L'ASSOCIATION DE LYON
Messieurs,
Je suis très touché de l'accueil que vous me faites, mais je ne puis accepter les éloges que vous me donnez. Vous me louez de l'affection que je témoigne aux associations d'étudiants : il est trop facile vraiment de les aimer, Je les aimais avant qu'elles fussent nées; je souhaitais de les voir naître et devenir des centres de ralliement de la jeunesse française. Je pensais souvent en moi-même : « Si je savais un lieu où les jeunes gens se réunissent, j'irais, car j'ai bien des choses à leur dire. »
Les jeunes ont des devoirs envers les anciens: vous les connaissez et les pratiquez, mes amis;
(1) Discours prononcé à l'inauguration du cercle des étudiants de Lyon, le 8 juin 1887.
votre déférence et votre respect nous sont très précieux; mais les anciens, à leur tour, ont des devoirs envers les jeunes. Nous, dont les cheveux grisonnent, nous vous laisserons une France amoindrie et en péril. Nous avons envers nousmêmes l'obligation de former une génération qui soit plus heureuse que la nôtre, parce qu'elle sera meilleure.
Messieurs, les associations d'étudiants nous aideront dans notre tâche. Elles peuvent être (ne vous effrayez pas de ce grand mot) des écoles de vertu ; point de vertu morose, bien entendu : vous êtes gais, et je vous en félicite. Si vous n'étiez pas gais, je vous supplierais de l'être. La gaieté est, en France, un don de nature; elle est le levain de l'activité nationale. Elle n'exclut pas le sérieux : elle lui donne seulement un visage aimable. Rabelais, Molière, Voltaire, ont dit gaiement des choses très sérieuses. La gaieté a été de tout temps une des qualités du soldat français : Kléber ne riait jamais si bien qu'au fort des batailles.
Soyez donc gais, mes amis, et pratiquez joyeusement les vertus que nous vous souhaitons.
C'en est une que de se dévouer à une œuvre difficile. Il n'était pas aisé de renoncer à l'habitude paresseuse de l'isolement. Vous avez voulu, comme vos camarades de Paris, vous associer.
Vous y êtes parvenus après beaucoup d'efforts. Vous dépensez pour une idée de l'argent, du temps, de l'intelligence, de la volonté : c'est très bien.
Vous avez commencé modestement, vous grandissez peu à peu ; vous réglez sévèrement vos dépenses sur vos ressources. Vous faites même des économies : c'est encore très bien. Il est probable qu'il se trouve parmi vous quelque législateur futur : il trouvera plus tard à employer très utilement, dans la commission du budget de l'Etat, les habitudes qu'il aura prises de bonne heure en ménageant le vôtre.
Vous vous êtes promis, par cela même que vous vous êtes associés, de vous aimer et de vous aider les uns les autres. Voilà, mes amis, la grande vertu. Cultivez, fortifiez le sentiment de votre solidarité. Vous en trouverez l'emploi dans la vie. Nous avons souffert longtemps de l'excès de l'individualisme. Si nous avons été si souvent bouleversés par des tempêtes, c'est parce que des grains de sable ne résistent pas au vent.
La solidarité entre étudiants doit être intellectuelle autant que morale. Elle a pour effet, comme l'ont dit vos camarades de Paris, la pénétration des études, en même temps que la pénétration des volontés. Qu'aucun de vous ne soit l'homme d'une seule étude : instruisez-vous les uns les
autres. C'est déjà beaucoup que toutes les Facultés soient réunies ici et que vous vous appeliez non plus des étudiants en droit, ou en médecine, ou en lettres, ou en sciences, mais des étudiants de T Université de Lyon. Si vous comprenez bien ce mot Université, un beau mot, un mot que j'appellerai compréhensif et philosophique, vous aurez la haute idée qu'il faut avoir de la dignité de vos études.
Messieurs, nous avons connu le temps où les jeunes gens vivaient isolés, étrangers les uns aux autres et se contentaient de petits groupes de camaraderie, formés au collège et au pays; ils s'enfermaient aussi dans leurs études professionnelles, dédaigneux de celles qui ne les préparaient pas à des métiers. Soyez loués d'avoir changé ce régime. L'étudiant qui se confine dans des relations et des études étroites devient trop souvent le praticien qui ne pense qu'à son affaire immédiate et croit que le reste ne le regarde pas. Le reste pourtant, c'est quelque chose : c'est le bien public.
En fondant votre association, en travaillant à la développer, vous vous habituez à agir : conservez ce goût de l'action. Nous n'avons pas, en France, assez d'hommes qui agissent. Notre pays est exposé aux coups de vent dont je parlais tout à l'heure. La foule, que la France, par un effet
de sentiment qu'elle professe pour la dignité de la personne humaine, admet et appelle à la vie publique, est mobile et moutonnière. Il se forme, en ce moment, sous vos yeux, un grand troupeau qui paraît vouloir courir vers l'abîme : il n'y arrivera pas si des hommes résolus se jettent dans cette mêlée, et, solides sur leurs pieds, coupent et dispersent cette dangereuse file. Messieurs, apprenez ici, en vous échauffant par votre propre contact et en vous éclairant sur vos devoirs, le goût de l'action salutaire. Conservez-le dans la vie. Vous avez fait, en combinant vos efforts, une bonne œuvre;- restez unis plus tard, continuez à vous connaître, à vous aimer les uns les autres ; conservez dans la maturité, et jusque dans la vieillesse, les passions généreuses qui sont dans vos cœurs d'étudiants. Votre action s'étendra tout naturellement alors : elle aura pour objet le bien public.
Un dernier mot, qui sera encore un conseil.
Je vous ai, tout à l'heure, entendus parler d'une association générale des étudiants de France. Prenez garde. Nous sommes trop portés, en France, à unifier et à centraliser. N'allez pas perdre votre personnalité. Le corps des étudiants de France prendra bien plus sûrement une place dans la vie nationale s'il se compose de groupes dont chacun a sa vie propre. Cette association gêné-
raie serait forcément banale, et la banalité est impuissante. Écoutez donc ce que vous disent les devises de votre ville : soyez « Lyonnais toujours ». Dans le concours qui va s'établir entre nos Universités renaissantes, tâchez que votre Université lyonnaise arrive au premier rang, que « Lyon » soit « le meillor ». C'est le pays tout entier qui recueillera le bénéfice de votre émulation. La puissance d'une nation se compose d'énergies diverses. Soyez une de ces énergies, et, pour cela, gardez et fortifiez votre personnalité.
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