LES FÊTES DE BOLOGNE
Les fêtes de Bologne ont été très belles, et si pleines de toutes sortes de choses, que l'ensemble, au moment où j'essaye de le représenter à. mon esprit, m'apparaît comme une toile immense, où des centaines de personnages, les uns en ordre de procession, les autres en tumulte de cohue, s'avancent ou se bousculent autour des palais, des fontaines, des églises et des statues, sous le grand soleil et le ciel bleu, avec un éclat extraordinaire de couleurs, couleurs aux fenêtres d'où pendent les guirlandes et les tapis, couleurs sur les épaules et les têtes bariolées de centaines de professeurs et d'un millier d'étudiants, couleurs sur les visages qui représentent toutes les nuances de la race aryenne, depuis la blancheur des septentrionaux jusqu'au brun doré des Méditerranéens. Au fond du tableau, l'histoire dessine les contrastes des temps : le paganisme, le christia-
nisme, la vieille Étrurie, Rome et le moyen âge se confondent. Une basilique chrétienne a remplacé un temple d'Isis victorieuse; à la porte de mon hôtel une inscription mise par le propriétaire, M. Brun, rappelle[que là s'élevait le temple de Jupiter Stator : Jupiter Stator, fondateur; Brun, successeur...
Nous étions pourtant en plein moderne, et nous, qui étions venus, de toute l'Europe, des deux Amériques et de l'Asie, pour célébrer le huitième centenaire d'une vénérable Université, nous avons joué, sans le savoir, un petit acte de politique italienne, mais si joli, si joli.
Certainement le principal objet des fêtes était l'hommage à la vieille aima mater bononiensis. Mais l'inauguration d'une statue de Victor-Emmanuel figurait sur le programme. Pourquoi?
Puis, comment se faisait-il que ce centenaire tombât justement les jours anniversaires de l'évacuation de Bologne par les Autrichiens en 1859? Enfin, il est très difficile de savoir, à cent cinquante ans près, la date de la naissance de l'Université de Bologne. Comment donc a-t-on trouvé non seulement Tannée, mais le jour?... Suivez-moi bien.
Bologne est une ville d'opinion avancée, voire même quelque peu républicaine. Entre elle et le roi d'Italie, il n'y avait pas d'intimité. Il fallait
l'aire cesser ce malentendu par une de ces manifestations qui ravissent la foule italienne.
Depuis longtemps, une statue de Victor-Emmanuel était prête. Les Bolonais n'avaient pas mis grand empressement à contribuer aux dépenses du monument. Il y avait lieu de craindre que l'inauguration ne fût pas très brillante. Les ministres cherchaient une bonne date pour cette fête; mais, au même moment, le recteur de TUniversilé en cherchait une pour le centenaire. La politique et M. le recteur se sont entendus à demi-mot. Et voilà pourquoi nous venons d'avoir si chaud. Nous nous demandions pourquoi le centenaire n'était pas tombé en hiver : n'était-il pas invraisemblable qu'une Université eût été fondée en temps de quasi-canicule? Mais nous n'avons point de finesse dans Fesprit et nous sommes toujours les Barbaril II fallait que la statue fût inaugurée au milieu des fêtes du centenaire, dans ce grand concours d'hommes de tous pays. Le jour indiqué était le jour anniversaire de l'affranchissement de Bologne. Quel Italien, fût-il le plus intransigeant des républicains, oserait manifester sa mauvaise humeur devant cette foule d'étrangers et en un jour qui rappelait un tel souvenir ? M. Crispi a donc encadré une fête dynastique dans une grande fête internationale, et il a remporté un succès minis-
tériel à la sueur des fronts de vingt et quelques nations.
Nous sommes entrés à Bologne, professeurs et étudiants, le dimanche 10 juin 1888, àcinq heures, Les six jeunes gens délégués par l'Association des étudiants de Paris avaient annoncé leur arrivée et nous pensions bien qu'une délégation bolonaise Jes viendrait quérir à la gare. Nous n'étions point, je ne dirai pas sans inquiétude, mais au moins sans quelque souci au sujet de la réception. De la courtoisie italienne, personne ne doutait. Mais nous n'avons plus notre assurance d'autrefois devant l'étranger. Nous avons en même temps la conscience de nos défaites et de nos fautes, et celle des injustices dont nous accable l'opinion européenne. Notre fierté nationale est devenue mélancolique, fierté de vaincus, que révolte Pempressement des peuples à gagner les bonnes grâces des victorieux.
Les victorieux, nous savions bien qu'ils étaient représentés à Bologne par des professeurs et par des étudiants en grand nombre, dont le gouvernement avait payé le voyage, tandis que nous faisions, nous, les frais de l'hommage que nous apportions à la vieille Université. Nos étudiants n'avaient pu arriver le samedi, qui était le jour de la réception de la jeunesse par la jeunesse. Nous lisions en chemin de fer l'histoire de cette
première journée des fêtes, et des ovations adressées aux étudiants de Berlin, Heidelberg et autres lieux, comment ils avaient répondu aux salut s des camarades italiens et aux sourires des dames, en agitant leurs chapels de velours à plumets, ou en levant et abaissant leurs longues rapières. Quelle figure allaient faire nos six Français, en chapeau et petit veston? Moi, je comptais sur le drapeau qu'ils portaient avec eux. Ces couleurs-là, il n'était pas possible qu'on les eût complètement oubliées à Bologne.
En entrant en gare, nous apercevons, rangés sur plusieurs grandes files, dominés par les bannières et les étendards, coiffés de bonnets de toutes couleurs, des étudiants par centaines. On crie : « Où sont les étudiants français?» J'ai l'imprudence de répondre : « Ici! » en montrant le compartiment voisin. En une seconde, les portières sont ouvertes. Votre serviteur, enlevé par les jambes, est porté sur des épaules. Ceux de mes collègues qui se trouvaient au même endroit sont honorés du même triomphe. Le plus grand cri de : « Vive la France ! » que j'aie jamais entendu retentit, vingt fois répété. Quand j'ai obtenu, à force de prières, le plaisir de me retrouver sur mes jambes, je cherche mes collègues et les étudiants. Les collègues avaient été déposés çà et là. Un étudiant avait réussi à déployer le
drapeau. Nous y courons. Le porte-drapeau est couvert de haisers à pleine bouche. Dans le groupe qui l'entoure, les cris de : Viva la Francia ! la Republica francese ! éclatent, violents et sonores. J'ai vu des étudiants bolonais baiser la hampe du drapeau et l'incliner pour coller leurs lèvres sur les couleurs françaises. J'ai entendu crier : « Vous êtes toujours la grande nation ! » Évidemment il y avait en cet endroit une manifestation d'un caractère particulier. Ceux qui adoraient avec cette effusion le drapeau, qu'on appelait jadis libérateur, étaient de chauds démocrates italiens. Mais, sans exception, la foule des jeunes gens criait : « Vive la France! » Le salut de bienvenue partait de tous les cœurs. Très courtoisement, les étudiants d'Allemagne saluaient de la rapière.
Le cortège se mit en marche. Nous suivîmes d'un regard ému nos étudiants, installés dans leur voiture, tenant haut leur bannière, toujours salués, toujours acclamés et toujours embrassés. L'enthousiasme croissant sur leur passage, leurs chevaux furent dételés, et des camarades bolonais traînèrent la voiture. D'autres Bolonais, au même moment (car on ne perd jamais la tête dans ce pays-ci), dételèrent les chevaux de la voiture des Allemands. Il y eut alors, au milieu des rires et des cris de joie, une course des deux véhicules.
Le nôtre, plus vigoureusement entraîné, arriva premier au logis, où étaient installés, les uns à côté des autres, les étudiants des deux pays.
Le lendemain, lundi, fut une journée très occupée. Le roi arrivait à neuf heures du matin.
J'allai voir l'entrée, debout sur une chaise, dans la rue de l'Indépendance . Immédiatement après une musique qui jouait l'allègre marche nationale, j'aperçus la bannière française, de chaque côté de laquelle se tenaient deux étudiants, un Italien et un Allemand, celui-ci rapière au vent. Derrière était la voiture du roi, suivie par un long cortège.
J'étais curieux de savoir comment notre bannière se trouvait là. J'appris bientôt qu'une curieuse scène s'était passée à la gare. Nos étudiants s'y étaient rendus, disant avec raison à certains qui s'en étonnaient que, tout bons républicains qu'ils fussent, ils devaient leur hommage au gouvernement d'un pays dont ils étaient les hôtes. Ils se placèrent si bien sur le quai que le roi les aperçut tout de suite et marcha droit vers la bannière. Il témoigna au président de l'Association, M. Chaumeton, le plaisir particulier que lui causait la présence d'étudiants français. Chaumeton, un Parisien que rien n'a jamais étonné, répondit à Sa Majesté que, lui aussi, était très
satisfait d'être venu et que l'accueil de la veille lui avait remué le cœur. Sur quoi, le monarque et le président se' serrèrent la main. Le roi parla ensuite à quelques personnes et monta en voiture. A ce moment, M. Bernard, qui portait la bannière, s'avança vivement à la tète des chevaux. Les Allemands, qui voulaient être aussi là, se placèrent à ses côtés. Et voilà comment le roi d'Italie entra dans Bologne, précédé par le drapeau français, à l'approche duquel, en juin 1859, les Autrichiens avaient abandonné Bologne.
Une heure après commençaient les cérémonies universitaires. Elles ont été les unes très brillantes, les autres très familières. Je manquerais à mon devoir de chroniqueur fidèle si je disais qu'elles se sont passées tout à fait sans encombre. M. le recteur Capellini s'est assurément donné beaucoup de peine, mais il aurait fallu qu'il eût à son service une légion de scribes à qui dicter ses ordres sur tant de détails. Il s'est démené de telle sorte, il a tant parlé, ordonné, marché, gesticulé, qu'il était à bout de forces dès la veille des cérémonies. Nous l'avons vu pour la première fois, le lundi, à dix heures, quand il a présenté les délégations étrangères au syndic de Bologne, dans une grande salle du 1 Miiseo civico. Nous étions réunis en très grand nombre, et nous bavardions, comme on fit au pied de la
tour de Babel, après que se fut produite la confusion des langues. Tout à coup circulent des chut! Et nous apercevons, monté sur une table, un homme de haute taille, élancé, élégant, dont le visage encore jeune et de couleurs vives est encadré d'une chevelure d'argent vif, drue, courte et droite; à côté de lui, un homme petit, maigre, nerveux. Le premier était le syndic; le second, le recteur. Le recteur, mettant la main sur l'épaule du syndic et lui donnant de petites tapes sur les bras et la poitrine, présenta par une courte harangue les délégués du monde savant au syndic, qui nous adressa, d'une belle voix et en un langage simple et noble, ses souhaits de bienvenue au nom de la ville. Après quoi, un des commissaires lut le programme des fêtes, que M. le recteur souligna de ses gestes expressifs, étendant les deux mains quand il s'agissait d'un grand mouvement d'ensemble, approchant l'index du nez quand le commissaire disait l'heure du rendez-vous, élevant une main quand le nom du roi était prononcé.
L'après-midi, fut inaugurée la statue de Victor- Emmanuel, sur la place qui porte le nom de ce « père de la patrie », place superbe, encadrée par une église, par le palais du Podesta et le palais du gouvernement, et communiquant avec une autre place que domine le Neptune herculéen de Jean
de Bologne; le dieu de la mer est debout sur un piédestal de bronze verdi, où des sirènes, pressant leurs mamelles, lancent des jets d'eau à des dauphins, qui répliquent par des jets d'eau sortis de leurs narines, à la grande joie de petits Génies, spectateurs mouillés de ce combat.
Le roi, la reine et la cour prirent place sur une haute tribune, au son grave de la cloche du palais du Podesta, car l'église était close et muette. Sur un signe, le voile de la statue tomba. L'image de Victor-Emmanuel apparut, sur un socle uni de granit, un peu grosse, un peu lourde, mais très vivante. Le roi, en tenue de campagne, coiffé du képi (comme en 1859), retient son cheval et tourne la tête, la bouche criant un commandement . Une immense acclamation s'élève. Chose étrange! le regard du roi va directement vers la haute porte du palais du gouvernement, au-dessus de laquelle est assise la statue de Clément VII, qui fait, d'un air maussade, le geste de la bénédiction.
Comme la tribune où nous étions placés prolongeait celle du roi, je n'ai point vu ce qui se passait autour du prince. Je n'ai pas non plus entendu les discours. J'étais tout entier au spectacle que donnait la foule. La place était remplie par les étudiants de toutes les nations et par des corporations de toute espèce, au milieu des-
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quelles brillait le groupe roofe des garibaldiensfcUe grouillait, gesticulait écoutait les discours, s'écouUit elle-même. Par instants, un même mouvement l'agitait tout entière. Comme la cloche continuait à sonner, quand les discours avaient commencé, des centaines de mains lui firent signe de se taire. A la fin de la cérémonie, le roi et la reine descendirent de la tribune pour faire le tour de la statue. Ils s'arrêtèrent devant foules h»* bannières, parlèrent à ceux qui les portaient, 11 m'a semblé que les garibaldiens ont été, de la part de Leurs Majestés, l'objet d'attentions particulières. Elles ont eu sans doute aussi d'aimables paroles pour les représentants de I' « Jtalia irredonta », qui étaient là avec leur étendard, et qui avaient apporté une couronne Kiffantusquo sur laquelle on lisait : « Trente et TrioNte à Victor-Emmanuel, père de la patrie! » En d'autres pays, ces manifestations seraient Reliantes. Ici, rien n'est difficile. Tout le monde « entend pour ne forcer aucune couleur. Le roi d'ilalio, ttllitS do l'empereurd'Autriche, nes'estpas uni oblige do détourner la tête en passant devant lo* délégués do Trente et deTrieste. Quelques ««ois, comme il en sait dire, avec sa bonhomie, »o aoiit pas compromettants. La reine v ajoute '* jçrùco moomparable de son sourire, et tout le luoudo est ravi
Il faut bien encore une fois parler de la bannière de nos étudiants. Elle était toujours en tête, ayant à sa droite la bannière, illustrée en 1848, des étudiants de Rome, et à sa gauche celle des étudiants grecs. Elle avait, ce jour-là, réclamé la première place. « En toute autre circonstance, avait dit M. Chaumeton au comité organisateur, mettez-nous à notre ordre alphabétique ; aujourd'hui, dans cette fête en l'honneur de Victor-Emmanuel, nous devons passer les premiers. En 1859, nous combattions les uns à côté des autres, pendant que d'autres vous faisaient ou s'apprêtaient à vous faire la guerre. » La prétention fut jugée très raisonnable, et, au moment du départ, l'ordonnateur avait crié : Francia prima! Pendant la cérémonie, nos jeunes gens étaient sur le premier degré du trône, et le roi leur répéta les gracieuses paroles qu'il avait dites le matin.
La fête terminée, il nous fallut courir à l'hôtel et dîner très vite, car nous étions attendus à huit heures, au palais de l'Université. Nous devions, avec les délégués des différents pays, nous concerter au sujet des discours à prononcer le lendemain, mardi, dans la grande séance, qui était le point culminant de la fête.
Il avait été d'abord convenu qu'un seul discours serait prononcé au nom des délégations.
étrangères ; mais quelle nation serait choisie pour parler au nom de toutes? L'Université de Paris avait des droits sérieux pour briguer cet honneur. Mais les Allemands avaient déclaré qu'ils parleraient quand même. Us alléguaient diverses raisons, qui n'étaient pas bonnes : celle-ci, entre autres, que l'Ecole de Bologne avait vécu en grande intimité avec leurs vieux empereurs, ces empereurs qui ont fait tant de mal à l'Italie.
M. le recteur Capellini était fort embarrassé, car il désirait naturellement ne fâcher personne. Quant à nous, nous ne voulions ni provoquer un conflit, ni souffrir qu'il nous fût fait une injustice. Nous étions bien assurés d'une majorité s'il était décidé qu'un seul discours serait prononcé, car nous avons reçu de la part des Belges, des Scandinaves, des Russes, des Grecs et d'une partie des Autrichiens, de très aimables assurances. Mais personne ne pouvait forcer les Allemands à garder le silence, quia nominantur leones.
Après négociation, il fut entendu que chaque nation parlerait. Il importait fort qu'elles parlassent peu, car la journée n'aurait pas suffi pour les entendre. C'est ce qui nous fut représenté par M. Capellini dans cette séance du soir, qui m'a fort intéressé.
Le recteur avait sous les yeux la liste des nations. Il avertit chacune d'elles qu'il mettrait trois
minutes à sa disposition, ajoutant, avec beaucoup de raison, qu'il ne fallait pas fatiguer le roi et la reine. 11 voulait même réunir les nations par groupes sympathiques. A l'appel de YAustria- Ungheria qui venait en tête (on suivait Tordre alphabétique), il proposa qu'un seul orateur parlât pour toute la monarchie austro-hongroise. L'assemblée fut de son avis, et le recteur, d'un crayon à saccades rapides, écrivit en marge : I. 3 min. Sur quoi un professeur hongrois demanda qui parlerait : YAustria ou Y Ungheria? Le recteur écrivit les deux noms sur une feuille de papier, qu'il déchira en deux et jeta dans un chapeau. U Ungheria sortit. Les nations furent ainsi expédiées, l'une après l'autre. L'Irlande avait été inscrite à part après YInghilterra : l'ordre alphabétique avait rapproché ces deux sœurs ennemies. Le recteur n'hésita point à n'attribuer qu'un orateur aux deux pays. Pourtant une voix s'éleva, qui prononça le mot :
Manda. Il lui fut répondu par un gros rire général. Pour moi, je n'ai pas ri, et je m'en suis félicité le lendemain, à la cérémonie des discours. Car l'Autriche et la Hongrie, à qui l'on n'avait octroyé qu'une voix, parlèrent bel et bien l'une après l'autre, V Autriche ayant réclamé contre la décision de la veille. De l'Irlande, il ne fut pas question. Et je me rappelais, pendant que par-
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lait l'Angleterre, la figure douce, imberbe, vieillotte et triste du professeur de Dublin qui avait dit : Manda.
On ne peut s'empêcher d'être professeur d'histoire, même en voyage et les jours de fête. Ce recleur de l'Université d'une ville où F Autriche tenait garnison naguère voulant forcer Autriche et Hongrie à se fondre en une seule âme pour épargner quelques minutes d'ennui au roi d'Italie, quelle leçon d'histoire contemporaine !
Le mardi 12 juin, à neuf heures du matin, nous partions de l'Université, parés de nos tenues solennelles, pour nous rendre, en procession, à YArchiginnasio, où se devait célébrer la grande cérémonie. Nous marchions gravement, rangés par nations, précédés par les étudiants de tous les pays et par les corporations. Toutes les formes des coiffures d'autrefois, bonnets carrés, bonnets ronds, toques, bérets, tricornes et quadricornes; les manteaux et les robes des vieux magisters, les longs manteaux de drap noir à parements de velours des Scandinaves, les amples robes de soie noire des graves Romains, les pèlerines de soie rouge écarlale des Espagnols, la pèlerine violette d'un abbé hongrois, suivi d'un professeur de géologie qui portai: ia tunique nationale, avec le bonnet à aigrette et le sabre recourbé ; les robes allemandes, les plus doctes
de toutes, car elles sont exactement celles du moyen âge; les nôtres, plus modernes, plus légères et plus vives, défilèrent, une heure durant, au petit pas, entre deux haies d'une foule curieuse, gaie, sympathique, qui se tassait sous les arcades, se pressait aux fenêtres d'où pendaient des étoffes éclatantes, souriait, battait des mains, jetait des fleurs et des feuillages, la plus aimable foule que j'aie jamais vue. Toutes les nations ont eu leur part de bravos.. A l'entrée de VArchiginnasio, lorsque la délégation française passa entre les rangs serrés des étudiants qui avaient fait halte, la France eut les honneurs d'une acclamation. Au milieu des cris de : « Vive la France ! » je remarquai un : « Vive la République! » prononcé à demi-voix tout près de moi par un homme, qui me saisit la main et me dit à Poreille : « Oui ! Vive la République ! Je le dis tout haut! »
Le grand cortège s'assit dans la cour du palais, au-dessus de laquelle flottait un vélum à raies rouges et blanches. Entre les arcades du rez-de-chaussée et du premier étage attendaient les invités, parmi lesquels les invitées étaient les plus nombreuses, portant jolis visages, fraîches toilettes et faisant courir tout autour de la salle le mouvement perpétuel des couleurs de l'éventail.
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Après que Leurs Majestés, saluées parles vivais, eurent pris place et qu'une cantate eut été chantée, à grand accompagnement d'orchestre, les discours commencèrent. Le recteur parla d'abord, puis le ministre de l'Instruction publique, puis l'illustre Carducci, à qui avait été décerné l'honneur de représenter l'Université; puis les nations. A l'appel de chacun des pays, les délégués venaient se grouper devant le trône, derrière leur orateur : tout cela se passait en grand ordre, avec une dignité simple, dont l'effet était grand.
Naturellement, tous les discours célébrèrent la beauté, la noblesse, la grandeur, la souveraineté de la science. Tous rendirent hommage à l'auguste École de Bologne. Naturellement aussi, on parla politique. La politique vibrait dans le discours de M. Carducci, très éloquent et admirablement dit. Ce poète, la gloire de l'Université bolonaise, est un libéral, un démocrate, presque un républicain. Il a l'accent sonore des orateurs de la révolution italienne. 11 a jeté l'anathème à toutes les tyrannies qu'il a rencontrées au fil de son discours, tyrannie impériale allemande et tyrannie pontificale. Il a flétri toutes les injustices dont l'Italie a souffert. Il a célébré ses martyrs, ses héros et ses libérateurs. Il a salué, par une apostrophe qui a soulevé les bravos, la bannière
romaine de 1848, portée par les étudiants romains... Mais, direz-vous?Et le roi? Et la reine? Us écoutaient. Je n'ai jamais vu personne écouter aussi bien que la reine d'Italie, avec une telle patience dans le sourire, une si vive intelligence sur le visage, d'aussi fines nuances de physionomie : seuls, des mouvements de paupière à peine perceptibles laissaient voir, de temps à autre, le passage d'une émotion légère.
Il n'est pas, en France, de ministre, ni même de sous-préfet qui eût permis qu'on parlât si librement devant lui. Ici, chacun a parlé comme il a voulu. J'avouerai qu'en écoutant M. Carducci nous éprouvions quelque embarras au banc des Français. Nous regardions curieusement le couple royal. Mais le discours lini, le roi se leva, ce qu'il n'a fait après aucun autre discours. L'orateur s'approcha de lui et reçut force compliments et poignées de main. La reine lui tendit la main et, très bas, M. Carducci s'inclinait. Dans ce paysci, tout est bien, puisque tout finit bien.
Parmi les nations, aucune, si ce n'est la nôtre, n'a tenu la promesse qu'elle avait faite de ne parler que trois minutes. Le joli discours de M. Boissier, que nous avions choisi pour orateur, et qui nous a si bien représentés, a eu un grand succès. Trois fois, les cris de Francia retentirent. Le discours de M. Hofmann, orateur
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de l'Allemagne, fut aussi très applaudi et suivi de trois vivats pour la Germania. Le public avait le sentiment qu'il fallait faire à F Allemagne et à la France une part égale. Il m'a semblé que les vivats à l'adresse de l'Allemagne partaient des galeries, les vivats à notre adresse des rangs des étudiants. Mais pourquoi l'Allemagne a-t-elle parlé deux fois, une fois au nom des Universités, une fois au nom du gouvernement prussien ? Ces vainqueurs ne s'abaissent point à faire comme les autres. Les autres l'ont senti et nous l'ont dit.
Les discours succédaient aux discours, les heures aux heures. Enfin, FEurope a fini : c'est le tour de l'Amérique, qui parle brièvement.
Il ne reste plus que la harangue de remerciements, qu'un maître de Bologne prononce en un latin lalinissime, au nom de Y aima mater bononiensis. Lui aussi il célèbre la science, la civilisation, la liberté, la paix universelle! La paix ! La paix ! La paix ! Pas un orateur qui ait manqué à prononcer ce mot. Pas une nation qui n'ait applaudi. Cette assemblée de professeurs en toges me rappelait les grands conciles du dixième siècle, où les Pères, levant en l'air leurs crosses épiscopales ou abbatiales, criaient jusqu'à vingt fois : Pax! Pax! Pax!
C'était du fléau des guerres privées que souffrait alors la chrétienté. Le fléau des guerres
nationales, qui opprime aujourd'hui l'Europe, est-il moins terrible?
Les Pères des vieux conciles ne réussirent pas à procurer à la chrétienté la paix de Dieu, et les nations, fatiguées du désordre des guerres civiles, cherchèrent le repos dans les monarchies absolues; mais celles-ci ont organisé la guerre entre les États. Les conciles de professeurs n'établiront point la paix de l'humanité. Comment l'humanité pourvoira-t-elle à son salut ? Chi lo sa? Pendant que le professeur bolonais, ajoutant une hardiesse à tant d'autres, s'indignait, en présence du roi d'Italie, contre la triple alliance, qui, « sous prétexte de paix, nous menace à tous moments de la guerre », Humbert I er écoutait, une main appuyée sur son sabre. A sa gauche, le jeune prince de Naples écoulait, une main appuyée sur son sabre. Que peuvent contre des sabres de rois les épées académiques ?
Cette cérémonie de l'hommage apporté par le monde savant à l'Université de Bologne n'a point clos les fêtes. Il faudrait parler encore de la distribution des diplômes doctoraux faite le lendemain, et où la France a eu sa bonne part; des banquets superbes offerts parle gouvernementaux professeurs et par un comité aux étudiants; de la fête humoristique des étudiants, qui a été ad mi-
rablement réussie ; de la distribution des cadeaux faits par les dames bolonaises aux étudiants étrangers ; de toutes ces manifestations d'une hospitalité large, aimable, ingénieuse et pittoresque dont le gouvernement italien et la belle ville de Bologne ont comblé les visiteurs.
Nous nous sommes dit plus d'une fois, entre Français, que nous avions bien fait de venir. Notre absence aurait été une véritable abdication.
Nos Universités renaissantes ont pris place entre les Universités du monde civilisé. Paris, Lyon,, Bordeaux, Toulouse, Lille et Aix étaient représentés à Bologne; malheureusement, il y avait des vides dans nos rangs : personne de Nancy, personne de Montpellier, etc. C'est que notre réorganisation n'est pas terminée. Nous n'avons point la pleine conscience de la reprise de nos forces intellectuelles. Toutes nos Universités provinciales ne savent pas encore que chacune d'elles a le devoir de manifester son existence à toute occasion propice, en France et au dehors. L'Allemagne était représentée par dix-huit Universités : notre représentation ne donnait pas une idée de ce que nous sommes, car le temps approche (il nous faut encore quelques années et quelques réformes décisives) où nous ferons belle figure dans le cortège des corps savants des deux mondes.
Il importe à la gloire de la France qu'on sache
partout que Paris n'est pas toute la France, el que des foyers intellectuels s'allument dans notre pays.
Il importe aussi à notre politique que nous prenions part à toutes les manifestations où nous sommes conviés par l'étranger.
Une des dernières lettres de l'empereur Frédéric (et elle est très belle) a été adressée à FUniversité de Bologne. Un de ses derniers actes a été Tordre envoyé à l'ambassadeur d'Allemagne auprès du Quirinal de se rendre à Bologne et de porter à l'Université les compliments de l'empire. L'ambassadeur a pris rang dans la cérémonie. Au banquet officiel, il av#it la place d'honneur : il a porté la santé du roi d'Italie. 11 a reçu les professeurs et les étudiants d'Allemagne. Sa présence a donné plus d'éclat à la représentation de son pays. Nous avons eu, nous, beaucoup à nous louer du vice-consul de France à Bologne, M. Ponsot, qui nous attendait à notre arrivée, et que nous avons vu plusieurs fois chaque jour; il nous a donné de très bons avis, et nous a réunis à sa table, la veille de notre départ. Mais l'ambassadeur de France n'était pas là. On dirait que nous ne savons pas encore qu'il y a, dans les Etats d'aujourd'hui, à côté ou au-dessus des gouvernements, des peuples auxquels il faut faire sa cour.
Italia ! Italia! Italia! Ce nom revenait à chaque verset de la cantate chantée, au débat de la cérémonie du mardi. Tout le discours de M. "Carducci était un panégyrique de l'Italie. Certes l'Italie, dans cette fête de l'intelligence, avait le droit de célébrer sa gloire intellectuelle! Quelle gloire est plus grande que la sienne? Mais à qui appartenait l'honneur des premières félicitations, sinon à la France? Les génies de la France et de l'Italie ne se sont-ils point rencontrés dans une féconde émulation au moyen âge et au x\f siècle? Et quel drapeau flottait à côté du drapeau de la Sardaigne, à l'heure décisive de la renaissance du peuple italien?
Nous avons recueilli la preuve très claire que la politique des dernières années n'a pas effacé, dans les cœurs italiens, le sentiment de cette confraternité. L'accueil qui nous a été fait a dépassé notre attente. Nos hôtes ont été, comme ils le devaient, aimables également pour tous. Je ne dis point que l'Allemagne n'a pas été l'objet ■de quelques prévenances officielles. Un toast porté au banquet par le ministre de l'Instruction publique aux nations alliées et amies ne s'adressait à nous qu'en seconde ligne assurément. M. le recteur Capellini, qui nous a dit d'ailleurs dans le privé de très aimables choses, n'a pas voulu laisser venir en discussion publique la ques-
lion de savoir si un seul orateur parlerait au nom de tous. Il avait accepté à l'avance la décision de M. le professeur Hofmann. Au banquet, après les grands toasts, dans le tumulte de la fin, le recteur a tendu son verre à l'ambassadeur d'Allemagne, et, discrètement, a porté son tout petit loast alla félicita délia G er mania. T oui cela était inévitable, nous le savions, mais nous n'espérions point cette grande ovation, faite le jour de l'arrivée, à la France, ni tous les témoignages de sympathie qui nous ont été donnés.
Le roi et la reine d'Italie ont eu pour nous les plus gracieuses paroles de la soirée du lundi, où Leurs Majestés ont reçu les étrangers. Le roi s'est entretenu avec notre consul, auquel il a exprimé sa satisfaction du prochain rétablissement des relations commerciales entre la France et l'Italie, puis avec plusieurs d'entre nous. Très aimablement, il a dit à M. Boissier l'estime que l'Italie a pour sa personne et ses travaux. Il nous a parlé aussi du plaisir qu'il avait ressenti en apercevant nos étudiants à la gare.
C'est un devoir pour moi de dire que ces jeunes gens se sont conduits à merveille. Eux aussi, ils ont bien fait d'aller à Bologne.
Leur rôle n'était point si facile. C'est la première fois qu'une députation d'étudiants français figurait à l'étranger dans une fête si solennelle.
Ils ne sont pas organisés pour ces cérémonies. Leur habit noir rehaussé seulement par une cocarde à la boutonnière et par un ruban en sautoir était bien sévère dans ce ruissellement de lumière et de couleurs. Aussi, une heure après leur arrivée, avaient-ils adopté les petits bonnets de soie des étudiants bolonais. C'est ce qui a fait dire sans doute à des malintentionnés qu'ils avaient pris les couleurs allemandes.
Ils n'y pensaient guère. A la courtoisie des Allemands, ils ont répondu avec politesse. Les étudiants d'Allemagne ont eu le bon goût de venir au-devant d'eux à la gare, de les saluer et de leur faire visite dans leur chambrée. Saluts et visites ont été rendus. Pas une parole fâcheuse n'a été prononcée de part ni d'autre. A l'immense banquet où se sont assis 800 étudiants de tous pays, il y a eu quelques moments délicats. Tout ce jeune monde était fort échauffé. Les toasts avaient commencé avec les hors-d'œuvre, et un toast ne va pas sans boire. Un étudiant d'Heidelberg, vers le milieu du repas, s'approcha du président de l'Association française, verre en main, et cria : « Vive Ja France ! » II lui fut répondu : « Merci; mais excusez-moi, je ne puis pas crier : c< Vive l'Allemagne ! » Hélas ! rien de plus vrai. Bien que nous sachions ce que l'Allemagne vaut dans le monde et quel bienfait serait pour l'huma-
nité la réconciliation de deux si grands pays, aucun Français ne peut aujourd'hui crier : «Vive l'Allemagne !» A la fin dubanquet, les étudiants de Berlin proposèrent d'envoyer par télégramme à l'empereur Frédéric les vœux de l'assistance pour le rétablissement de sa santé. Ils demandèrent aux Français s'ils voulaient s'associer à cette démarche. Les nôtres n'hésitèrent pas à consentir; mais tout de suite, leur président rédigea ce télégramme : « Les étudiants de toutes nations, réunis à Bologne pour fêter le huitième centenaire de l'Université, adressent au Président de la République française l'assurance de leur profond respect. Ils se souviennent que la France est le pays du progrès et de la liberté ! » Le texte fut acclamé. A supposer qu'il en eût coûté à nos jeunes gens (et, certes, il ne leur en a rien coûté) d'exprimer à l'auguste moribond les souhaits qui étaient dans tous les cœurs humains, ils ont été bien récompensés par cet hommage à la France et à son premier magistrat.
Propos déjeunes gens, sans doute ! Propos de table ! Et je ne veux pas non plus donner trop d'importance aux quelques mots dits par le roi à nos étudiants, quand il les a reçus au palais : « Nous avons combattu ensemble. Cela ne s'oublie pas ! Il n'y a pas si longtemps !... >» Mais il vaut mieux que ces paroles aient été dites assu-
rément. Le roi et la reine ont eu pour ces jeunes gens des attentions particulières. La reine a été touchée de les voir encore, à son départ, au premier rang; elle les a remerciés avec toute sa bonne grâce du bouquet aux couleurs françaises qu'ils lui apportaient.
Entre professeurs de diverses nations, nous nous sommes vus à peine, occupés comme nous étions tout le jour, par des cérémonies; mais les étudiants français ont fraternisé avec presque tous les autres.
Je ne veux pas dire de mal des étudiants d'Allemagne., qui se sont bien conduits avec les nôtres. Pourtant leur tenue, leurs costumes et leurs visages, applaudis par la foule, ne plaisaient pas à tout le monde.
Ces petits toquets débordés par de larges faces rasées ou imberbes et couturées par les duels; ces rapières, qui gesticulaient à tout propos selon des rites bizarres et, le soir, après les banquets, traînaient en zigzag et sonnaient sur la dalle des rues ; celte froideur des figures, celte raideur des corps, tous ces détails et tout cet ensemble avaient je ne sais quel air étrange et étranger. Nos jeunes Français, au milieu des Italiens et des étudiants de race latine qui étaient en majorité, avaient l'air de se trouver en famille.
Encore une fois, je ne veux pas être dupe des
émotions dont ces fêtes m'ont laissé le vif souvenir. Je sais bien que les discours et les poignées de main ne changent pas la politique, et que la politique est méchante ; mais je suis sûr que chaque peuple vaut mieux que les partis qui troublent son repos, et l'Europe mieux que les gouvernements acharnés à perpétuer la guerre. C'est pourquoi les manifestations internationales ne sont pas vaines. Elles charment pour un moment l'illusion que les vieilles idées généreuses ne sont pas mortes et qu'il y a encore, parmi les nations, place pour l'humanité.
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