injus-
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tice, d'ingratitude; je le sais, mais je sens bien que j'ai subi trop de règles et porté trop de jougs. Depuis ma jeunesse, le mal s'est aggravé. Je ne regarde jamais sans quelque chagrin ces feuilles officielles que les examinateurs du baccalauréat ont sous la main. D'un côté sont les rubriques • des connaissances humaines, de toutes les connaissances; de l'autre, une colonne à mettre des notes en chiffres; au bas, un Irait et la mention : total. Nous inscrivons dans la colonne des 2, et encore des 2, c'est-à-dire des passable. Obtenir le passable, c'est toute l'ambition du candidat. Rien ne lui servirait d'exceller ici, s'il faiblissait trop là et là. Le 2, c'est la note sûre, le vrai placement du fils de famille; mais combien de fois le total vrai de tous ces 2 ne donnc-t-il pas zéro?
Notre uniformité encyclopédique est une invitation à la médiocrité. Elle est capable de produire l'indifférence intellectuelle de la jeunesse, qui, croissant avec la vie, serait mortelle à la science. Nous devrions, je crois, réduire au minimum la façon commune qu'il convient de donner à tous les esprits, rendre à l'écolier le droit d'ignorer quelque chose, découvrir et respecter en lui l'individu, afin que, plus tard, il devienne une personne, lui donner surtout des commencemenls de lumières.
Chaque année, nous mettrons ainsi en circulation un certain nombre d'intelligences alertes et curieuses. Elles se répandront par tout le pays. Si nous savons entretenir les foyers qui s'allument, si nous affranchissons nos Universités de maintes habitudes scolaires fâcheuses, si nous les encourageons à aimer et à cultiver surtout la science, nous aurons fait ce qui dépend de nous pour raviver en province la vie intellectuelle, pour la rendre, à Paris même, plus féconde.
C'est un grand service à rendre à l'esprit français que de l'affranchir de l'esprit scolaire qui souffle aujourd'hui.