L'ATTAQUE PAR LES APDENNES
Cet article a été écrit dans le Petit Journal du 14 septembre 191 3, sous la signature du Colonel X. Nous le reproduisons comme preuve qu'un an avant la guerre nous avions le sentiment de la manœuvre allemande par la Belgique. Et nous n'étions pas les seuls à le penser. D'autres écrivains militaires, au cours de la discussion de la loi de trois ans, développèrent cette hypothèse en l'appuyant d'arguments puisés dans des ouvrages allemands de date récente.
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/ 4 septembre 191s-
SAMBRE-ET-IYIEUSE
L'Attaque Allemande par les Ardennes.
L'armée belge vient de faire des manœuvres qui ont excité un certain intérêt. Elles ont eu pour objet l'étude du passage et de la défense de la Meuse, entre Namur et Dinant, au-dessus du saillant français de Givet, contre un ennemi venant de l'Est.
« Venant de l'Est! » toute la portée de ces opérations est dans ces mots. L'Est, c'est l'Allemagne ! C'est donc l'hypothèse de la violation de la neutralité de la Belgique par l'Allemagne qui était en cause ; c'est la résistance à cette agression, dont la probabilité a paru s'accentuer depuis quelque temps, qui a dominé en réalité le problème stratégique et tactique. Peu importent les détails et les résultats plus ou moins contestables des opérations des deux partis. Personne ne s'y est trompé, pas plus en Allemagne qu'en France. C'est toute la question de l'attaque allemande par les Ardennes qui de fait a été posée et discutée à nouveau, avec une ampleur que comportent justement les circonstances actuelles.
La polémique engagée doit se continuer devant le Parlement à la rentrée prochaine. Des préoccupations sur la valeur défensive de notre frontière du Nord et sur les précautions prises par notre État-major s'en sont suivies dans la presse de façon à émouvoir l'opinion publique. J'ai sous les yeux une brochure récente du général Herment : L'état des forteresses belges et sa répercussion sur la défense de notre frontière du Nord, qui résume fort bien laques-
tion. Sans préjuger des dispositions prises par notre haut commandement, que j'ignore, bien entendu, mais qui doivent, j'en suis convaincu, s'inspirer des certitudes acquises, j'exposerai brièvement aux lecteurs du Petit Journal les quelques considérations essentielles sur lesquelles tout le monde peut et doit être d'accord.
La question est double. 11 s'agit tout d'abord de la violation de la neutralité de la Belgique. C'est le point capital, car l'offensive allemande, tant dans ses directions d'attaque que dans sa réussite possible, dépendra fatalement de l'attitude de la Belgique et de l'intervention de l'armée belge. On peut donc se demander, et ce point d'interrogation a été certainement sous-entendu dans les manœuvres de la Meuse, d'une part, si la Belgique est fermement résolue à défendre sa neutralité contre toute violation de territoire, d'autre part si son état militaire lui permet de faire face aux éventualités d'attaque.
Je ne veux pas, en ce court exposé, essayer de démêler et de discuter les sentiments, les tendances et les forces réelles de la Belgique. Je constate simplement que le gouvernement belge fait actuellement un effort très sérieux pour renforcer l'armée et l'organisation défensive* Je suis convaincu aussi que tous les Belges sont profondément unis pour la sauvegarde de leur indépendance, acquise après tant de luttes, et qu'ils se lèveront en masse contre l'agresseur, quel qu'il soit, qui la menacera. Mais, précisément, qui est-ce qui peut menacer cette indépendance ? Qui peut avoir intérêt à absorber la riche Belgique ? La réponse n'est pas douteuse. Elle nous est donnée par le choeur outrecuidant des pangermanistes, par tous ces nombreux Allemands installés à Anvers et autres lieux, qui apparaissent comme les fourriers de l'annexion convoitée. En outre, à qui peut servir stratégiquement l'invasion des pays meusiens, sinon à l'armée allemande ?
S'il est une justice à nous rendre, c'est que jamais en France, ni par la plume ni par la parole, la violation de la
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neutralité belge n'a été envisagée, encore moins l'annexion. Nous n'y avons aucun intérêt politique ni militaire, et ce serait un lieu commun de mettre en avant dans Pespèce les gages d'amitié et de désintéressement que nous avons donnés à la Belgique depuis que nous l'avons aidée à se nationaliser.
L'ennemi, pour la Belgique comme pour nous, c'est bien celui qui vient de l'Est. Et en admettant que la Belgique attende le fait brutal de l'invasion pour prendre le parti que les circonstances lui imposeront, il nous paraît d'une logique indiscutable qu'elle soit prête — et qu'elle le fasse connaître — à joindre ses forces à celui qui, ayant respecté sa neutralité, serait traîtreusement attaqué par les routes interdites. Il ne s'agit pas d'alliance préventive, mais de résolutions bien nettes, bien affirmées, qui seront appuyées, au moment opportun, par une armée de 200000 bons soldats. J'ai déjà dit dans ces colonnes ce que je pensais de l'intervention probable de l'armée anglaise en coopération avec l'armée belge. On devrait, semble-t-il, conclure de nos relations actuelles avec l'Angleterre, comme aussi des préoccupations connexes de celle-ci et de la Belgique, que des conventions de guerre précises seraient la meilleure des sauvegardes contre l'hégémonie économique et militaire de l'Allemagne. Mais nous sommes trop avertis par les leçons du passé pour nous en fier aux poignées de mains les plus cordiales et aux meilleures intentions. C'est pourquoi il faut voir clair dans nos propres affaires et parer aux événements, dans la juste mesure des dangers qu'ils recèlent.
Qu'avons-nous donc à craindre du côté de la frontière belge ?
Notre frontière du Nord rejoint la frontière francoallemande au coin du Luxembourg. La frontière allemande, tant avec le Luxembourg qu'avec la Belgique et la Hollande, remonte au nord, entre Meuse et Rhin.
La concentration principale des Allemands contre la France est donc rejetée entre Moselle et Rhin, dans le
Palatinat et la Lorraine annexée. Et j'ai maintes fois exposé à mes lecteurs les conditions de cette concentration et du débouché des masses allemandes entre Thionville et Belfort, sur un front qui ne dépasse pas i5o kilomètres. Aussitôt la frontière franchie, les directions stratégiques allemandes doivent diverger et s'étaler pour atteindre la Meuse, de Mézières à Langres, et elles trouvent devant elles les zones fortifiées Verdun -Toul, Epinal-Belfort, qui servent d'appui à nos armées d'opérations. Il y a donc une crise de manœuvre pour le débouché des masses allemandes. L'État-major allemand a pensé la conjurer par la rapidité de son offensive et la brutalité de son attaque. C'est à déjouer un tel projet que doit servir, on le sait, notre armée de couverture, en attendant l'entrée en ligne de nos armées.
On a pu dire que jusqu'à ces derniers temps toute la doctrine stratégique allemande consistait à forcer le passage de la Moselle et de la Meuse et à ne commencer la manœuvre décisive qu'au delà.
Avec l'accroissement de l'armée allemande, qui est passée de 21 à 25 corps d'armée, et qui peut mettre en ligne, en outre, une masse égale de formations de réserve, et en face des difficultés de ce forcement immédiat, qui apparaissent de plus en plus grandes, l'idée s'est fait jour d'élargir les zones d'opérations et la manoeuvre initiale, en traversant d'une part le Luxembourg, déjà presque sous la vassalité allemande, et d'autre part les Ardennes belges, avoisinantes. Le Luxembourg ne donne, en effet, aucun débouché par lui-même. Par les Ardennes, au contraire, on atteint la Meuse entre Givet et Stenay, donnant ainsi à l'aile droite allemande l'ampleur d'enveloppement qui lui manque entre Thionville et Metz. L'idée paraît séduisante et avantageuse au premier aspect. Elle le serait encore plus peut-être si cettfc armée d'aile droite, s'étendant au nord, franchissait la Meuse vers Dinant et, empruntant les chemins fameux de Sambre-et-Meuse, faisait irruption par la non moins fameuse trouée de l'Oise, sur les derrières de la Meuse.
De l'idée à l'acte, il y a heureusement quelques petits
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obstacles, dans le temps et dans l'espace, comme nous disons en style militaire.
La concentration de cette grande armée d'aile droite allemande, qui pourrait comprendre plusieurs corps d'armée et des divisions de réserve, se ferait sans doute facilement entre Trêves et Aix-la-Chapelle, grâce aux voies ferrées aménagées aboutissant dans cette région à Aix-la-Chapelle, à Malmédy, à Saint-With, à Trêves. Mais ces voies ferrées ne se prolongent pas toutes dans les Ardennes. La grande ligne d'Aix-la-Chapelle passe la Meuse à Liège, sous les feux de la place. La ligne de Malmédy n'a pas encore rejoint la ligne belge à Stavelot, malgré les efforts de la diplomatie allemande pour supprimer cette coupure désagréable. Seules, les lignes de Saint-With à Libramont et de Trêves à Luxembourg aboutissent, non sans détour, près de la frontière. Si huit routes d'invasion permettent aux grosses colonnes de s'avancer vers la Meuse, quatre de ces routes traversent le mauvais pays ardennais, dit des Hohe Wenn et de la Famenne, et ne sont guère utilisables qu'à des détachements. Les quatre autres s'inclinent vers le Sud- Ouest et viennent buter contre la Semoy et la Chiers, deux rivières peu importantes, mais qui n'en forment pas moins des obstacles assez sérieux, Or de la frontière belgo-allemande à la Meuse belge et à notre frontière ardennaise il faut compter de quatre à six marches. Conclusion : les opérations de cette offensive à travers les Ardennes ne commenceront que plusieurs jours après celles de Lorraine, et nous serons toujours avertis à temps, nous comme les Belges, à la fois de la concentration de l'armée d'aile droite et de son entrée en territoire neutre.
Toutes réserves faites de l'intervention anglo-belge, il nous suffit donc de prévoir le coup pour le parer, et nous y avons toute facilité, soit par un dispositif préalable d'armées de réserve entre Saint-Quentin et Mézières, soit par le jeu de notre aile gauche vers le front Givet-Longwy.
Ne nous alarmons donc pas. Je dirai presque souhaitons que les Allemands se laissent aller à cette extension démesurée de leur déploiement stratégique et à cet
odieux attentat contre la neutralité d'un petit Etat (i).
Maintenant, est-il nécessaire d'augmenter, dans cette éventualité, l'organisation défensive de notre frontière du Nord ? Ce n'est certes pas sans de bonnes raisons qu'après 1871 le comité de défense créa les places de Lille et de Maubeuge, avec les forts de P Escaut, d'Hirson, des Ayvelles, de Montmédy. Depuis lors, on a reporté tout PefFort à la frontière de Lorraine. La frontière du Nord passa au second plan, pour ne pas dire au troisième. Quelques forts furent déclassés, et il a été question dernièrement de démanteler Lille. J'ai dit ce que je croyais être la note juste sur les dangers de l'offensive allemande par Sambre-et-Meuse et les Ardennes. Mais trop de précautions ne nuisent jamais, surtout quand il s'agit de rassurer le sentiment public. Laissons donc à Lille ses remparts, les faubourgs passeront au delà.
Gardons Maubeuge (2) comme place de première ligne, en V améliorant . Ellea déjàdelavaleur. Sans faire de Mézières une place forte, renforçons ce point de passage important par deux ou trois forts du type des f estes allemands.
Surveillons surtout notre frontière ardennaise, comme celle de Lorraine, empêchons-y l'infiltration et l'espionnage allemands et ayons confiance dans notre armée qui, par chemins lorrains et alsaciens, et ardennais au besoin, saura refouler l'ennemi, d'où qu'il vienne!
(1) Nous considérions en effet comme une faute grave la manœuvre allemande par la Belgique. Elle devait fatalement soulever l'Angleterre contre l'Allemagne, et il nous paraissait possible d'en profiter, soit pour attaquer à fond de notre côté en Lorraine avec la masse principale de nos forces, soit pour aller au-devant de l'attaque allemande sur notre position du Nord. Dans les deux cas, la ligne de la Meuse nous servait de courtine inviolable, et nous manœuvrions à notre aise par les ailes.
(2) La reddition prématurée de Maubeuge n'a pu encore être expliquée. Ce sera l'affaire d'un conseil de guerre après la fin de la guerre.
Annexe N* 3.
Les Variations
de
Tordre de Bataille allemand